L’Empire et le djihad

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Ce qui suit n’est qu’une analyse spéculative, reposant presque exclusivement sur des présomptions aux sujets des connaissances et intentions des uns et des autres. De la politique-fiction, et rien d’autre.

J’avoue m’être toujours trouvé perplexe devant l’ambiguïté des pouvoirs occidentaux (entre autres) face aux extrémistes musulmans, particulièrement ceux issus du monde musulman. Si, d’un côté, ils déclarent la « guerre au terrorisme », les USA en tête, d’un autre, ils ne semblent pas particulièrement déterminés à empêcher la récupération par les djihadistes de tous poils d’événements tels que les printemps arabes, et la guerre en Syrie, principalement. Pourquoi ?

 

Sur l’extrémisme islamiste et l’instabilité interne

C’est sans doute le plus médiatisé de tous les extrémismes religieux, et ce, sans doute aussi, en raison de son poids politique réel en divers endroits du globe. L’Iran en constitue une vitrine spectaculaire : à l’issue de la révolution, l’état est devenu une république religieuse dont les principaux leviers politiques restent aux mains des instances religieuses et de l’armée, avec le poids politique régional que l’on sait (le pays tenant tête à l’Irak de Saddam Hussein). Ce rayonnement est déjà un peu trop pour l’Occident, qui le considère comme un « état-voyou » (terme fourre-tout permettant de vouer aux gémonies ceux qui déplaisent à l’Empire), notamment en raison de son soutien au Hezbollah, mais aussi de son programme nucléaire, et de ses forces armées qui ont fait la démonstration de leurs capacités opérationnelles. J’ai le sentiment que l’un des facteurs de la réussite de la révolution islamique iranienne vient du fait que, malgré les soutiens extérieurs de part et d’autre, le pays a su s’approprier ce bouleversement, afin qu’il demeure une affaire purement iranienne. Le fait qu’il s’agisse d’une enclave chiite dans une région majoritaire sunnite a certainement dû jouer un rôle, en évitant de tenter la récupération par des djihadistes sunnites qui, de toutes manières, n’étaient pas si nombreux à l’époque.

À l’inverse, la Somalie fait partie des états les plus déliquescents et corrompus, malgré la présence de facto à sa tête de l’Union des Tribunaux Islamiques. La guerre civile y fait rage depuis plus de vingt ans, et le pays est pour ainsi dire inexistant sur l’échiquier politique international. Telle la mort de Charlemagne, la chute de Barre a permis à de multiples factions de se disputer le territoire, et de mettre le pays à feu et à sang. Une alternative religieuse radicale n’avait donc plus qu’à se pencher pour récolter les fruits de ces querelles dont était absent le peuple. L’Afghanistan, peu ou prou en guerre depuis 1979, ne jouit pas d’une meilleure stabilité, et son rayonnement international me paraît bien mal engagé. Le constat est à peu près le même pour l’Irak, depuis la chute de Saddam Hussein, et la Syrie post-El Assad (je vois mal l’insurrection s’achever avant sa fin de règne) ne paraît pas non plus devoir connaître un meilleur, principalement en raison de la présence de forces djihadistes dont l’influence, si elle est variable, demeure concrète. L’arrivée des frères musulmans ou groupes similaires dans les pays d’Afrique du Nord à l’issue des printemps arabes, ou bien de la mise à bas de Khadafi, ne semble pas bouleverser Washington, Londres ou Paris.

Le dictateur et le djihadiste

Pourquoi les états qui ont déployé autant d’énergie à (faire) déposer des dictateurs semblent si peu s’émouvoir du retour parfois en force des émanations politiques du radicalisme religieux, que l’on peu à tout le moins soupçonner d’être aussi liberticides ? La réponse en est à mon sens – j’ai bien conscience d’enfoncer des portes ouvertes, mais, comme ça, au moins, c’est dit – qu’il n’a jamais été question de libertés ou du devenir des peuples concernés. Quelle est la différence entre un dictateur comme Saddam Hussein ou bien Bachar El Assad, et un extrémiste religieux ? Les premiers sont des hommes de pouvoir, et le second est un homme de « vertu ».

Cette différence a un impact concret sur la politique, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Si le dictateur est avide de pouvoir, il est condamné à le préserver, le consolider jour après jour. Cela ne peut se faire sans une adhésion à tout le moins de l’armée et de la police, ainsi que de certains milieux intellectuels (a priori nationalistes et/ou conservateurs) pour lui apporter une légitimité au moins de façade. De là, il n’est pas difficile de déduire que le dictateur, s’il n’est pas totalement corrompu, aura à cœur de consolider l’appareil d’état et l’armée, ce qui, sans même qu’il bouge le petit doigt, donnera au pays un rayonnement international par la seule crainte qu’il peut inspirer militairement. Par ailleurs, des structures étatiques fortes permettent aussi la mise en place d’un système éducatif satisfaisant, d’où sont susceptibles de sortir des élites bien formées et aptes à faire progresser le développement national, que ce soit sur les plans scientifiques, industriels, économiques. Bref, le dictateur, tout antidémocratique qu’il soit, est vecteur, d’une certaine manière, de développement, car celui-ci ne peut provenir que d’une partie de la population qui sera employée au maintien de son pouvoir.

