Minable (2011)

Aujourd’hui, j’ai renoncé à aller chez le psy.

Aussi étrange que ça puisse paraître, j’ai trouvé la force de ne pas aller au rendez-vous. Enfin, la force, façon de dire.

Disons plutôt que je ne trouvais plus force d’y aller. Ça fait un bien fou, tout de même !

Il faut être honnête : je n’en pouvais plus, de maintenir cette fiction que j’appelais « ma vie privée ». Oh, bien évidemment, le début était envoûtant : je racontais, et il m’écoutait. À défaut d’exister pour moi, ça existait pour lui. Patiemment, il prenait note de chaque détail que je lançais, et, bien évidemment, très subtilement, il tiquait à chaque fois que je lançais les plus révélateurs. Qu’il était plaisant de le voir réagir comme espéré !

Ce n’était pas tout le temps le cas, qui sait ce qu’il avait réellement dans la tête ? Mais, globalement, ça prenait. Et ça prenait même bien. Il me laissait parler, hochait la tête en marmonnant quelques phrases, l’air concerné. C’était grisant, et, rapidement, je n’ai plus vécu mes journées de travail et mes week ends que dans l’attente de nos séances. Rapidement, ça a commencé à me bouffer la tête.

Mais chez moi, je ne m’ennuyais plus : je passais mon temps à me documenter, pour construire mon récit, en gommer les incohérences. Cela dit, je n’étais pas non plus parti de rien ; je connaissais déjà un certain nombre des ressorts de nos âmes complexes pour élaborer une trame qui tenait debout : éducation parentale stricte, devoir d’excellence, angoisse face à l’échec, pression constante, impuissance, angoisses, tentation de l’alcool. Mes récits le tenaient en haleine. Ou bien était-ce moi, qui prenais plaisir à découvrir l’histoire que je tricotais fiévreusement ? Peu importe. Je me couchais tard, pour construire et apprendre cette histoire dont j’étais le héros.

Je me suis inventé des liaisons, de multiples liaisons. Beaucoup sans lendemain, par peur de l’engagement, de la réussite, en appliquant une méticuleuse stratégie de l’échec. Et le psy me posait des questions qui allaient dans ce sens, parfois, il m’offrait même sur un plateau des pistes inexplorées. Je n’avais qu’à me laisser guider par ses intuitions pour broder autour. Deux séances par semaines, ça me coûtait de l’argent, pas mal d’argent, je n’ai jamais calculé combien, au juste, mais les fins de mois étaient difficiles.

Je lui racontais ce qui pouvait, ce qui aurait pu être, mais n’était pas. N’est toujours pas, d’ailleurs, et ne sera sans doute jamais. Mais, d’une certaine manière, je vivais une vie. Je me suis inventé une autre famille : un père, véritable connard, avec qui je ne me suis, en plus de trente ans, jamais entendu, une mère absente, diaphane et volage, et une jeune sœur avec qui j’entretenais depuis aussi loin que remonte ma mémoire des relations troubles. Je n’ai ni frère ni sœur, dans la réalité, et je me félicite d’avoir pu si bien rendre le vécu d’une relation frère/sœur de la sorte. Quant à mes parents, ils ont toujours été du genre aimants, pas trop présents, pas idéaux non plus, mais ils ont de tous temps fait de leur mieux. Ce n’était pas eux que j’avais envie de raconter. Je l’ai vu tiquer, en parlant de la fois où j’avais fouillé dans les affaires de ma sœur. Je ne voulais pas dire le mot, je l’ai laissé faire, ça n’a pas été sans peine.

Inceste.

Une fois formulé, il m’a empli d’un trouble incroyable.

J’ai embrayé sur l’idée, forgeant et l’image de mes maîtresses afin qu’elle concorde avec celle de ma sœur, du moins dans les caractéristiques que je retenais en elle. Je me suis bien vite fait déborder par ma libido : j’y ai impliqué les deux collègues sur lesquelles je fantasme depuis mon arrivée, Marie et Kahina. J’ai laissé planer le doute en le noyant sous des questionnements de puceau : avaient-elles envie de moi ? Marie n’était-elle pas plus ou moins secrètement amoureuse de moi ? Mon narcissisme n’était pas en reste : ce connard de Bertrand, du contentieux, ne me jalousait-il pas d’avoir débloqué le dossier Durocher sans son aide ? Et dans ce cas, pourquoi ne trouvais-je pas la force de me mettre en avant ?

Par peur de paraître prétentieux, pardi !

