A seconde vue : « Lord of War » (Andrew Niccol, 2005)

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Il y avait deux bonnes raison pour que je mate « Lord of War » : premièrement, j’ai toujours apprécié Nicholas Cage, deuxièmement, je suis Français, et mon pays fait partie du Club des 5… plus gros marchands d’armes dans le monde.

Sur le papier, ça avait de quoi être excitant : un film qui entend dénoncer le trafic d’armes en offrant un point de vue – évidemment cynique – inédit, celui de trafiquant lui-même. Le pitch est donc convenu, on assiste à l’ascension dudit trafiquant jusqu’à sa chute qui n’en est pas une. Malheureusement, tant par la forme que par le fond, « Lord of war » ne fait qu’esquisser les films qu’il aurait pu être, sans jamais n’être un seul d’entre eux.

D’emblée, la forme peut évoquer Fincher et Snyder, dans la photographie et quelques idées de mise en scène, sans atteindre la folie du premier ou la virtuosité du second. On évitera aussi d’établir un parallèle entre l’Afrique en carton-pâte rutilant de « Lord of war » et celle, poussiéreuse et moite de transpiration que nous relayait Scott dans « La chute du faucon noir ». Si la séquence d’ouverture, nous permettant de suivre en vue subjective l’hallucinante destinée d’une balle de kalachnikov, rappelle celle de « Fight Club », la suite n’a rien de si flamboyant. La mise en musique oscille entre l’insignifiant et le grotesque (lorsque le personnage campé par Cage traîne la savate à St Barth, c’est-à-dire en France, on a droit à la kitschissime reprise de « La vie en rose » par Grace Jones – pitié, tuez-moi) et ne semble même pas faire semblant de vouloir apporter une quelconque plus-value au film. L’ensemble est rendu pataud par une voix off omniprésente, assez rarement justifiée, répétant ce qu’on voit à l’écran, ou bien ce que, par paresse, le cinéaste n’y a pas fait figurer. Visuellement, tout ceci ressemble donc à un long vidéoclip tout à la fois flemmard et survitaminé, un peu trop clinquant, et dénaturé avec une bande-son hors-sujet. Au final, seul Nicholas Cage sauve un peu les meubles avec une interprétation que j’ai trouvée juste.

Mais, c’est sans doute sur le fond que le problème se pose de la manière la plus aiguë. En effet, le film dispose de deux modes de lectures différents, superposés et interchangeables, mais, entre lesquels Niccol ne tranche jamais, comme s’il avait peur de mener l’un ou l’autre jusqu’au bout. D’un côté, on a donc, tout simplement, la description de l’ascension du trafiquant, cherchant sans cesse à se justifier par « chassez le naturel, il revient au galop » et « je vends des fusils, mais ce n’est pas moi qui presse la détente », entre fatalité et cynisme convenu qui n’apportent rien au schmilblick. L’analyse attendue de la problématique du trafic d’armes n’est qu’effleurée pour ne pas dire qu’elle demeure une note d’intention, se résumant, dans le cas de l’Afrique, à la fatalité de clans voués à s’entre-tuer éternellement dans un concours de bite perpétuel où le vainqueur est qui a les mains les plus poisseuses de sang. Outre le relent gentiment colonialiste du commentaire, ramenant l’Africain à un affreux génocidaire querelleur par nature, on y évacue toutes les problématiques liées aux ingérences étrangères, et aux enjeux géopolitiques tout aussi cyniques que le triste commerce du héros. Le héros lui-même, d’ailleurs (le propos étant peut-être de l’humaniser) tente de tout justifier par la fatalité et la nature de chacun – la sienne en premier.

Il est pourtant un loser, un loser d’une belle espèce. Crispé, blafard, le dos courbé, il comble son manque d’envergure par une absence de scrupules. Pourquoi fait-il tout ça ? Pour une bête histoire de cul cœur. « Ô ignoble pourceau, comment oses-tu parler ainsi ? L’amour est pourtant un sentiment noble ! » Certes. Quand il s’agit d’amour. Ici, c’est plutôt ce que j’appellerais une fixette. Il la connaît depuis tout petit, mais elle ignore son existence. Il est « amoureux » de l’image de cette femme, qui plus est top model. Il nourrit une obsession pour un paravent – qui s’avérera ne pas dissimuler grand-chose, d’ailleurs, comme elle le reconnaîtra elle-même. Et, pour lui plaire, il cherche à « être quelqu’un ». Comment ? En cherchant à l’impressionner avec du fric. Il se dit amoureux, mais cherche à l’acheter en accumulant du fric d’une manière dégueulasse – ce qui semble le troubler, au moins un temps, avant que son talent ne fasse briller à ses yeux cette activité lucrative comme la seule envisageable. Et elle, elle se laisse acheter, sans rien chercher à savoir de la provenance des monceaux de fric dont il parvient à l’arroser.

La formule aurait pu marcher si Niccol en avait fait un parfait connard, arrogant, hautain, et s’il avait fait du trafic d’armes une sorte de conséquence naturelle d’une telle personnalité vide de toute humanité. Néanmoins, soucieux de ne pas perdre de vue sa dénonciation du trafic, l’auteur chercher à en faire un type ordinaire qui agirait par amour. Malheureusement, il en fait un simple minable qui, cherchant à « devenir quelqu’un », perd ce qui pouvait lui rester d’humanité, en se résumant à un savoir-faire dans ce business sordide, et dans les coups de bite crapuleux. Comme si on ne l’avait pas suffisamment bien compris, Jared Leto a été mis à contribution pour jouer le petit frère qui sombre dans la coke, mais finit par avoir un geste d’humanité en faisant exploser un camion bourré d’armes avant de mourir truffé de cartouches d’AK-47, dans une agonie risible au ralenti, le thorax touché par une bonne douzaine d’impacts – alors qu’en général un seul suffit à tuer net une personne sans protection. En tant que dernier espoir de voir une once d’humanité dans le trafiquant, sa mort est l’occasion de voir ce dernier céder encore une fois à l’appât du gain, comme si le public, trop bête, n’avait pas déjà compris.

Parti d’une bonne intention, « Lord of war » passe complètement à côté de son – de SES sujets, nous présentant le trafic d’armes sous un angle parfois fantaisiste, en tout cas éminemment tronqué dans ses tenants et aboutissants géopolitiques et économiques, cherchant à en faire une sorte d’expérience intime à travers le portrait psychologique d’un personnage qui aurait dû être le salaud ultime ou un brave type emporté par une mécanique qui le dépasse, mais n’est finalement qu’un minable de première. Le film prend en outre le public pour des cons, répétant à l’envi quelques idées-forces à peine creusées, de manière balourde à travers la voix off, alors qu’il eût été bien mieux vu de faire passer l’explication par des séquences filmées. Le tout emballé dans une esthétique cheap qui achève de créer une distance entre le film et son public, qui sait qu’il n’en aura rien à foutre dès la deuxième bobine, on en vient à se demander si « Lord of war » est un ratage ou un simple foutage de gueule, particulièrement venant des USA où l’on vend et produit des films de la même manière que des armes de guerre. Une tentative de mise en abyme ? Ce n’est pas pour autant une bouse à proprement parler, car on sent qu’il y a de gros efforts. Ils sont malheureusement insuffisants et déplacés. Le film définitif sur le marché noir des armes est encore loin.

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