Ordure

Je suis pas fêlé, je suis pas bizarre, je ne suis même pas un marginal.

J’ai simplement décidé de fuir.

Je pense que ça a commencé lorsque cette pauvre cruche est tombée amoureuse de moi. Non que ce soit condamnable en soi – ce sont des choses qu’on ne choisit pas – mais elle m’a balancé les trois mots terribles, la formule d’exécration. Et au plus mauvais moment, en plus ! J’aurais dû m’en douter, de toutes façons. Depuis le début de la séance, ça n’allait pas, j’ai foiré plus d’une photo sur d’eux. Ça n’allait pas, quelque chose n’allait pas. C’était son regard. Elle devait avoir tour à tour l’expression d’une pauvre petite fille séquestrée dans la cave d’un pervers sexuel, ou les yeux qui crient braguette d’une salope patentée. Au lieu de ça, elle avait les yeux qui brillaient d’une tendresse suspecte. Ça veut dire qu’elle ne se contrôlait pas. Et ça, ça aurait dû m’alarmer.

Franchement, qu’est-ce qu’un « je t’aime » vient foutre dans une séance de photos de bondage, hein ? J’étais en train de la prendre en plongée, elle, ficelée comme un rôti, à genoux, prête à recevoir tous les sévices qu’imaginerait le public, quand elle m’a sorti ça, les yeux braqués sur l’objectif – comme si elle pensait mieux m’atteindre à travers les lentilles. M’armant de tout mon courage, j’ai fait celui qui n’a rien entendu, et j’ai enchaîné. La séance ne s’est pas trop mal finie, et, c’est une séance d’un autre genre qui s’est ensuite déroulée, le genre que j’attendais depuis le matin. On venait de finir quand, dégoulinante de sueur, de foutre et de sa propre mouille, elle s’est tournée vers moi et m’a embrassé avec un mélange de fougue et de tendresse, après avoir lâché, à nouveau, la formule honnie. La bouche pleine de sa langue, je n’ai évidemment pas pu répondre ou protester ou quoi que ce soit. D’ailleurs, j’aurais aimé la repousser, mais j’étais tétanisé. Bref, j’ai laissé faire, petit lapin pris dans les phares d’une bagnole. Dans ses yeux, il y avait cette flamme redoutable, cette passion dévorante que peuvent nourrir les femmes amoureuses en plein accès de flous hamiltoniens et de tachycardie.

On baisait, juste. Enfin, je la ficelais, la fouettais, l’humiliais, la prenais en photo, et la baisais. Croyez pas que je sois macho ou miso. C’était notre façon à nous de s’éclater. Elle a tout gâché avec sa déclaration. Aimer ! Mais elle sait au moins ce que c’est ? On faisait que baiser et prendre des photos, et, soudain, elle a décrété que j’avais une place dans sa vie, de l’importance ? Pourquoi ? Parce que je la giflais en la traitant de pute et qu’elle se sentait bien, c’est pour ça ? Je représentais une bouffée d’air frais, dans sa vie émotionnelle et sexuelle, rien d’autre. Je n’étais pour elle que la crème caramel qu’on demande au restau, un jour, alors qu’on prend d’habitude la tarte aux pommes : un petit moment de détente qui change de l’ordinaire. Et ça marchait plutôt bien, comme ça. Ç’avait commencé comme un jeu, un défi. Elle était devant moi, habillée de rien d’autre une serviette de bain, et je prenais photo sur photo. À un moment, elle m’avait demandé : « Et si je laisse tomber la serviette, tu fais quoi ? » et je n’avais rien répondu. La suite, vous vous en doutez.