Dans le cabinet du Docteur Kirchener, exposer mes fantasmes et les faire vivre dans l’esprit d’un autre, mon psy en l’occurrence, leur donnait corps, et cette nouvelle réalité, certes ténue, accompagnait désormais chacune de mes soirées humides de solitude. Catherine, ma petite Catherine, seize ans de blondeur ondulée, lorsqu’un soir, après une énième dispute avec les parents, je suis venu la réconforter, la serrant contre moi jusqu’à l’étouffer ou presque. Catherine, au corps juvénile, presque frêle. Ma sœur, mon sang. Elle est devenue femme, ce soir d’août étouffant. Je devais avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Non, non, ça ne va pas du tout. Disons plutôt dix-huit ou dix-neuf.

Mais maintenant, ces fantasmes sont usés jusqu’à la corde, et mon sexe flasque ne daigne même plus relever la tête lorsque je les invoque. Trop sophistiquée, ma biographie semble échapper à mon psy. Je dois être trop créatif : ça ne lui parle plus.

Soulagé. Mais tout de même…

Je me retrouve un peu con, comme ça, ce soir, avec rien à faire, ni à penser. Je n’ai même pas allumé la lumière. Seul l’écran de mon ordinateur illumine un peu la pièce d’une clarté bleutée. Je n’ai même pas coupé le traitement de texte, hier. Ma fiction biographique est toujours affichée. Je pourrais la remettre en forme, la partager avec d’autres. Faire croire que… mais à d’autres personnes. Je me lève, fasciné par l’écran et l’idée qui germe en moi comme un mal insidieux.

Je suis un imposteur.

Je vais devenir écrivain.

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Hors de la cité (2011)

D’aussi loin que je me rappelle, dans cette vie, je ne me suis jamais donné la peine de participer à quoi que ce soit d’autre que ma propre vie. Jamais je ne me serais compromis d’une manière ou d’une autre à contribuer volontairement à la société des hommes.

J’estime en avoir déjà assez fait, en supportant cette société. Il ne manquerait plus que je m’en fasse le veule complice. Les bonnes âmes naïves ne tarissent pas de « Mais pourquoi ne vas-tu pas vers les autres ? » sans même savoir si oui ou non j’ai fait des tentatives.

Moi aussi, j’ai été naïf. Moi aussi, j’ai cru en mon prochain.

J’ai tenté de communiquer avec les gens. Mais je me suis aperçu que, malgré les ressemblances physiques avec moi, il s’agissait essentiellement de formes de vie inférieures. Bien que capables de communiquer, et de fonctionner en systèmes parfois remarquablement organisés, neuf personnes sur dix rencontrées n’étaient que des sortes de pénibles singes bavards et creux.

Lorsque j’ai fait l’effort d’avancer à visage découvert, peu d’intérêt, de mains tendues. Seulement de l’incompréhension, dans le meilleur des cas, quand ce n’était pas une bienveillante condescendance. Pas d’envie d’enfant, ni même de la promiscuité d’un toit commun qui est trop souvent le piège d’un couple et la caisse de résonance des approximations de cet appariement imparfait. Légitime, non ? Presque incontestable. Il paraît que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Pourtant, dans mon cas, « ça se soigne très bien de nos jours, tu sais » !

En une phrase, je deviens donc le déviant, le malade qu’il faut soigner. Pas de tentative de comprendre, d’intégrer les parcours, les particularités de l’individu. Parfois, c’est un aimable et souriant « Mais tu les aimeras quand tu en auras ! », sous-entendant tout à la fois qu’un ne suffit pas, qu’il faut en faire plusieurs, et que, surtout, il est impossible que je puisse souhaiter ne pas en avoir. On me nie cette liberté.

On présume sans doute que je suis aussi décérébré que les autres, que je ne peux pas faire de choix personnels.

Ce n’est qu’un petit échantillon de tout ce que ce monde inepte me jette à la face depuis que j’ai décidé d’être au monde ce que je suis à moi-même. Évidemment, tout était bien plus simple, lorsque, enfant, je m’efforçais de tenter d’être ce que tout le monde recherchait. Mais, tentez d’enfermer le naturel, il finit par ressortir par la lucarne. Et le malaise est allé croissant, sans que je puisse expliquer pourquoi. Pourtant, tout était là. Ce moi, idéalisé, présent dans mes plaisanteries, c’était moi, tout court.

C’est lorsque je suis devenu ce moi, archi-connu et pourtant inexploré, que la société a commencé à me considérer comme… je ne saurais pas dire. Une curiosité gênante. Pas forcément dangereuse, non. D’ailleurs, on fait vis-à-vis de moi preuve d’une grande tolérance, pourvu que j’évite de mettre en avant mes choix et goûts les plus atypiques.

