À seconde vue : World War Z (Marc Forster, 2013)

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Je n’avais eu ni l’occasion ni le courage d’aller le découvrir en salle. Pourtant, en fan de films de zombies, et aussi de la fiction (peut-on parler de roman?) de Max Brooks, je me devais de la voir un jour, ne serait-ce que par curiosité. Le livre étant bien trop ambitieux et rigoureusement inadaptable à l’écran, sauf sous forme de série, en faire un long-métrage de moins de deux heures paraissait d’emblée une gageure. Ajoutez à cela une histoire et un bande-annonce dans lesquelles je ne retrouvais rien de l’œuvre source, ainsi qu’un development hell dont se faisait déjà avant même la sortie la presse spécialisée, et vous comprendrez aisément les craintes que pouvait nourrir à ce sujet votre serviteur.

Le fait est que World War Z n’est pas la purge ultime tant redoutée, mais que la plupart de mes craintes étaient amplement justifiées, d’abord comme adaptation du livre, ensuite, comme film de zombies, enfin, comme « film avec une star ».

Trahison ! Ceci est une trahison !

Une adaptation est toujours partiellement une trahison, au moins par essence, les deux médias étant différents. Par ailleurs, raconter en moins de trois heures des aventures se déroulant parfois sur plusieurs années peut requérir de raccourcir certains passages, de faire l’impasse sur d’autres, bref, d’alléger l’œuvre originale pour qu’elle colle au format audiovisuel. Les résultats en termes de fidélité à ladite œuvre originale, sont contrastés. Si l’opinion au sujet de Shutter Island (Scorcese, 2010) semble être que le film est dans l’ensemble fidèle au livre – que je n’ai moi-même pas lu – principalement en vertu d’une intrigue complexe qui s’accommode de tous les modes de narration, il en va autrement, par exemple, pour La Route (John Hillcoat, 2009), qui, tout en essayant de rendre l’atmosphère grise et désespérée du monstre littéraire de Cormac Mccarthy, ne parvient qu’à en saisir quelques recoins, et affaiblit son propos et son universalité à force de bondieuseries, là où le livre choisissait des symboles beaucoup plus fondamentaux.

Et World War Z, dans tout ça ? Le livre est une compilation de témoignages, recueillis après la fameuse guerre contre les zombies par un émissaire de l’ONU, sur la façon dont tout s’est déroulé, des débuts de l’invasion/contamination à la quasi-victoire obtenue de haute lutte par les vivants. Les étmoignages renvoient à des lieux et des situations extrêmement variées : sous-marin, chinois, simples civils pris dans leur quotidien… Le film, lui, suit les pas de Gerry Lane, (dés-)incarné par Brad Pitt, à la recherche d’un remède qu’il trouvera quelques jours seulement après le début de la catastrophe, après être passé par l’Atlantique, la Corée du Sud, Israël et le Pays de Galles. Du livre, on ne retient donc qu’une poignée d’éléments : l’employé de l’ONU (ex, dans le film), qui passe de transcripteur (même pas narrateur) dans le livre à héros (à presque tous les sens du terme) dans le film, la zombification à l’échelon mondial, qui semble le fait d’un virus, et, enfin, le titre. C’est maigre.

Le film s’efforce de poser une intrigue là où ce qui faisait la force du livre était justement de n’en avoir aucune, ou, à tout le moins, aucune en particulier. Ne boudons pas notre plaisir, il y a là une note d’intention originale : celle d’une intrigue reposant sur des rouages du polar. Malheureusement, on n’est pas chez Agatha Christie, et l’intrigue est linéaire au possible : va là, parle à tel personnage, il te dira où aller et quoi faire après. On faisait bien mieux construit dans nos jeux d’aventure sur Amstrad CPC ou sur Commodore 64, c’est dire. On en garde alors le sentiment amer que l’intrigue n’est qu’une suite de péripéties chaînées les unes aux autres de manière artificielle, sans que les auteurs du scénario ne sachent exactement de quoi ils parlent. Et, il y a fort à parier que plusieurs se sont succédés, réécrivant à tour de rôle un script qui s’est progressivement vidé d’une substance qui était peut-être plus prometteuse.

