La dame de Pékin – 11

La SELECTROP était comme toutes les autres entreprises de cette zone industrielle de la banlieue du nord parisien : un cube bâti à la hâte, sans charme, sans confort, sans chaleur. Sans intérêt. Pourtant, à l’intérieur, des chemises blanches à cravate, interchangeables, s’activaient fébrilement. Michel Villaudière attendait en feuilletant un magazine d’électronique de haut niveau, intéressant mais un brin trop technique pour lui. Une jeune employée à lunettes et escarpins, toute en boucles brunes, s’approcha et annonça en souriant la venue du directeur général et du directeur de la sécurité avant de s’éloigner dans un martèlement de talons qui ne laissa pas insensible le militaire. Il regretta brusquement de ne pas avoir vingt ans de moins.

Il fut tiré de sa rêverie par la venue de ses deux hôtes, un genre de poussin duveteux sans âge, qui semblait être né dans un costume, et uns sorte de butor qui semblait sorti tout droit des rangs d’un bataillon disciplinaire de choc. Le poussin s’avança, et fit les présentations :

-Bonjour, je suis Jean-Michel Rauffer, directeur général, et voici Marc Santorini, directeur de la sécurité.

-Colonel Villaudière, Ministère de la Défense, répondit-il froidement.

-Je dois vous avouer que votre visite est pour le moins inattendue et mystérieuse. Voudriez-vous nous en dire plus ?

-Je crois que nos serons mieux dans votre bureau…

Le DG de l’entreprise croyait naïvement devoir faire face à une requête spéciale de la Direction Générale de l’Armement. Une commande, vraisemblablement, ce qui expliquait son amabilité excessive. Ils se faufilèrent dans le bureau du DG, qui donna l’ordre à sa secrétaire de ne le déranger sous aucun prétexte.

-Colonel, nous vous écoutons.

-Hé bien, c’est au sujet du système de guidage sur lequel vous travaillez à l’heure actuelle…

-Ah. Le Ministère souhaiterait s’en porter acquéreur ?

-Non. Lorsque le Ministère a demandé copie des versions abandonnées du projet, c’était dans une optique bien particulière : une opération d’intoxication.

-Quoi, s’insurgea Santorini, vous avez fait circuler ces plans ?

-Un, en particulier. Un pas viable, en substitution du projet définitif que vous devez vendre à EADS, mais qui aurait dû, à l’heure où nous nous parlons, se trouver en Chine.

-Si je comprends bien, vous nous accusez de traiter en sous-main avec les Chinois ?

-Non. C’était de l’espionnage industriel.

-Vous plaisantez ? Notre sécurité est impeccable, auditée tous les ans ! Monsieur le directeur, ce gars-là est venu pour nous insulter, ou quoi ?

-Marc, je t’en prie…

-Votre sécurité ? Laissez-moi rire : quand le Ministère vous a sollicités, vous avez fait suivre les documents sans moufeter, vous ne vous êtes même pas pris la peine de vérifier si c’était bien nous. Vous ignorez que c’est moi en personne qui vous ai consultés. Et on entre ici comme dans un moulin. Un agent entraîné entre et sort comme il le veut. Alors, ne me parlez pas de votre sécurité.

-Et peut-on savoir ce qui vous autorise à parler de la sorte ?, demanda le DG, suspicieux.

-Sans doute que c’est mon métier. Je sais aussi de source sûre qu’avant-hier, il y avait des gens de chez vous au pince-fesses de l’AACFC. Il me faudra leurs noms, aussi vite que possible.

-Et au nom de quoi, s’il vous plaît ?, siffla Rauffer, les yeux réduits à deux fentes.

-De la raison d’État, pour commencer. Ensuite, pour éviter un scandale qui pourrait vous éclabousser tous les deux. Vous pensez, une affaire d’espionnage ! Ça pourrait même se finir en nationalisation, tout ça. Non ? Qu’en pensez-vous ?

Les deux hommes se recroquevillèrent imperceptiblement. Rauffer s’éclaircit la voix et demanda à sa secrétaire, « de toute urgence », la liste des personnes qui s’étaient rendues, l’avant-veille, à l’entrevue avec la délégation Chinoise organisée par l’AACFC. La secrétaire – une dénommée Marion, elle aussi, livrée avec les lunettes – apporta un mail interne sur lequel figurait les noms et affectations des personnels qui s’étaient rendu dans les locaux de l’AACFC. Tous suspects, par définition.

« Fait chier, quand même, songea Michel, c’est pas mon boulot. C’est au SRS, de faire ça. » Mais il parcourut du regard la liste. Douze noms, dont quatre administratifs, peu susceptibles d’avoir eu accès aux fichiers. N’en restaient que huit. Combien d’entre eux étaient susceptible d’avoir eu accès aux fichiers ?

-Que va-t-il se passer, ensuite ?, demanda Rauffer, découragé.

-Je ne sais pas.

Michel songea alors qu’il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il fallait procéder.

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