A seconde vue : « Couvre-Feu » (Edward Zwick, 1998)

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Ce film (intitulé en V.O. « The Siege ») a fait l’objet de critiques très contrastées depuis sa sortie, eu égard à ses différents niveaux de lecture.

Le spectateur « chips-coca du samedi soir » pourra ainsi se contenter, comme Télérama l’avait fait en son temps, d’y voir un énième thriller américain moralisateur (hé oui, mais avec Denzel Washington en tête d’affiche, franchement, vous vous attendiez à quoi?) se résumant à une course contre la montre pour neutraliser des cellules terroristes ayant plongé New York dans l’effroi, avant qu’elles ne mettent à exécution leurs plans sinistres, poussant le pouvoir politique au recours à l’armée – ce dont personne ne veut, surtout vu comment se comporte le général William Devereaux, campé par un Bruce Willis monolithique et tout à fait à propos. Vu sous cet angle, on a donc affaire à un produit formaté où le méchant mâle blanc est contré par un flic noir, sont adjoint arabe (Tony Shalhoub) et une femme (Annette Bening à dévorer toute crue), le tout capitalisant sur sur la peur du terrorisme islamique, mis au goût du jour, à l’époque, par les attentats-suicides contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar-Es-Salam la même année.

L’amateur de politique-fiction et d’espionnage pourra, lui, y voir un film prophétique et réaliste. Et c’est ce que j’ai choisi d’en retenir. En effet, 3 ans avant les attentats du 11 septembre 2001, « Couvre-feu » nous dévoile comme l’Amérique se retrouve empêtré dans les conséquences inassumées de ses choix au Moyen Orient. Les cellules terroristes, totalement autonomes, et ayant opté pour l’attentat-suicide comme méthode implacable de destruction, sont l’émanation du pouvoir d’un dignitaire religieux irakien, le Cheikh Ahmed Ben Talal, opposant notoire au pouvoir de Saddam Hussein, financé, entraîné et soutenu par la CIA, qui l’a laissé tomber comme une vieille chaussette à la faveur d’un revirement diplomatique. Nourri de rancœur vis-à-vis de l’oncle Sam, mais aussi de son savoir-faire en termes de mise au point d’attentats, Ben Talal lance donc sa campagne terroriste en roule libre, avec des attentats culottés – je me rappelle m’être fait, en 99 lorsque je l’avais vu, que le coup du bus que les terroristes font sauter lorsqu’ils sont surs d’avoir l’attention des médias, c’était vraiment too much. Pourtant, deux ans après, pas plus d’une quinzaine d’individus faisaient tomber des avions sur le WTC et le Pentagone, selon une méthode prophétisée par Tom Clancy dès 1997 (« Sur Ordre », hautement flippant aussi).

La première partie du film nous entraîne à la suite de Anthony Hubbard (Washington) et Franck Haddad (Shalhoub) dans Brooklyn, à la poursuite des trois premières cellules sur les quatre connues, sans grand succès – on annonce un total de 600 morts environ, score, là encore, too much en 1998. En dehors de la description des méthodes des terroristes, le plus intéressant dans cette partie me paraît être le jeu trouble (troublant?) d’Élise Kraft/Sharon Bridger (Bening) qui nous explique que la bête qui débaroule sur la Grosse Pomme n’est autre que l’enfant monstrueux de la CIA, un Frankenstein à qui on a tout appris de l’organisation clandestine et de l’optimisation de l’attentat à la bombe, le tout sur fond – plein de cynisme – de recrutement des candidats au martyr dans les camps de réfugiés palestiniens, que tout le monde utilise à sa guise. On y découvre aussi l’avenir du terrorisme : un système entièrement décentralisé, autonome et aveugle, où chacun est libre d’agir au nom de son chef/autorité organisatrice, sans pour autant entretenir de relations formelles avec. Comme tous ces groupes d’aujourd’hui, qui se revendiquent d’Al Qaïda sans qu’a priori il n’y ait le moindre contact avec la nébuleuse de Ben Laden.

