La dame de Pékin – 8

Au milieu de la foule qui s’agitait à l’aéroport de Pékin, un petit homme trapu à lunettes attendait avec une sérénité bouddhique. Lorsque les Ping arrivèrent dans son champ de vision, il alla à leur rencontre, et les salua poliment. Il leur demanda s’ils avaient fait bon voyage, et sollicita un très bref entretien. Monsieur Ping, bien que fatigué par le voyage, y consentit de bon cœur, soupçonnant que ce brave homme était un fonctionnaire ministériel, peut-être un policier. Ils se dirigèrent vers un bar et commentèrent tous un thé au jasmin. Deux policiers au visage fermé firent leur apparition, et le petit homme se présenta :

-Je suis le capitaine Jiang Shian, de l’armée de l’air. Et ces deux agents de police sont avec moi. Croyez bien, Monsieur Ping, que j’en suis navré, mais je suis contraint de convoquer Madame votre épouse dans nos locaux dans les plus courts délais.

-Mais, enfin, capitaine, demanda Monsieur Ping, alarmé, que reproche-t-on à ma femme ?

-Rien du tout, monsieur, rien du tout ! Ce n’est rien que la procédure normale. Vous n’avez pas de raison de vous alarmer, personne n’accuse votre épouse de quoi que ce soit.

-Très bien. Mais, dans ce cas, pourquoi elle et pas moi ?

-Nous savons de source sûre que Madame a été en contact avec l’un de nos honorables correspondants à Paris. Lorsque se produit un tel contact, nous interrogeons toujours la personne, pour recueillir la moindre parcelle d’information qui pourrait s’avérer utile.

Vexé de n’avoir, pour une fois, pas la moindre importance, pour son pays comme pour le Parti, devant sa femme, Monsieur Ping garda le silence ; il était trop bien éduqué pour exprimer quoi que ce soit. Par ailleurs, réagir eût été préjudiciable à sa femme, et pouvait lui attirer les mauvaises grâces du pouvoir. Et, sans doute, des services secrets. Son rôle était, pour le moment, de rester le plus en retrait possible, afin de faciliter le travail de ce Shian. Peut-être saurait-il en récolter les fruits au plan social ou professionnel. Il se savait suffisamment adroit pour ça. Le militaire eut un sourire cordial, et le rassura :

-C’est l’affaire de deux heures, pas plus. Nous la ferons reconduire où bon vous semblera, une fois l’interrogatoire terminé.

-Ce mot, « interrogatoire »… Je ne peux m’empêcher ne m’en inquiéter, voyez-vous…

-Oh, je comprends. Alors disons que nous allons plutôt prendre sa déposition, comme si elle témoignait dans le cadre d’une enquête. Rien de plus.

Avec toute la politesse qu’exigeait le rang de son hôte, Jiang Shian invita Mme Ping a l’accompagner dans un véhicule officiel, avec tous ses bagages. Monsieur Ping la regarda s’éloigner, avec un sentiment de jalousie mêlée d’inquiétude. Courroucé, il demanda un saké, puis entreprit de lire les journaux sur sa tablette en se connectant au Wifi de l’aéroport. Il se demanda à quelle heure tout ça les ferait rentrer, d’autant qu’il ne comprenait pas pourquoi on avait fait revenir la délégation si vite, pour ensuite le faire poireauter plusieurs heures dans l’aéroport. Il était en tout cas hors de question de rentrer sans son épouse. Le qu’en-dira-t-on aurait un effet dévastateur. En vérité, il savait parfaitement qu’il s’agissait de manœuvres politiques, mais il avait horreur de cette sensation de n’être qu’un pion sur un échiquier.

Il se plongea avec intérêt sur l’accrochage en mer de Chine Orientale. Ce qu’il avait pu lire à Paris différait sensiblement de ce que la presse chinoise présentait. Il pouvait lire, entre autres, que le navire japonais s’était montré particulièrement menaçant, obligeant ses compatriotes à un tir de semonce, prétexte rêvé pour déclencher un échange de tirs réels. En dépit de leur bravoure et de leur sang-froid, les matelots chinois n’avaient pas pu tenir leur position, et le bâtiment de guerre, appelé affectueusement par la presse « Glorieux matin », semblait si gravement touché que son destin semblait être, à terme, le démantèlement. Le président envisageait déjà de décréter, pour les dix-huit marins morts dans ce combat, trois jours de deuil national, ajoutant que des funérailles nationales auraient lieu une fois ce délai écoulé.

Un autre article prolongeait le sujet, détaillant l’ensemble des manœuvres navales et aériennes décidées pour démontrer au japon et à leur allié, les États-Unis, la détermination de l’Empire du milieu. L’auteur de l’article rappelait au passage que Pékin ne reconnaissait pas la légitimité japonaise sur les îles Diaoyutai, aux eaux poissonneuses et au sous-sol soupçonné d’être pétrolifère.

Monsieur Ping eut un petit sourire. Il y avait peut-être matière à de juteux investissements. Il faudrait qu’il en parle au conseil d’administration.

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