Cette situation me plongeait dans le désarroi, la peur, mais, aussi, le dégoût. Comme si je découvrais que je venais de baiser une ado qui s’était plus ou moins volontairement fait passer pour plus âgée qu’elle était. Je me faisais l’impression d’un salaud qui abuse de la naïveté et de l’inexpérience des jeunes filles pour leur faire le cul sans se donner trop de peine. Sauf qu’au final, ce n’était pas moi, le fautif. Tout se passait bien, bordel. On se faisait du bien, sans engagement. Y avait de la légèreté, et ce qu’il faut de sécrétions, on était un petit bonus dans la vie de l’autre – bon, d’accord, un sacré bonus quand même. Mais, ça n’allait pas plus loin. Le soir, on se quittait, elle retrouvait son mari et ses deux enfants, et moi, mon petit antre douillet où je faisais tranquillement ma sélection de photos en me tapant une mousse. Et, il a fallu qu’elle foute tout en l’air. Une déclaration comme ça, c’est pas qu’un jugement, c’est pas qu’un état de fait plus ou moins subjectif proféré avec des mots basiques : c’est une attribution de responsabilité ! Et, moi, j’avais envie de tout, sauf qu’on me dise « à présent, mon bonheur passe par toi, tu en es responsable » ! Je veux être responsable de rien, chez les autres ! Pas plus chez elle que chez qui que ce soit ! Bref, voilà, en deux ou trois syllabes, tout s’est effondré, parce qu’elle a mis là-dedans un putain d’enjeu. Et cet enjeu, je devais le casser, et tout ce qu’il y avait autour, si je voulais m’en sortir.

Les jours qui ont suivi, j’ai joué la carpe, pas de son, pas d’images, j’ai décidé de ne pas répondre à deux ou trois de ses appels – j’avais autre chose à foutre – et de ne pas plus la rappeler – j’avais, là encore, mieux à foutre. Finalement, comme le message ne semblait pas clair, je me suis décidé à lui passer un coup de grelot, car je n’avais pas envie de me fendre d’une missive qu’elle aurait tout le temps d’interpréter comme bon lui chanterait. Je m’y suis pris comme un manche, et mes premières explications vaseuses lui ont arraché des larmes et des sanglots, si bien qu’il n’y a pas eu à proprement parler de conversation. Alors, on a convenu d’un rendez-vous, à la crêperie du centre-ville, pour que je lui explique tout. Je n’y suis pas allé de gaieté de cœur, faut pas croire. L’idée de cette discussion et de la tournure qu’elle allait prendre me faisait chier d’avance, en plus, elle entérinerait le fait que je ne verrais plus ses grosses fesses un peu molles et ses gros pis blancs saucissonnés de corde virevolter au dessus de mon plumard – ou du sien, car, oui, je l’ai aussi baisée dans le lit conjugal ! Enfin, bref, ç’avait tout pour plaire. Je ne sais même pas si j’y suis allé par correction, estimant que, quoi qu’il arrive, je lui devais une explication, et qu’un gentleman ne se retire pas sans essuyer un minimum ses saletés, ou bien si c’était juste pour être parfaitement certain que je serais tranquille après. Aujourd’hui, avec le recul, je pense que ce n’était que pure stratégie. Ce que j’espérais avant tout, c’était qu’elle comprenne que c’était mort avant de commencer, que ça n’avait jamais commencé, et qu’envisager que ça puisse un jour commencer était complètement absurde. J’y ai mis les formes : « c’est pas toi, c’est moi, je suis pas prêt, tu comprends, si tu es amoureuse, sa change tout, veux pas te faire souffrir ». Un œil non exercé aurait presque pu me prendre pour un gentleman… Et, là, elle qui n’était que hoquètements, ruissellement lacrymal sur fond de rimmel en débâcle, elle s’est effondrée. Je lui ai commandé une dame blanche, et elle m’a expliqué, le corps traversé de soubresauts, que j’étais tellement chouette, comme mec, de chercher à la protéger, de penser à elle avant moi, que c’en était encore plus cruel de me voir partir. J’ai été soulagé. Son visage, rouge, boursouflé et ruisselant m’évoquait une tartelette aux framboises dont la gelée tremblote sur un plateau de self. Elle avait cessé de chouiner, c’était déjà ça. J’ai horreur quand elles chouinent, on a l’impression qu’elles quémandent. Elle intégrait l’idée que c’était fini. À présent, elle grapillait du temps. Ou alors, elle me prenait pour son psy. Elle m’a demandé si ça ne me dérangeait pas qu’on ne se contacte plus. Craignant une question piège, je n’ai rien répondu, j’ai juste bafouillé un certain malaise. Elle a traduit : elle allait m’effacer de ses contacts. J’ai dit d’accord. Elle est partie avant d’être rattrapée par une nouvelle crise de larmes, me laissant seul à table. J’ai commandé un autre dessert, avec le café, l’addition. J’avais eu l’impression de réchapper à un boulet de canon qui m’avait frôlé.

Je crois que c’est peu après que j’ai pris cette décision de fuir.

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