La dame de Pékin – 4

Il venait de passer deux heures, peut-être trois, à errer dans Paris en brassant différentes pensées, se méfiant de tout asiatique qui croisait sa route : le suivait-il ? Était-ce un espion chinois qui le surveillait ? Et ces mille euros, qu’en ferait-il ? Il ne pouvait décemment pas les déposer à la banque ! Il eut envie d’appeler Aurélien, mais songea qu’il devait être parti chez ses parents, du côté de Villeurbanne.

Il commença à avoir froid, et songea qu’il était temps de manger un morceau. Anonyme au milieu de cette foule qui déferlait, il n’arrivait pas pas à savoir s’il se sentait isolé ou bien en sécurité. Il fit halte dans un fast food des Halles et dévora distraitement quelques frites et un cheeseburger en feuilletant un quotidien gratuit. Il le parcourut plusieurs fois avant de s’arrêter sur un reportage titré : « Tension en mer de Chine : le Japon et la Chine croisent le fer ». On y voyait la photographie d’un bâtiment de guerre d’où montaient deux colonnes de fumée noire, et légende indiquait : « Le destroyer Takanami, gravement endommagé, en cours de remorquage ». L’article relatait comment, au cours de la nuit précédente, le Takanami, destroyer japonais en manœuvre de routine en mer de Chine, avait été pris à parti par un bâtiment chinois qui lui avait enjoint de faire demi-tour au motif qu’il violait la souveraineté chinoise. Les Japonais, sûrs d’eux, avaient refusé d’obtempérer, déclenchant un tir de semonce qui allait dégénérer en véritable combat, causant de graves dommages au bâtiment et la mort de plus d’une dizaine de marins japonais. Le navire chinois, touché à mort par deux missiles de croisière, avait sombré très rapidement. Tokyo et Pékin se renvoyaient la balle, s’accusant mutuellement de provocation. Gilles sentit tout son sang descendre dans le bas de son corps. Il termina son repas en vitesse et se décida à retourner chez lui pour tenter d’en savoir plus sur internet.

Il s’apprêtait à descendre dans le RER lorsque son téléphone vibra. Numéro inconnu, évidemment. « C’est moi. » Gilles reconnut le grisonnant. « Vous êtes où ? » Il avala péniblement sa salive avant de répondre : « Châtelet-Les Halles, RER A. » Il y eut un silence, et le grisonnant lui demanda alors de se rendre à Strasbourg-Saint Denis, où il recevrait de nouvelles instructions. Il grommela mais s’exécuta. Arrivé à la Station Strasbourg-Saint Denis, il lui fut demandé de se rendre à République, puis, Gare de l’Est. Arrivé en surface, il se retrouva à côté du même type qui lui avait braqué son pistolet sur le ventre. Cependant, ce fut plutôt courtoisement qu’il l’invita à monter dans la même auto que précédemment, où le grisonnant les attendait. Gilles prit place à côté de lui, et, sans plus de procès, lui remit la clé USB dérobée dans les affaires de Wei Ping. Sans même un merci, le grisonnant la saisit, déplia un petit ordinateur portable dans lequel il la brancha. Une fenêtre s’afficha sur l’écran, détaillant diverses propriétés du contenu. « Hé bien voilà », lança-t-il avec un sourire satisfait, « mission accomplie ! » Il referma l’ordinateur, et sortit l’enveloppe en papier kraft pour la tendre à Gilles. « Mille deux cents soixante-quinze euros exactement. Ils sont à vous. »

Sceptique, Gilles les recompta trois fois, alors qu’ils faisaient route vers la place de l’Opéra. La voiture s’arrêta non loin de chez Brentano’s. Le grisonnant en profita pour bavarder un peu :

-Vous voilà presque riche. Vous savez ce que vous allez en faire ?

-Pas la moindre idée, non. Je crois que je vais en mettre une partie de côté, le reste, je ne sais pas. Peut-être faire la fête avec les copains.

-Vous avez raison. Pourquoi pas offrir un petit quelque chose à votre petite amie ? Ou bien à Madame Ping, ce serait tellement ironique…

-J’aurais bien voulu. Mais, à cette heure-ci, elle doit voler vers la Chine…

Le sourire du grisonnant s’envola :

-Comment ça ? Le voyage de la délégation n’est pas terminé, ils ont encore deux jours de programme !

-Pourtant, en partant, elle m’a bien dit qu’elle repartait aujourd’hui. Je ne vous raconte pas de conneries. Ça doit pouvoir se vérifier.

-Et comment, que ça se vérifie ! Merde, quelle mouche les a piqués ?

Le colosse, qui était au volant, se tourna :

-Chef, si c’était lié à la Mer de Chine?

-Impossible, c’est trop récent !

Il se tut, le regard dans le vague.

-À moins que…

Gilles comprit immédiatement : à moins que Pékin fût au courant bien en amont, et que ce retour anticipé eût été prévu de longue date. « Quels cons on fait ! », ragea le grisonnant. Il invita Gilles à descendre, lui rappelant que la station du RER Auber était accessible par les souterrains du métro.

Juste avant que la portière ne claquât derrière lui, Gilles put nettement entendre : « Appelle La Boîte, on s’est sûrement fait baiser, et leur délégation, c’était du pipeau. »

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