La dame de Pékin – 13

Les locaux de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure frissonnaient imperceptiblement. Les rapports d’analystes fondés sur les informations relayées par les officiers traitants en poste à l’étranger s’entassaient sur le bureau du Directeur du Renseignement, et se contredisaient. Les unes indiquaient de possibles opérations militaires chinoises limitées contre la « Force Maritime d’Autodéfense », la marine de guerre japonaise, les autres indiquaient que l’ambassadeur chinois faisait tout pour faire retomber la tension, jouant la carte de l’apaisement dans l’ambiance feutrée et semi-officielle des couloirs du Ministère japonais des Affaires Étrangères.

Guillou n’avait aucun moyen de trier efficacement cette déferlante d’informations contradictoires, qui laissaient dans l’ombre Taïwan, et,surtout, la Corée du Nord – dont personne, ou presque, ne savait rien, de toutes façons. Le Premier Ministre japonais, Shizuke Watanabe, de droite modérée, n’était pas un va-t-en-guerre, mais il subissait les pressions de l’aile droite de son parti, ainsi que des conservateurs avec lesquels il s’était allié au parlement, sans compter sur les nationalistes, toujours prompts à dénoncer la menace chinoise. C’est le plus naturellement du monde qu’il devait, pour des raisons de politique intérieure, se montrer inflexible face au continent en maintenant l’état d’alerte au sein des forces navales. Parallèlement, l’ambassadeur chinois soutenait exactement le même discours, réduisant cette hausse de ton et les manœuvres à une démonstration de force avant tout destinée à impressionner le peuple chinois. Celui-ci était pourtant très réaliste, et les prises de vues satellite de la Direction Technique montraient clairement que l’aviation et la marine chinoises allaient mener les manœuvres avec des munitions bien réelles.

Assez mystérieusement, les USA n’avaient pas encore moufté, et la 7ème Flotte, basée à Yokosuka, n’avait pas reçu d’ordre particulier. En toute discrétion, en revanche, la Russie semblait avoir ordonné des missions de reconnaissance le long de la frontière, et un sous-marin de classe Akoula, parmi les plus silencieux de la flotte russe, avait appareillé quelques heures auparavant de Vladivostok en direction du Sud/Sud-Est. Pour résumer, personne ne savait exactement ce qui se passait, et, chacun y allait de sa propre interprétation pour prendre les décisions. La France pouvait sembler avoir un train de retard, mais, au final, elle n’était pas plus concernée que ça par un différend auquel elle ne pouvait pas prendre part sans y laisser des plumes militaires ou politiques.

Par ailleurs, plusieurs représentations diplomatiques chinoises avaient été rappelées à Pékin : France, et Russie, entre autres, et, naturellement, le Japon. Pourtant, des ordres contraires semblaient partir de Pékin, avec pour plus probable explication que la Chine avait trop facilement cédé à la panique, ou bien que des ordres avaient été mal compris, mal transmis, mal rédigés… « Que sais-je encore ? », songea Guillou. Il était à sa montre quinze heures : Cagneux-Meilhac n’allait plus tarder. Ses contacts, Cerisier à Pékin, et Loup Blanc à Moscou, pourraient peut-être apporter des informations complémentaires. Ou, tout du moins, un éclaircissement. Ils ne s’adressaient qu’à lui, et s’étaient, chacun de leur côté, arrangés pour que lui seul puisse les contacter.

Il songea brusquement à l’opération d’intoxication, confiée – le Diable sait pourquoi – au Service Opérations. Elle semblait arriver à point nommé pour contrecarrer une pointe d’hostilité chinoise. Néanmoins, personne n’avait le recul nécessaire pour en évaluer toutes les conséquences : ne venaient-ils pas, peut-être, de jeter de l’huile sur le feu, et de mettre le doigt dans l’engrenage de ce différend potentiellement explosif, en prenant parti contre la Chine ? Les instructions de Matignon étaient pourtant claires : intoxiquer Pékin dès que l’occasion se présentait, sur les données industrielles. Mais, pourquoi la DG avait-il bien pu refiler ce bébé à la Direction des Opérations ? La DR avait un service efficace de contre-espionnage, dont c’était le travail. Ils auraient pu monter cette opération, et il aurait eu toutes les cartes en main ! Mais, non, c’était monté dans l’urgence – comme trop souvent – et il fallait confier le bébé à ceux qui savent mouiller la chemise et travailler dans l’urgence. Soit.

Il sursauta lorsque le téléphone sonna. C’était le Directeur Général qui venait aux nouvelles. Il fut déçu. La réponse de Guillou, en dehors des informations de terrain, fut qu’il était trop tôt pour conclure quoi que ce soit, ce qui n’eut pas l’air de surprendre le grand patron des services secrets. Celui-ci conclut par « Informez-moi, dès qu’on a du concret. Bon courage, mon vieux. », puis il raccrocha. Guillou contempla une nouvelle fois en soupirant les piles de notes presque inexploitables qui s’amoncelaient sur son bureau.

-C’était Kuznetsov, chef ?, demanda Gérard en entrant.

-Ah, vous tombez très bien ! Oui, c’était lui. Évitez de l’appeler comme ça, quand même.

Le grand patron, portant le grade d’amiral, était surnommé ainsi en raison de sa haute et forte stature et de son visage impassible qui pouvaient faire de lui l’incarnation humaine d’un porte-avions soviétique. Guillou expliqua à Gérard la situation, les notes contradictoires, l’attente, et le pressa de contacter Loup Blanc et Cerisier.

« On attaque dans le bois dur ! », songea Gérard…

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