La dame de Pékin – 2

C’était un véhicule moderne et confortable, néanmoins, Gilles se sentait mal à l’aise. Sans doute était-ce là l’effet du pistolet automatique 9mm que l’on avait braqué sur lui quelques minutes auparavant. Paris et Bagnolet défilaient silencieusement, de part et d’autre de la voiture. Le chauffeur et les deux hommes qui encadraient Gilles étaient d’un silence macabre. À sa gauche, il y avait un homme d’environ vingt-cinq ans, coiffé en brosse, silhouette massive et mâchoire carrée. À sa droite, en revanche, c’était un bureaucrate, grand et mince, la cinquantaine grisonnante. Ce fut lui qui prit la parole :

-Vous vous demandez sans doute ce qui se passe. C’est compréhensible.

-C’est surtout que le flingue n’était pas indispensable.

-Oh, si ! Croyez-moi, c’était indispensable. Vous ne seriez pas monté dans la voiture, autrement.

-Honnêtement, vu comment ça s’est passé, vous ne donnez pas envie de vous suivre, quoi qu’il arrive…

-Pourtant, vous savez qu’on n’aurait pas tiré, n’ai-je pas raison ?

Gilles s’abstint de répondre. C’était vrai.

-D’une certaine manière, vous êtes un sacré veinard…

-Comment ?

-C’est une belle femme. Je suis sûr que c’est une bonne amante. Une vraie tigresse, non ?

-Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Le grisonnant haussa les épaules, avec un demi-sourire.

-C’est vrai, vous avez raison, je m’en tape complètement. Enfin, je me tape de comment ça s’est passé. Mais, voyez-vous, vous avez quand même baisé la femme d’un membre influent de la délégation chinoise, en mission officielle !

-Et alors ?

-Et alors ? Alors, si ça venait à s’ébruiter, d’une manière ou d’une autre, ça déclencherait un incident diplomatique ! Avec des conséquences que nous ne savons pas bien évaluer. Perte de contrats, demande d’excuses… Non, franchement, vous nous avez collé une trouille bleue, monsieur Darchambaud.

-Comment vous connaissez mon nom ?

-Oh. Je me suis renseigné. C’est tout. Vous, vous savez qui je suis ?

-Pas la moindre idée…

-Alors c’est tant mieux. Pour vous comme pour moi.

Un silence.

-Vous vous demandez sans doute quelle va être la suite, remarqua le grisonnant. Alors, je vais vous le dire : vous allez faire une course, pour moi.

-Et si je refuse ?

-Allons, vous êtes jeune, mais vous êtes raisonnable, annonça le grisonnant en tirant de sa sacoche une enveloppe de papier kraft bien bombée. Vous n’allez pas renoncer comme ça à un bon millier d’euros nets d’impôt, si ?

Gilles soupira et grommela : c’était évident qu’un étudiant ne cracherait jamais sur une telle somme. Mais, en échange de quoi ?

-En admettant que j’accepte, qu’est-ce que je devrai faire pour vous ?

-Vous allez revoir cette femme. Vous isoler avec elle. Couchez une nouvelle fois avec elle, si nécessaire. Ce qu’il faut, c’est qu’à un moment où un autre, vous puissiez examiner ses affaires.

Il sortit de sa poche une clé USB frappée d’un logo qui n’évoqua rien à Gilles. Un cadeau promotionnel, le successeur du porte-clés.

-D’ici ce midi, Wei Ping devrait être en possession d’une clé USB rigoureusement identique à celle-ci. Il vous faudra y substituer celle-ci, et puis me la remettre.

-Simple comme bonjour, ironisa Gilles.

-Du gâteau, pour vous, je vous assure.

Qui étaient-ils ? La voiture semblait être une voiture de société, mais elle était totalement anonyme. Le grisonnant lui-même ne devait pas être le patron. Un directeur de la sécurité, peut-être, et les deux brutes qui l’accompagnaient, des vigiles. Gilles se saisit à contrecœur de la clé dans la main du grisonnant, pensant uniquement au millier d’euros. Il songeait déjà à comment il procéderait. Pendant la douche, ou lorsqu’elle irait aux toilettes. Ce ne serait pas bien difficile, un article comme celui-là devrait se trouver dans son sac, non ? Ce serait rapide. N’avait-il pas déjà, plus jeune, pioché dans le porte-monnaie de sa mère ?

-Et après ?

-Après, je vous appelle, pour vous donner rendez-vous. On se retrouve, vous me donnez la clé, je vous donne l’enveloppe.

Tant de mystères autour de ça… cherchait-il à faire chanter Monsieur Ping ? Quelques minutes plus tard, la voiture s’éloignait sur le Boulevard des Maréchaux, laissant Gilles seul à côté d’une bouche de métro.

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