La dame de Pékin – 1

Elle disait s’appeler Wei Ping. Délaissée par son mari qui ne l’avait épousée que pour des raisons sinistrement politiques, elle avait très tôt pris l’habitude de s’offrir des moments pour elle en toute discrétion. Ce soir-là, dans une boîte branchée parisienne, c’était sur Gilles qu’elle avait jeté son dévolu.

C’était bien la première fois que ce genre d’expérience lui arrivait : une belle et élégante femme lui offrait la boisson, le dîner, une chambre. C’était, pour elle, quelques heures de bonheur et d’orgasme arrachées à un quotidien de représentation lisse entre les sièges sociaux des sociétés d’import-export chinoises. Jamais Gilles n’avait connu pareille amante, raffinée, entreprenante. Ils ne dormirent pas, cette nuit-là. Elle lui parla, des interminables colloques à Pékin avec des ministres et secrétaires d’État. Sa plus grande joie était de prendre la route pour assister à de fastueuses réceptions à Hong-Kong, Shanghai, à l’étranger. Elle en profitait pour rencontrer des gens, s’amuser, prendre un amant de passage. Gilles l’écouta parler de la cérémonie qui aurait lieu le lendemain. La délégation chinoise serait reçue dans les locaux de l’Association pour l’Amitié et la Coopération Franco-Chinoise, et ce serait alors l’occasion de la ratification formelle mais discrète de divers protocoles de coopération entre l’Hexagone et l’Empire du Milieu.

Elle ne semblait pas malheureuse, mais, lasse. Son histoire se répétait en une myriade de déclinaisons, des variations minimes sur la disposition des couverts, le vin, l’orientation des tables par rapport au soleil. Mais, Stockholm, Paris, Londres, Berlin, Sydney ou Washington, tout lui semblait, au fond, avoir le même goût. Elle n’en concevait pourtant pas d’amertume : sa fonction d’accessoire lui laissait la liberté voulue pour trouver son bonheur où et quand elle l’entendait, du moment qu’elle jouait la bonne épouse chinoise effacée lorsque son mari avait des rendez-vous importants. Entre ces moments, Monsieur Ping s’en allait voir les filles de joie dans des bordels huppés ou s’enivrait jusqu’à ne plus tenir debout. Elle en profitait alors pour sortir. « Vire sa vie de femme », comme elle le formula avec un petit sourire.

Il suivit des yeux ses courbes nues alors qu’elle se dirigeait vers la salle de bains, puis, lorsqu’elle eut disparu par l’encadrement de la porte, il reporta son regard sur la fenêtre par laquelle la lumière grise du petit jour commençait à dessiner les toits parisiens. Il peinait à comprendre ce qui venait de lui arriver. Ce n’était pas la première rencontre de la sorte qu’il faisait. Mais c’était la première fois que c’était si…autre, délicieux. Machinalement, il parcourut du regard les affaires de son amante : escarpins, bas, chemisier en soie, manteau de luxe, sac de grande marque. Avec ironie, il songea que rien de tout ce avec quoi elle était venue n’était de la contrefaçon chinoise. Un peu dépité, il constata qu’il n’avait pas d’affaires de rechange ; il se résigna alors à s’habiller directement. Il avait horreur d’être propre sous des vêtements de la veille.

Il sursauta lorsque Wei Ping, toujours nue, revint dans la chambre. Elle n’avait pas traîné. « C’est bien comme ça, annonça-t-elle avec son inimitable accent. Tu prends le petit déjeuner avec moi, en bas ? » Ils mangèrent en silence, et, lorsque Gilles eut terminé sa dernière gorgée de jus d’orange, il prit la parole :

-Tu n’as pas peur des paparazzis ?

-Non. Mon mari et moi ne sommes pas connus, ici, et c’est trois loin, pour les journalistes chinois. Pas de scandale.

-Tant mieux, tu es libre de faire ce que tu veux, alors.

-Pas tout à fait. J’ai aussi – comment dit-on ? Un rôle à tenir. À dix heures, je dois visiter une usine en banlieue, avec la délégation. Il faut que je sois présente.

-Oui, je comprends. Tu as des obligations.

-Pas toi ?

Il haussa les épaules et rougit.

-Je suis encore étudiant, tu sais. Alors, je n’ai pas d’obligations. Quand je serai chez moi, j’irai me coucher.

-Rien d’autre ?

-Rien d’autre.

-Alors…

Elle hésita un moment, avant de reprendre :

-Alors, si tu es d’accord, j’aimerais bien te revoir.

Il ne répondit pas immédiatement. La lumière bleutée de cette matinée hivernale donnait à la scène un tour fantastique.

-Oui, bien sûr. Bien sûr, que je suis d’accord.

-Tu veux bien me retrouver ici, à huit heures ?

-Huit heures, d’accord.

Il s’efforça de ne pas trépigner de joie.

Elle prit congé en lui effleurant la main.

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