La dame de Pékin – 7

Sans trop savoir pourquoi, Gilles s’était résolu à ne pas ouvrir l’enveloppe avant d’être arrivé chez lui. En l’ouvrant, il vit qu’il avait eu raison. Il y trouva un petit mot rédigé d’une belle écriture écriture féminine :

Mon chéri,

J’aurais aimé te faire un vrai cadeau, mais je n’en avais pas le temps hier. Alors, achète quelque chose qui te plaît. J’espère que ça te rappellera moi. Merci pour ce temps passé.

Une trace de rouge à lèvres signait la missive.

Bien à plat, glissé dans l’enveloppe, quatre billets de cinq cents euros attendaient tranquillement. Il en fut d’abord choqué – était-il un gigolo ? Et puis, il relut le petit mot. Non, c’était de l’argent, à défaut de mieux. Comme une carte cadeau. Une carte cadeau de deux mille euros. Enivré par une telle somme, à laquelle venait s’ajouter l’enveloppe en kraft du grisonnant, il ne put rien faire d’autre que décrire des cercles dans son studio, en se demandant ce qui s’était passé, pourquoi, et ce qu’il convenait de faire de cet argent. « Mon chéri ». S’était-elle rendu compte ? Il entendit la voix de Wei Ping prononcer ces mots, avec sa voix amusée et empreinte de tendresse. Que faire de cet argent ? Le déposer ? On pourrait retrouver sa trace. Pourtant, son petit studio de dix-sept mètres carrés pouvait être fouillé extrêmement vite, et il ne regorgeait pas de caches vraiment discrètes. Autant l’argent du grisonnant pouvait être déposé à la banque – il pouvait toujours prétexter la vente de matériel informatique à l’occasion de son déménagement – autant ces quatre gros billets de cinq feraient tache. Pourtant, il ne pourrait vraisemblablement pas les utiliser dans le commerce, non plus.

Il se décida à allumer la télévision, songeant qu’une idée lui viendrait tôt ou tard. Il se baladait de chaîne en chaîne, et s’arrêta sur un journal télévisé. Après avoir rappelé que la crise se portait bien, le présentateur prit un air encore plus grave pour annoncer que la Chine durcissait son attitude vis-à-vis du Japon, et annonçait un exercice militaire de grande ampleur très prochainement. L’arrière plan montrait un général chinois, couvert de médailles, en train de faire une déclaration publique. La Chine prétendait se sentir menacée, et entendait se préparer au mieux à toute menace.

En songeant à ce qu’il avait fait, Gilles sentit une vague de froid lui saisir les tripes, et son sang descendit dans ses jambes. Il s’efforça de chasser de son esprit les pensées et finit par tomber sur une chaîne musicale. Un chanteur habillé comme un astronaute d’opérette entouré de danseuses à demi-nues qui se déhanchaient de manière obscène chantait dans un anglais plat et peu inspiré son goût immodéré pour le filles libérées. Soit. Mais Gilles avait le choix entre ce programme et ressasser l’idée qu’il était mêlé à un sombre grenouillage en marge de ce qui pouvait à tout moment devenir une guerre.

Mais, son répit ne fut que de courte durée.

Il songea que quoi qu’il ait fait, on pourrait certainement remonter jusqu’à lui. On l’avait vu avec Wei Ping, il avait accepté de l’argent… Que pourrait penser de lui quelqu’un qui le suivrait à la trace ? Que déduirait-il de son implication dans les sombres tractations de barbouzes qui avaient eu lieu, et avaient sans doute encore lieu ? Brusquement, l’enveloppe en kraft lui parut dangereuse. Toxique. Prête à exploser. Il l’observa pensivement. Elle semblait le narguer, lui susurrant : « Tu vois ce que tu as fait ? Tu t’es mis dans les emmerdes jusqu’au cou. Pour quoi? Pour du fric. Rien d’autre que du fric. » Il faillit lui rétorquer que ce n’était pas comme ça qu’il aurait voulu que se passent les choses. Mais, l’idée de parler à une enveloppe de papier n’avait rien de rassurant. Oh, bien sûr, il ne devenait pas fou. Il était seulement inquiet. Il aurait aimé pouvoir en parler à quelqu’un, mais qui ? Son connard de père ? Plutôt crever. Sa mère ? D’où elle se trouvait, elle n’aurait aucun mal à l’écouter, mais lui répondre poserait plus de difficultés. Qu’en aurait-elle pensé, de son vivant ?

Il glissa les billets dans quelques-uns des livres qui s’entassaient sur ses étagères, s’assurant qu’ils n’avait pas trop ostensiblement l’allure d’une planque. Les mouvements qu’il venait de faire amenèrent à ses narine des effluves lui rappelant que cela faisait plus de vingt-quatre heures qu’il ne s’était pas lavé. Une douche, une part de lasagnes au four micro-ondes, et il se décida à aller se coucher. La fatigue de ses deux nuits folles d’amour commençait à se faire sentir.

Lorsqu’il éteignit la lumière, tout cela lui sembla brusquement irréel, comme une histoire qu’on lui aurait raconté et dont il se serait fait une représentation plus ou moins exacte. Tout ça n’était peut-être qu’une fiction, après tout ?

Sa nuit fut d’un noir insondable, et sans rêves.

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