Dans la seconde partie, l’échec (plus perçu que réel) du FBI amène le président, sous la pression de la rue (on est en démocratie, n’est-ce pas?) à décréter la loi martiale, et donc, à passer la main à l’armée, incarnée par le général Devreaux, et ce, malgré les avertissements de ce dernier : « L’armée frappe au sabre , […] croyez-moi, la présence de l’armée dans nos villes n’est pas souhaitable. » La prophétie se réalise : rafles, internement de masse (Guantanaquoi?), torture, les visions tétanisantes d’un New York revenu à l’état sauvage, proche d’un Berlin des années 30, se multiplient. La plus horrible étant un interrogatoire, au cours duquel les hurlement de douleur du suspect se concluent par une détonation. Sort ensuite de la salle, Devereaux, qui, avec des gestes lents, presque sensuels, comme on s’essuierait la bite après une séance de bête à deux dos, s’essuie les mains, rouges de sang, avant d’annoncer simplement : « Il ne savait rien. » Pas de musique, juste des informations qui ne laissent aucun doute sur ce qui s’est passé. La tentative de reprise de contrôle par l’armée est en réalité la dernière étape de la perte de contrôle du politique.

Surtout lorsqu’on sait que la quatrième cellule est l’indic’ de Sharon Bridger, Samir (Sami Bouajila, qui aurait gagné à se faire plus menaçant, peut-être) en personne, protégé…par la CIA ! Il finit néanmoins par être stoppé par le duo Hubbard/Haddad, Bridger le payant de sa vie pour offrir son protégé/quatrième cellule aux pruneaux du FBI. Elle meurt après avoir récité une prière avec Hubbard. Prêchi-prêcha ?

Non. Elle ponctue sa prière par « inch’allah ». Qu’en conclure ? A priori, qu’elle s’était convertie. Chacun y verra ce qu’il veut, d’un message humaniste laissant croire que, quelque soit le bord, on peut être musulman, et en même temps du côté des gentils. (A quoi bon ? Haddad est déjà parmi les gentil, et les représentants de la communauté musulmane de Brooklyn sont des modérés) On peut aussi se demander : n’y avait-il pas une cinquième cellule ?

La conclusion du film est l’arrestation de Devreaux par le FBI. La partie peut sembler convenue, voire rajoutée à la dernière minute, pour faire passer la pilule. Pourtant, Devreaux, de bout en bout, n’a jamais fait que son boulot, ce qu’on lui a demandé, ce pour quoi on le paye : arrêter, torturer, traquer. Mettre à bas les droits fondamentaux, pour traquer les terroristes. Cette arrestation, c’est avant tout un désaveu du politique, de sa gestion de la crise par la panique, et peut-être aussi par le clientélisme, lorsqu’on voit que, finalement, c’est la pression du peuple de l’électorat qui amène l’armée aux commandes.

Pourtant, qui a raison, qui a tort ? Le FBI, légitime et légitimiste, pourrait-on dire, ne s’en sort guère mieux que l’armée. Il ne doit la victoire qu’au fait qu’il joue du « scalpel » et non du « sabre », et donc, parvient à rester en contact avec les individus. Mais, ce n’est que grâce au flair de Hubbard et la coopération de la CIA que, finalement, Samir est grillé., mais la catastrophe n’est évitée que de justesse.

En résumé, « Couvre-Feu », en emballant une sinistre anticipation politique dans un thriller convenu, s’avère un film intelligent, soulevant une multitude de questions (quelle est la légitimité du politique dans le traitement de la crise ? La place des médias, idiots utiles du terrorisme ? Peut-on reprocher à un militaire de faire la guerre ? L’opinion publique doit-elle décider ? In fine, la démocratie, face à ce genre de situation, ne montre-t-elle pas ses limites?), sans condamner fermement les uns ou les autres. Seul Denzel Washington, le flic noir, humaniste, légitimiste, incorruptible, s’en sort blanc comme neige, sans vouloir faire d’humour, voire carrément grandi.

On pardonnera ce genre d’errements à un film pour le moins visionnaire et tétanisant, comme l’après-11 septembre a pu le montrer.

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