L’extrémiste religieux, lui, est, comme je l’écrivais plus haut, un homme de « vertu » (les guillemets ont pour vocation de souligner l’idée abstraite de la vertu, variable selon les personnes et les lectures qu’elles peuvent avoir de leur livre sacré) : sa préoccupation ne sera pas, directement, le rayonnement du pays sur la scène internationale, ou même le pouvoir, dont il rejette, en grande partie, les retombées (luxe, plaisirs terrestres, pompe). Sa préoccupation sera l’application à la lettre ou presque de sa vision religieuse. Placer les principes avant toute autre considération en matière de politique est utopique ; l’art du compromis est le cœur d’une politique efficace (avec le peuple, les partenaires privés, les interlocuteurs internationaux). Mais, si l’extrémisme religieux s’impose politiquement, voire culturellement, jusqu’à noyauter les mentalités, l’intransigeance morale sera l’alpha et l’oméga de toute les politiques locales. Le développement humain, industriel, économique et intellectuel subiront un coup de frein majeurs, surtout à l’issue d’une période d’instabilité, voire de guerre civile, où le peuple, las, n’aspire qu’à la paix, quelles qu’en soient les conditions ou presque.

Ainsi, un fou de Dieu qui se hisse à la haute magistrature à la suite d’une agitation plus ou moins violente contre le dictateur, et c’est le nanisme géopolitique assuré.

L’aigle et le nain

Si l’on accepte cette analyse, et si elle est partagée par l’Empire, elle explique pour une bonne partie l’attitude des nations occidentales (mais aussi, par exemple, du Pakistan) vis-à-vis des extrémistes : l’Empire aime s’entourer de nains, qui ne représentent pas une menace quelconque pour lui ou pour ses amis.

Un pays gouverné par les fous de Dieu, n’ayant donc pas de capacité à déstabiliser profondément la région, est donc préférable au même pays gouverné par un tyran laïc, exacerbant le nationalisme, la gloire du pays, et nourrissant potentiellement quelque irrédentisme agressif à l’endroit de ses voisins. Sans compter que le cuistre serait de nature à penser avant tout à lui dans l’exploitation des éventuelles ressources naturelles ! Ce qui déplairait souverainement à l’Empire, parce que, ce n’est pas bon pour le business moral. À l’inverse, un pays dont tous les efforts structurels sont consacrés à l’oppression du peuple et au respect de la religion n’aura aucun argument crédible à opposer à une puissance étrangère venue négocier l’exploitation de nappes de pétrole, ou de mines d’uranium. La stabilité intérieur ne serait plus, finalement, qu’une affaire d’ajustements « à la carte » à l’aide d’une télécommande.

Des drones et des hommes

Si les drones ne sont en rien une arme révolutionnaire, leur emploi croissant semble témoigner d’une révolution dans la conception même que se font les états occidentaux (l’Empire et ses alliés) de la guerre. En effet, le retrait progressif de la notion d’occupation et de contrôle du terrain (l’Afghanistan en est une illustration tragique) annonce une guerre de télécommandes, où l’Empire se contente d’éliminer à distance avec des armes d’appui radiocommandées les gêneurs de tous poils, sans chercher à contrôler spécifiquement le territoire visé, l’important n’étant que la complaisance du pouvoir en place vis-à-vis du Big Boss réfugié derrière la liberté (de négoce), les droits de l’homme (et du marchand). Le retrait plus ou moins ostensible de l’Empire de ces territoires (Irak, Afghanistan) avec transfert de compétence aux forces locales ne sera jamais qu’un acte politique visant avant tout à reconnaître officiellement une souveraineté locale, tout en exigeant tacitement des gages de stabilité, prix de ce retrait.

Mais, si l’Empire se retire, il laisse derrière lui une armée nationale qu’il a formée lui-même, à qui il fournit son matériel. Toute souveraine qu’elle soit, l’armée nationale n’est, quelque part, qu’un sous-traitant de l’Empire, qui verra d’un œil, sinon bienveillant en tout cas indifférent, l’arrivée des factions religieuses au pouvoir. J-Y. Le Drian expliquait récemment, à l’occasion du retrait des forces françaises d’Afghanistan, que la solution y était avant tout politique et qu’il faudrait admettre au gouvernement les « talibans modérés », concept qui m’a fait hausser les sourcils. Mais, pourquoi pas.

En guise de conclusion

Si tout ça est vrai – car, ça reste de l’anticipation, hein – il ne faudra pas s’étonner de voir fleurir des théocraties islamistes dans le monde, car l’Empire, loin d’être leur véritable ennemi, les voit avant tout comme ses idiots utiles, à la manière d’une république bananière corrompue dont tous les efforts se concentrent sur le maintien des institutions et du pouvoir en place. Le nanisme géopolitique, vertu des pays musulmans aux yeux de son altesse impériale, est donc promu à travers un soutien plus ou moins actif aux djihadismes qui seraient porteurs des espoirs d’une alternative à une dictature trop efficace et rayonnante.

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