La dame de Pékin – 10

Le capitaine Shian s’interrompit en entendant que l’on frappait à la porte. Il était déçu, Madame Ping était bien trop volage et superficielle, elle ne ramenait que des informations qu’il connaissait déjà. Il se leva, et vit qu’un technicien analyste se tenait derrière la porte.

-Qu’est-ce qu’il y a ?, lança-t-il, agacé. Je suis en plein travail !

-Capitaine, il y a un problème avec les fichiers.

-Ah. De quelle nature, le problème ?

-Les fichiers semblent ne pas être les bons. Les checksums ne correspondent pas.

-Pas un mot pour le moment. Entrez au plus vite le circuit dans le système de simulation, et procédez aux premiers tests.

-À vos ordres.

Le technicien tourna les talons, et le capitaine Shian retourna s’asseoir en face de son invitée. La situation devenait délicate : évidemment, l’hypothèse qu’elle pût être impliquée dans le détournement d’un circuit militaire secret ne pouvait être écartée. Comment faire ? Si elle était réellement partie prenante, il fallait le découvrir, la neutraliser, et la faire juger. Mais, si elle était innocente ? Le scandale risquait d’éclater, et il devrait démissionner, faire des excuses publiques. Sans doute n’échapperait-il d’ailleurs pas, pour faire bonne mesure, à de la prison, voire, pire. Il fallait donc ruser.

-Madame, sauriez-vous me dresser la liste des personnes avec qui vous avez eu des interactions, pendant votre séjour ?

-Oui, ce doit être possible, mais, je ne connais pas tous leurs noms.

-Oh, bien sûr. Il y avait tellement de monde…

Le capitaine Shian commença à noter patiemment ce que lui racontait Wei Ping, n’oubliant aucun détail : le directeur de l’hôtel, le barman, le coach sportif de l’hôtel, qui avait eu l’heur de beaucoup lui plaire, le président de de l’AACFC, ce jeune homme rencontré en boîte avec qui elle avait passé deux nuits, l’employé de l’AACFC qui lui avait remis la clé, le fonctionnaire du ministère français des affaires étrangères, les deux chauffeurs de taxi parisiens, dont un qui parlait si mal français qu’ils avaient communiqué dans un anglais très approximatif… Tout cela n’aidait pas le capitaine, a priori. Beaucoup de personnes, trop. Comment vérifier tout cela ? Ils s’étaient montrés bien imprudents. Et si c’était bien elle qui avait détourné les plans, qu’en avait-elle fait ? Les avait-elle gardés à l’abri ? Revendus à un autre pays ? Si oui, lequel ? Il s’excusa et prit congé un instant. Dans la salle d’à côté, son adjoint, le lieutenant Hu Xiao, observait l’interrogatoire sur un moniteur télé. Le capitaine l’interpella :

-Dis, tu as entendu le technicien ? Qu’en penses-tu ?

-Il faut voir si ce n’est pas une erreur dans l’algorithme d’authentification. Les tests dans le simulateur nous en apprendront plus. C’est trop tôt pour tirer la moindre conclusion, reste calme.

-Et si ce ne sont pas les plans que nous voulions obtenir ?

-Alors, ça peut vouloir dire que notre contact français s’est trompé. Ou bien que quelqu’un a détourné ces plans. Mais, si tu veux mon avis, ce n’est pas elle. Elle peut avoir tout l’argent qu’elle veut par son mari, il la laisse mener ses escapades extra-conjugales comme elle l’entend. Elle n’a aucun intérêt à les détourner.

-Pas même politiquement ?

Le lieutenant jeta un regard pensif vers le moniteur, en haussant les épaules :

-Non. Elle ne semble pas politisée. Elle aime le fric, le strass et les draps de soie. Et le champagne français. Je suis sûr que ce n’est pas elle.

-Si tu le dis…

Nonchalamment, elle jouait avec une bague en or qu’elle portait à la main gauche, comme pour illustrer les propos du lieutenant. Belle femme, élégante. Pourtant, ses mœurs légères faisaient d’elle la candidate idéale à la succession de Mata-Hari. Et Shian savait que, si c’est à cause de cette légèreté que quelque chose avait « fuité », il était fini. C’était lui qui avait insisté pour passer par elle, et non par Monsieur Ping, pour ne pas attirer l’attention.

Il soupira, et retourna dans son bureau pour terminer l’interrogatoire avec quelques questions en apparence anodines, mais qui peuvent, parfois, révéler des incohérences dans l’emploi du temps. Mais, là, rien. Madame Ping semblait tout ce qu’il y a de plus sincère. C’était avéré : les tests en simulateur allaient se révéler décisifs pour déterminer si les plans étaient les bons ou non…

…et s’il allait devoir remonter une nouvelle opération, pour trouver où se situait le problème. L’hypothèse d’une taupe le laverait de tout soupçon, mais restait effrayante : les plus grands secrets de la République Populaire de Chine ne s’en trouvaient-ils pas ainsi menacés ?

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