La dame de Pékin – 3

La clé était noire, avec un cache. Elle ressemblait à un gros haricot, frappé du logo rouge de SELECOPT SARL. Curieusement, il songea qu’elle avait l’allure d’une sorte d’amulette maléfique, ou d’une graine sinistre devant donner naissance à quelque plante vénéneuse. Il la glissa dans sa poche, puis descendit dans le métro. Il tournait et retournait dans sa tête l’ensemble des événements. Était-ce un canular ? Une mauvaise blague ? Au milieu des visages encore bouffis de sommeil des valeureux qui se rendaient au travail, Gilles ne détonnait pas. Pourtant, il regagnait son minuscule studio, en banlieue, pour y dormir.

Il eut du mal à s’endormir, encore choqué et stressé par la rencontre. Qu’était-il en train de faire ? Et surtout, pour quoi ? Mille euros. Mais, tout cela l’avait aussi épuisé. Il ne se sentit pas partir.

Il se réveilla vers deux heures de l’après-midi, but trois cafés noirs en mangeant une barre de chocolat, prit une longue douche, se rasa soigneusement, et traîna dans son studio en écoutant distraitement de la musique dans son lecteur mp3 en repensant à la nuit passée. Lui revinrent des images et des sensations qui, immédiatement, l’emplirent d’un trouble profond. Il se roula un joint pour s’occuper. La fumée le calma, et son esprit papillonna entre ses recherches sur « la littérature sociale et politique dans la France de l’entre-deux guerres (1922-1936) » et les Skysurfers dont le leader cocaïné avait récemment fait la une de la presse people à la suite d’un énième scandale – évidemment, éminemment rock’n roll. Peu avant sept heures, il entreprit de s’habiller. Sa tenue de noceur était froissée et sentait la nuit. Il se rabattit sur une tenue plus passe-partout et confortable, un jean, un pull, des baskets. Elle serait sans doute décontenancée. Ce serait au pire une excellente raison pour se dévêtir.

Il partit la rejoindre en fredonnant un air à la mode qui tournait en boucle à la radio.

Elle l’attendait dans une élégante robe bleue, indifférente au monde, une tasse de thé à la main. Lorsqu’elle croisa le regard de Gilles, elle nota un rapide coup d’œil à son décolleté. Elle s’empêcha de sourire, songeant que son effet était réussi. Il eut d’envie de l’enlacer et de lui picorer la bouche, mais n’en fit rien, s’asseyant simplement en face d’elle. Ils s’observèrent en silence, échangeant des regards qui souriaient discrètement. « Quelle femme magnifique », se répétait Gilles en boucle. Elle fit glisser sur la table une clé, portant le numéro 55. Il comprit instantanément.

C’est complètement nu qu’il l’accueillit dans la chambre 55. Ils firent l’amour sans que Wei Ping ait pris le temps de se déshabiller. Ils n’avaient même pas atteint le lit. Cela eut le don de la faire rire une fois qu’elle eut repris son souffle. Fatigués l’un comme l’autre par leur précédente nuit, ils ne purent reprendre leur étreinte immédiatement, même s’ils étaient d’humeur. Elle s’allongea alors un moment sur le lit, et ferma les yeux. Elle sombra dans le sommeil sans même s’en rendre compte. Gilles choisit alors ce moment-là pour aller examiner les affaires de la Dame de Pékin, et chercher la clé USB. Il la trouva sans difficulté, dans le sac à main – différent de celui qu’elle portait la veille. Sans cesser de jeter à son amante des coups d’œil réguliers pour s’assurer qu’elle dormait. Recroquevillée en position fœtale, elle lui offrait une vue imprenable sur son fessier, mais ne pouvait pas le voir sans bouger. Il intervertit les clés rapidement, glissant dans la poche de son jean celle qu’il devait ramener au grisonnant, puis alla s’allonger aux côtés de sa belle. Il se sentait indélicat, en faisant ça.

Leur nuit fut en pointillés, entre étreintes torrides et épisodes de sommeil.

Ils parlèrent bien peu, à leur réveil. Wei Ping semblait un peu nostalgique, elle évitait de Gilles. Lorsqu’elle prit congé, elle lui glissa simplement : « Je rentre en Chine ce soir. » Il ne put dire si c’était pour lui une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il descendit pour restituer la clé à la réception, l’esprit vide. Il avait l’impression que la clé irradiait de chaleur dans sa poche. Le réceptionniste, un homme carré et distingué, lui tendit une enveloppe. « On a laissé ceci pour vous, Monsieur. » Gilles glissa l’enveloppe dans sa poche et sortit de l’hôtel. L’air froid de la rue La Fayette lui gifla le visage, l’arrachant à sa torpeur. Il se sentit alors revivre.

Rien de ce qui s’était passé ne lui paraissait si grave. Rien.

Il allait toucher mille euros, et se demandait déjà ce qu’il allait en faire.

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