Des zombies, de loin, de très loin

Alors, oui, c’est un film de zombies, il paraît. « Y en a », comme auraient dit certains mauvais garçons devant la caméra de feu Georges Lautner. Mais il faut voir de quel genre : le traditionnel macchabée à demi-décomposé de l’univers zombie y devient une sorte d’enragé façon 28 Jours Plus Tard, en moins bien. Démarche ridicule, coups de mâchoire rappelant des coups de becs de piafs, caquètements à l’appui, ils ont en outre – nouvelle trahison – une force herculéenne, et défoncent des vitres de voiture à coups de tête sans saigner. Ils courent, et sautent des hauteurs et des distances incroyables, si bien qu’on a l’impression, dans le meilleur des cas, qu’on a affaire à des vampires, et, dans le pire, à des grenouilles sous crack qui se prennent pour Batman. Pas de cadavres, pas de corps mutilés, d’os apparents, de cavités béantes et ensanglantées, juste une apparence grisâtre, « différente ». Donc, à ceux qui s’attendaient à frissonner devant des scènes gore en diable, des mises à mort dégueu, de la bidoche, de la tripaille, et des zombies donnant corps à l’écran à l’image la plus sinistre, glaçante, déprimante et effrayante que nous pouvons nous donner de la mort, il faut crier : attendez-vous plutôt à rigoler !

En effet, les meurtres sont la plupart du temps hors-champ, une simple morsure suffit à convertir un humain en zombie en douze secondes (même si on apprend un peu plus tard qu’au début de la contamination, c’était plutôt une dizaine d’heures, c’était moins « graphique »). On les voit changer de camp après des convulsions que l’on pourrait trouver dérangeantes, poignantes, ce qu’on veut, mais qui, au cœur d’un montage épileptique – on dirait du Michael Bay – ne sont qu’amusantes. Le rythme de l’action laisse parfois supposer que le script a été rédigé par un gars de l’écurie Warner qui s’occupe des dessins animés. De caricature d’être humain, le zombie de World War Z est devenu une espèce à part entière, incongrue, incompréhensible, se déplaçant en meutes certes tétanisantes (la partie le long du mur en Israël est à ce titre-là à retenir), mais, finalement, demeurant une masse abstraite. On les fuit comme on fuit une vague de tsunami, une panzerdivision ou une tempête de sable. Au corps-à-corps, point d’avance inéluctable, où l’on a le temps de voir le destin s’approcher implacablement du personnage (bêtement, forcément) tombé au sol. Non, ce sont des affrontements fulgurants, avec des fauves enragés. On sent que les montées d’adrénaline, propres à un blockbuster estival ont été quasiment le seul point du cahier des charges de la caractérisation de ces zombies.

Et les humains ? Le groupe de survivants ? Bah oui, c’est vrai, George Romero a lancé le truc, récupéré par d’autres ensuite, entre autres Danny Boyle, dont le superbe 28 Jours Plus Tard (pas à proprement parler un film de zombies, car ses infectés sont encore vivants, et meurent de la même manière qu’un humain sain) : dans un film de zombies, il y a un voire des groupes de survivants, et ça permet pleins de délires thématiques et narratifs. On peut ainsi sonder l’esprit humain confronté à l’horreur d’une fin de monde implacable et putride, mettre en perspective l’usage de la violence (les soldats de – toujours lui – 28 Jours Plus Tard sont une exploration intéressante de la thématique, renvoyant eux-mêmes aux militaires du Jour des Morts-Vivants) ou questionner la préparation ou l’impréparation des pouvoirs publics et des politiques à ce genre de catastrophe, ce qu’à demi-mot Max Brooks fait très bien dans son livre. Dans World War Z, le film, point de tout ça : Gerry Lane, dont la famille n’est à aucun moment vraiment en danger, promène son ennui tout au long d’un périple constitué d’étapes toutes comparables à des niveaux de jeu vidéo, prenant les bonnes décisions au bon moment, ayant le coup de bol qu’il faut au moment où il faut, et n’étant contrarié que par des péripéties improbables, comme ce zombie enfermé dans le monte-charge d’un avion de ligne (le seul ? comment est-il arrivé là ?) ou ce coup de fil impromptu alors que le discrétion s’impose et qu’il n’a heureusement pas pensé à couper, ce qui aurait privé le public d’une séquence tendue. Même les militaires rencontrés en Corée sont interchangeables avec d’autres personnes, ce sont des survivants, point barre. Pas d’ambiance martiale, de discipline de fer nourrissant des idées suspectes.

Bref, c’est comme le Canada dry : ç’a le goût et la couleur du film de zombies, mais ça n’est, finalement, qu’un film catastrophe.

