La dame de Pékin – 6

C’est dans l’ambiance feutrée du bureau du Directeur du Renseignement que les deux hommes se retrouvèrent. Le DR était un homme trapu et rougeaud, avec un regard perçant, et intimidant, du nom de Jean-Yves Guillou. Il s’exprimait toujours d’une voix douce, sans jamais hausser le ton, mais était toujours écouté. Il sollicita de ses deux invités un exposé de la situation, puis réfléchit un instant, avant de prendre la parole :

-Bien. De quoi sommes-nous sûrs ?

-Que les Chinois sont partis avec les plans qu’on voulait leur refourguer, répondit Michel, et que, comme prévu, c’était Madame Ping qui avait la clé. En chemin, j’ai appelé le Quai d’Orsay, ils m’ont confirmé que la délégation a annulé tous ses rendez-vous dès ce matin, huit heures, pour repartir à Pékin. Il semble que le trajet de retour se soit goupillé dans la matinée.

-D’accord, ponctua le DR. De là, vous en déduisez que ces personnes ont été rappelées suite à l’incident de Mer de Chine de cette nuit. Je ne vois pas bien où est le problème ?

-Pourquoi rappeler une délégation envoyée en France ? C’est entre le Japon et la Chine ! Ont-ils pour autant rappelé leur représentation diplomatique ?

-Non, grogna le DR, c’est vrai. Alors ?

-Alors, ils venaient simplement récupérer les plans, confiés à l’AACFC depuis plusieurs jours ou semaines. C’est presque une évidence, ajouta Michel. Reste à trouver qui à l’AACFC a fait le « courrier », et qui a fuité chez SELECTROP.

-C’est la boulot de la DCRI, ils sont dessus. Parallèlement, ça n’explique pas ce départ précipité. C’est le meilleur moyen pour attirer l’attention, non ?

-C’est pour ça, intervint Gérard, qu’il faudrait s’assurer qu’il n’y a pas anguille sous roche. Tout ça voudrait dire qu’ils n’envisageaient pas de revenir, qu’ils ne venaient que pour les plans. Comme par hasard, ça se passe au moment où ils se tapent dessus avec les japonais à coups de missiles anti-navires.

-Un incident orchestré ?

-Chef, vous savez que je ne crois pas aux coïncidences. On ne peut pas écarter l’hypothèse d’un plan global, dans lequel notre système de guidage devait jouer un rôle-clé. Sans doute pour pallier certaines de leurs faiblesses technologiques, entre autres en matière d’aviation et d’aéronavale.

Tout le monde dans le bureau savait que ce système avait été conçu d’après un cahier des charges qui imposait une modularité extrême, ce qui devait permettre son adaptation sur tous les types de missiles de croisière, ou presque. L’avantage en était qu’il pourrait donc se monter sur des missiles existants, dispensant de produire de nouvelles minutions. Les délais se retrouvaient copieusement raccourcis. Restait à savoir en combien de temps les Chinois s’estimeraient opérationnels, et quelles étaient les suites qu’ils entendaient donner.

-Combien de temps ?, demanda le DR.

-Impossible à dire, répondit Gérard. Il faut toute une phase de tests, de vérifications, d’essais opérationnels…

Essais opérationnels au cours desquels les Chinois se rendraient compte, presque inévitablement, des failles du système de guidage ramené de France. Si, concernant les bien manufacturés destinés à l’exportation, le contrôle qualité était un vain mot, il n’en allait pas de même pour les questions militaires, qui exigeaient des tests bien plus rigoureux. Les renseignements fragmentaires disponibles sur le prototype de chasseur furtif Chengdu J-20 n’était pas de nature à rassurer : le volonté de Pékin de dérober un système de guidage de missile haute technologie faisait de cet appareil le candidat idéal au titre de vecteur de grande précision sur des cibles au sol et en mer. Si sa furtivité était du niveau attendu, il serait capable de tirer un missile de croisière à très courte distance de sa cible, laissant à celle-ci un temps insuffisant pour se défendre, avant de disparaître des écrans radar en toute discrétion.

La véritable inconnue était : y avait-il un plan particulier derrière tout ça ? L’accrochage en mer de Chine pouvait être la première étape d’une stratégie délibérée de montée des tensions pour aboutir à un conflit ouvert avec le Japon. Si le chasseur était opérationnel ? Il serait le fer de lance d’une offensive foudroyante, qui pourrait menacer l’équilibre maritime dans la région. Quel en était l’objectif ? Faire tomber l’Empire du Soleil Levant était utopique, étant donné le retard chinois dans bien des domaines technologiques militaires. En revanche, les trois hommes songèrent en même temps à Taïwan. Et à la Corée du Sud.

Le DR feuilleta machinalement un dossier ouvert devant lui avant de conclure :

« Bref, je vais faire surveiller de plus près l’industrie chinoise. Cagneux-Meilhac, préparez-moi une note détaillée avec toutes les hypothèses envisageables pour demain matin, à la première heure. Je vais secouer les analystes. À mon avis, nous n’allons pas tarder à avoir un rendez-vous à Matignon. »

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