Candy City, du splendide au sordide (15 avril 2030)

Fleuron de la reconstruction de la baie de San Francisco après le Big One de 2024, Candy City, la « ville-intelligente » financée sinon construite par ceux qu’à l’époque on surnommait les GAFAM (Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft) avait séduit le gotha du show-biz jusqu’au scandale « Jiggy Pee-Wee », à l’origine duquel les vidéos des orgies brutales du rappeur avec des prostituées, pour certaines mineures, avaient été partagées sur PornSwitch, le réseau social pornographique bien connu des aficionados. Après ces révélations, la plupart des résidents, craignant pour leur vie privée et leurs secrets, inavoués ou inavouables, avaient abandonné sans exception leurs logements, faisant chuter leurs prix de vente de 85 % en moyenne.

Rachetés en septembre 2028 par le groupe CaliforniMedia, dont le principal actionnaire était XenT, nom que s’étaient donné les GAFAM dans le cadre d’une joint venture opaque et tentaculaire, ces logements sont devenus des sortes de HLM hi-tech. La modération des loyers, inattendue dans cette région du globe, particulièrement concernant la première « smart city » de la planète, a été rendue possible par le système de captation des données. Mais, à la différence de la première version, qui imposait aux résidents, sur leur faux feu de cheminée ou la cavalcade des chevaux dans les vertes collines irlandaises projetés sur les murs et les fenêtres, la nouvelle diffusait, purement et simplement, la vie quotidienne des résidents sur un bouquet de chaînes dédiées à la télé-réalité, appartenant toutes, naturellement, à CaliforniMedia, rapportant bien vite des millions, puis des milliards de dollars.

Mais, il a vite été remarqué que les passages les plus intimes, réservés aux chaînes de HushTV, étaient ceux qui rapportaient le plus d’argent. XenT a donc décidé de proposer aux résidents de devenir, contre un loyer dérisoire, des acteurs pornographiques reconnus comme tels. Ceux qui refusaient ont vu leurs baux résiliés, les autres se sont résignés à ce que des inconnus de la Terre entière aient connaissance des détails les plus intimes de leur vie sexuelle, jusqu’à leurs petites déviances si prisées par le public. Les résidents les plus populaires, grâce aux votes du public, voient leurs loyers réduits jusqu’à n’être plus que symboliques. Les baux résiliés servent désormais aux tournages hardcore, avec lesquels sont mis en concurrence les résidents improvisés acteurs de porno amateur.

Carly (28 ans) et Trevor (34 ans) sont de ceux-là : « Au début, raconte Carly, ça nous convenait : nous pouvions investir la majeure partie de notre salaire de créatifs dans la pub dans tous les loisirs qui nous faisaient envie, et, en échange, des inconnus sur internet nous regardaient nous éclater au lit. Ça ne changeait pas beaucoup de si nous avions eu notre propre chaîne de porno amateur. Et puis, sans qu’on sache pourquoi, les votes se sont accumulés, et nous avons été le couple-star pendant pratiquement quatre semaines sans interruption. XenT a réduit notre loyer de quatre-cents cinquante dollars à dix dollars par moi, si nous refaisions encore et encore ce qui avait été le mieux noté sur HushTV. Alors, nous avons fait contre mauvaise fortune bon cœur, et nous nous y sommes mis. Nous restions parmi les mieux classés, mais les votes diminuaient : alors, XenT nous a demandé de faire un certain nombre de choses, dont avait envie le public. Mais, moi, ça ne me tentait pas, dans l’ensemble. Il y avait bien deux ou trois idées qui emballaient Trevor, mais pas moi. Nous avons tout de même décidé de le faire, pour maintenir notre niveau de vie. Toutefois, je ne le vis pas très bien : je me sens sale, honteuse. Un peu comme si j’avais été violée, je suppose, mais avec la culpabilité de savoir que j’étais volontaire. Notre couple, depuis, ne va plus tout-à-fait aussi bien. Le couple de lesbiennes, à côté, a subi une telle pression que Mercedès s’est suicidée en direct. C’a rapporté presque cent millions au moment de la diffusion. »

C’est ainsi qu’aujourd’hui, Candy City, d’avant-garde du confort, de la technologie et du glamour, est devenue en moins d’une décennie le rêve que n’osait caresser aucun des acteurs du Dark Web : devenir une plateforme rentable et légale de diffusion des pires déviances. Cette impression est confortée par une toute nouvelle tendance : les rapports sexuels ayant lieu dans la chambre des enfants, ou en leur présence plus ou moins fortuite, sont ceux dont la notation progresse le plus fortement depuis à présent presque un mois.

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