Que le responsable de tout ceci soit exécuté !

Ce cri du cœur pour synthétiser toute ma déception ne semble pas de trop. De bout en bout, via un montage épileptique, des effets spéciaux numériques, un Brad Pitt monolithique au possible, World War Z s’affiche – à défaut de s’assumer – non seulement comme un blockbuster estival, mais, aussi, comme un « film de producteur », c’est-à-dire un métrage calibré pour rapporter le maximum de fric. Vidé, ainsi qu’on l’a vu plus haut, de son potentiel horrifique, de son potentiel humain, de la contemplation d’une humanité abattue mais qui tente de se redresser, le film semble ne capitaliser que sur l’aspect « catastrophe » de la Guerre Mondiale Z, le plus apte à créer des séquences haletantes, tout en reprenant certains aspects classiques, voire incontournables, du zomblard comme on peut l’aimer : le camp de militaires, avec les corps pris dans les barbelés, le labo de biologie, la séquence où il faut se déplacer sans faire de bruit sinon c’est mort, les personnages héroïques qui se sacrifient pour sauver les autres, parfois à la grenade, le long et éprouvant cheminement entre le réduit des survivants et la piste d’envol. On le voit, ça pille aussi du côté d’Aliens, Le Retour, sans, naturellement, le talent de Cameron. On aurait apprécié des vues véritablement apocalyptiques, des rues désertes, une campagne hantée d’épaves dont les occupants demeurent introuvables, on aurait apprécié le stress d’une marche éreintante dans un dédale urbain, où seuls les râles des morts suffisent à faire monter la tension. Mais, non, rien de tout ça, rien qu’une représentation frontale, « bigger and louder than ever », sans projet ni ambition thématique ou dramatique. Quant à la dimension mondiale de la catastrophe, on voit quelques stock-shots – dont Snyder dans son remake de Zombi, L’Armée Des Morts faisait un bien meilleur usage – et le script nous emmène dans des coins au pittoresque variable : New York, une base militaire américaine en Corée du Sud (grosse économie de décors, un algeco a suffi), Israël, et enfin, le Pays de Galles. De ce fait, en suivant un seul homme qui bondit de groupes de survivants en groupes de survivants, on suit une micro-Histoire, mais pas l’Histoire d’un monde qui s’effondre – on n’en a que quelques indices à travers des conversations (du style « Non, ça fait deux jours qu’on n’a plus de nouvelles de Moscou ») – et encore moins une tentative d’analyse ou de spéculation sur les réponses apportées par les pouvoirs publics à cette crise. Les fanas du livre peuvent dormir sur leurs deux oreilles : la bataille de Yonkers sur écran, ce n’est pas pour tout de suite, alors que, d’une certaine manière, elle cristallise une bonne partie de l’esprit du livre, à savoir que la catastrophe est au moins autant le fait de l’épidémie/invasion que des insuffisances (incompétence, impréparation) des pouvoirs publics.

On comprend pourquoi Max Brooks aurait tenu à se distancier de ce film (source : Wikipedia).

Au final, qu’en retenir ? Je ne saurais trop dire, personnellement, j’ai surtout retenu la tétanisante vue des morts qui grimpent le long d’un très haut mur en Israël, et la bouille et la performance de la ravissante (et jeune) actrice israélienne, Daniel Kertesz, qui insuffle à son personnage à la fois fragilité et force, souffrant le martyr une patte en moins, mais paralysant tout le monde dans sa maîtrise du Glock. Souhaitons-lui donc une belle carrière. Quant à Forster, soyons charitables, je vais attendre qu’il se rattrape avant de le vouer aux gémonies, ou, à tout le moins, aux brodequins. Il faut bien reconnaître qu’à l’instar de Quantum of Solace (2008), on est face à un film au rythme assez soutenu, avec des effets spéciaux réussis, ce qui en fait, à tout le moins, un faiseur appliqué, mais qui a dû se laisser bouffer par un voire une bande de producteurs pour qui l’intégrité artistique est soluble dans le bénéfice net, la faute à une conception trop capitalistico-américaine du cinéma.

Je songe à me refaire La Nuit des Morts-Vivants de Romero, qui avait le culot de violer, dès 68, moult tabous sociaux, représentant un enfant mort dévorant un être humain, sans effets spéciaux hallucinants ni star ultra-bankable.

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