La dame de Pékin – 9

Gérard Cagneux-Meilhac avait les yeux bouffis de fatigue. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas veillé si tard, ni pour de pareilles raisons. La note sortit de l’imprimante, et il soupira. « Secret Défense ». Quelle blague ! Un dossier quasiment complet classé ainsi, alors que ce qu’il contenait était un aveu d’ignorance…

D’un peu toutes les sources, les informations tombaient, concordantes : la Chine roulait des mécaniques, pendant que le Japon jouait l’apaisement. Taïwan se gardait de toute réaction publique. Et, de source sûre, au moins TU-16 de surveillance maritime se relayaient au dessus de la mer de Chine Orientale, pendant que la marine chinoise se préparait à prendre la mer dans un exercice destiné à impressionner ses voisins.

Soudain, un nouveau message : « Une jolie image de paysage ». Le code convenu avec Cerisier pour une info politique de premier ordre de Pékin. Il ouvrit la pièce jointe, une photographie vue mille fois de la campagne anglaise, avec un cottage si mignon et parfait qu’il en faisait factice. Peu importait : l’information qu’attendait Cagneux-Meilhac était stéganographiée dedans. Le logiciel n’eut pas grande difficulté à déchiffrer le message.

État-major naval convoqué de toute urgence, avec commandant en chef armée de l’air, au siège du pouvoir à Pékin. Président, Ministre Défense. Ordre du jour : simuler accrochage de grande ampleur en mer, tester chasseur furtif J-20, essayer tactiques d’approche furtives à basse altitude, et opération « Réveil Tonitruant », dont contenu inconnu, ultra-secret.

« Merde. », jura Cagneux-Meilhac à voix basse. « Ils font chier, ces cons. »

Il chiffra alors sa réponse, dans une photographie de chaton, ce qui correspondait, dans leur code, à de nouveaux ordres.

Merci pour le tuyau. Essayez d’en savoir plus sur « Réveil Tonitruant », mais aussi sur la simulation envisagée (effectifs, déroulement). Bon courage.

Et il fit partir le mail.

Son attention fut attirée par le pas décidé du DR, qui passa la tête par la porte du bureau. Il prit de ses nouvelles, et Cagneux-Meilhac tenta de faire bonne figure. Il lui remit en mains propres sa note accompagnée de dix centimètres de haut d’annexes. Habitué à décortiquer de la documentation d’une manière extrêmement rapide, Guillou mit à peine dix secondes pour extraire de la page l’essentiel. Il eut un petit rire triste :

-Vous vous êtes donné beaucoup de mal, pour peu de certitudes…

-Cette note, monsieur le directeur, n’est pas complète.

-Vous dites ?

-Cerisier vient de me confirmer des manœuvres de très grande ampleur, une simulation, avec leur nouveau chasseur furtif. La marine et l’armée de l’air ont été convoquées.

-Vous êtes sûr de votre gars ?

-Je l’ai recruté moi-même. Insoupçonnable.

-Bon, donc, tout ça est à prendre, on va dire, un peu plus à l’indicatif qu’au conditionnel ?

-Comme vous dites…

-Faisons ça bien, je fais suivre au ministère. Ils verront s’ils veulent escalader vers Matignon.

Il y eut un silence gêné. Cagneux-Meilhac hésitait ; ses yeux piquaient, tout son corps fourmillait, sa bouche était sèche, et il avait les pieds gonflés. Il voulait rentrer chez lui. Mais, il avança son pion :

-Ce n’est pas tout.

-Ah non ?

-De vous à moi, il y a quelque chose, une opération appelée « Réveil Tonitruant ». Je n’ai qu’un nom conventionnel, rien de plus. Mais ça semble lié aux états-majors naval et aérien. J’ai demandé à Cerisier de se rencarder dessus.

-Vous avez bien fait.

Cagneux-Meilhac ne put retenir un bâillement. Le DR, compatissant, s’éclaircit la voix, puis lui ordonna :

-Allez prendre du repos, manger, prendre soin de vous. J’avais l’air plus frais quand j’ai fait ma grippe, l’automne dernier.

-Vous avez raison. Je pense que nous n’apprendrons rien de neuf dans les heures qui viennent. J’ai laissé une copie de tout ça à Blanchard, il prendra le relais.

Cagneux-Meilhac se leva péniblement, prit son manteau, et se dirigea vers la sortie après avoir salué le DR :

-Bonne journée, Monsieur Guillou.

-Bonne journée à vous aussi. Reposez-vous bien, je pense que je n’ai pas fini de vous solliciter.

Alors qu’il appelait l’ascenseur, Cagneux-Meilhac songea que sa fille Karine serait déjà partie au travail lorsqu’il rentrerait, mais qu’il pourrait lui préparer quelque chose pour son dîner, elle n’aurait qu’à le faire réchauffer.

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