La dame de Pékin – 12

Gilles prit peur en sentant son téléphone vibrer. Mais, c’était une fausse alerte. Une vague connaissance l’invitait à une soirée jeu de rôles-pizza surgelée. La perspective ne l’enchanta que moyennement, et il déclina la proposition, se retranchant derrière son mémoire de recherche qui n’avançait pas. L’autre n’insista pas, et ils raccrochèrent sur un « à la prochaine » convenu.

C’était un lundi. Cergy-Pontoise s’animait, et Gilles songea qu’il était temps pour lui de bouger à son tour. Il s’en alla manger un assortiment de viennoiseries en cherchant à se motiver pour faire un crochet par la bibliothèque universitaire, à côté de la préfecture. La perspective l’ennuyait. Il acheta aussi un café à emporter, et finit son croissant, assis sur un banc dans le parc attenant à la préfecture. Il faisait frais, froid, même, mais le temps clair rendait la chose supportable. En fin de compte, il était plutôt bien.

Il lui restait un peu de monnaie. Il descendit alors chez le marchand de journaux qui se trouvait face à l’entrée du RER, pour y acheter un quotidien. Il le feuilleta distraitement, à la recherche d’un reportage qui lui en apprendrait un peu plus sur la situation en mer de Chine. C’était un jour de chance : il y avait deux reportages. Le premier détaillait les impressionnants préparatifs chinois dans le cadre de leurs manœuvres navales, les interprétant comme une mise au point musclée avec l’Empire du Soleil Levant, sans véritable portée militaire ou stratégique autre que de montrer que l’ennemi continental ne fléchirait pas. L’autre, plus succinct, expliquait que l’ambassadeur chinois à Tokyo s’entretenait depuis plusieurs heures avec le Ministre des Affaires Étrangères japonais. L’article se perdait en spéculations, et rappelait le contentieux autour des îles Chengdu, appelées par la Chine Diaoyutai, et contestées aussi par Taïwan, qui, pour le moment, n’avait pas fait de déclaration de quelque nature que ce soit.

Bref. Il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Rien qui lui permît de mieux comprendre, ou d’avoir une vision plus claire de la crise. Déçu, il replia le journal, et repartit chez lui, pour prendre une bonne douche chaude, et parcourir internet à la recherche d’informations complémentaires. Il croisa quelques étudiants de sa connaissance qui ne manquèrent pas de souligner son allure fripée. Il en rigola grassement avec les garçons, tenta plutôt de dédramatiser devant les filles.

Dans le hall, alors qu’il vérifiait machinalement sa boîte à lettres, désespérément vide, la gardienne de l’immeuble se présenta. C’était une femme sympathique qui sentait le tabac froid, et le café frais. Elle avait les bras chargés de pâtes, ris et conserves qu’elle descendait à la cave. Ils se saluèrent, et elle en profita pour glisser à Gilles que des amis à lui s’étaient présentés en son absence, et qu’ils avaient dit qu’ils repasseraient dans l’après-midi. Gilles en fut surpris : tous ses amis savaient qu’il n’était pas du matin, et, ils avaient son numéro de téléphone portable. Même de vagues connaissances l’avaient. Il en avait encore eu la preuve peu avant. Pourquoi ne s’étaient-ils pas donnés la peine de lui passer un coup de fil, pour savoir s’il était disponible ?

-Mais, demanda-t-il alors, vous avez vu qui c’était ? Je veux dire, à quoi ils ressemblaient ?

-Oh, je n’ai pas fait attention. Des gens de votre âge, habillés, bah normalement. Il m’a semblé qu’un des deux est asiatique. En tout cas, coiffé en brosse.

-Ah. Et l’autre ?

-Pas fait attention…

-D’accord, très bien. Merci et bonne journée, Madame !

Elle lui rendit son salut, puis descendit vers les caves, le laissant à son désarroi. Le café commençait à faire effet : asiatique. « Asiatique », comme « chinois ». il monta quatre à quatre jusqu’au dernier étage, où il trouva sa porte close. Rien à signaler, pas de trace d’effraction. Qui étaient-ils ? Pourquoi ne s’étaient-ils pas introduits dans son studio ? L’explication était que c’était lui, qu’ils cherchaient, rien d’autre. Ils devaient soupçonner, savoir… Merde.

Il se précipita à l’intérieur, verrouilla la porte, et la bloqua avec sa bibliothèque, puis resta un moment immobile face à la porte, à écouter le martèlement des battements de son cœur dans ses oreilles. Tout son corps tremblait. Il fallait se rendre à l’évidence, non ?Les Chinois savaient. Il ignorait comment et pourquoi, mais ils savaient. Et, le seul à qui il pouvait en parler était ce type grisonnant qui l’avait mouillé dans cette affaire, et qu’il n’avait aucun moyen de contacter. Que devait-il faire, alors ? Fuir ? Mais, où? Les attendre ? Mais, qu’allaient-ils lui faire, alors ? Mais, rien n’était sûr, finalement. Savaient-ils vraiment ? N’était-ce pas qu’une enquête, pour voir où la clé USB avait pu être substituée ?

Tant de questions sans réponses…

Il réfléchit, et songea que personne, hormis le grisonnant, avec lequel il avait passé peu de temps – et, pour l’essentiel, à l’abri des regards – l’avait vu avec la clé. Il parvint à se calmer en s’accrochant à cette idée, et se lava dans une ambiance sourde de paranoïa, passant et repassant dans sa tête tous les scénarios possibles.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s