Qu’ai-je donc à dire à cette société qui ne se donne aucune peine pour aller vers moi ? Je la tolère comme elle me tolère, parce que je n’ai pas le choix.

Je la contemple, hilare, depuis ma tour d’ivoire, où je me suis réfugié. La médiocrité des chimpanzés-debout m’amuse, parfois me fait hausser les yeux au ciel. Mais, chaque jour ou presque, ils m’offrent une occasion de me sentir meilleur, plus intelligent qu’eux.

Oh oui, ils peuvent me railler, me trouver prétentieux. Le simple fait de le penser les rabaisse au niveau le plus bas. Des millions, des milliards de moutons sans cerveau, bêlant en chœur, rejetant ma différence, et revendiquant une tolérance humaniste pour toute différence de derme, parce que ça passe bien à la télévision, ou dans le voisinage.

Hypocrisie nauséeuse.

Des vies grouillantes, inintéressantes, se posant en ultime paradigme de l’évolution, la plaisanterie est amusante. Pourtant, les uns comme les autres ne laisseront que quelques sels minéraux, et un souvenir qui s’éteindra en deux générations. Ils s’agrippent à leur vacuité intérieure comme à la vacuité de leur monde, car c’est ce qu’ils ont de plus précieux. C’est le produit de leurs êtres.

Des effluves douteux émanant d’un tas de fumier.

29/11/2011 14h42

Dialogue avant le coucher du soleil (2008)

flingue

-Me regarde pas comme ça, c’est toi qui m’as amené ici, que je sache!

-Je sais. Mais j’hésite…

-Ca, je le vois bien. Mais ce n’est pas moi qui prendrai la décision, encore moins qui agirai.

-Je le sais aussi. Merci de ton aide précieuse.

-De rien. Je vois que tu n’es toujours pas sorti de tes vieux travers…

-Comment?

-Tu n’arrives pas à te bouger le cul, mon pauvre vieux. Même pour prendre une des décisions les plus importantes de ta vie, sinon la plus importante, tu n’es même pas foutu d’assumer…

-C’est difficile, tu sais. Je voudrais bien t’y voir.

-Ah moi, je n’ai pas ce genre de problème. C’est pas mon rôle d’être compâtissant.

-Pourtant, j’en aurais bien besoin…

-Bordel, grandis un peu! Ose une fois dans ta vie!

-C’est pas facile, je me suis jamais mouillé pour quoi que ce soit. Remarque, on voit le résultat…

-Je ne te le fais pas dire.

-Ouais, le question, c’est: qu’est-ce que je vais faire de moi? J’ai envie de me foutre à la poubelle…

-Il ne tient qu’à toi…

-Putain, pourquoi je me suis planté comme ça? Pourquoi?

-Toujours des questions…

-Mais c’est bien là, la question, non?

-Oui, mais pas pour te juger, abruti. Ce qui est fait est fait. La vraie question est: qu’est-ce que tu vas faire MAINTENANT?

-Je sais pas, après ce que je me suis pris dans la gueule, y a plus grand-chose qui me retient ici…

-Si c’est ce que tu crois…

-…oui, je sais ce qu’il me reste à faire. Mais c’est impressionnant. Et puis…

-…et puis?

-Je sais pas merde, c’est trop de trucs dans ma tête, je n’y arrive pas…

-Calme-toi. Tu penses à eux. Ils comptent sur toi. Au fond de toi, tu sais que tu leur manqueras.

-Pas si sûr..

-Vraiment?

-Je sais pas… J’aimerais vraiment que tout s’arrête, là, maintenant.

-Alors, tu sais ce que tu vas faire?

-Non.

-Ben je vais te le dire: tu vas me prendre, m’appliquer contre ta tempe, ton menton ou ton cœur, et tu vas appuyer! Tu te rendras compte de rien du tout! Pfut, envolé! Ton mur sera dégueulasse, et c’est ta mère qui te retrouvera avec un trou comme un impact de météorite dans la tronche. C’est ça que tu veux?

-Arrête…

-Réponds: C’EST CA QUE TU VEUX?

-Non…

-Répète-le.

-C’est pas ça que je veux.

-Mais putain, dis les mots, fais quelque chose jusqu’au bout pour une fois dans ta vie.

-Ce que je veux, ce n’est pas mourir. Putain, tu fais chier.

-C’est pour ton bien.

-Ouais, c’est ça.

-Tu sais que tu vaux mieux que ce que tu veux bien reconnaître. Cesse de te complaire là-dedans.

-J’y ai jamais cru, à ces conneries. Tellement de situations d’échec, comment veux-tu que j’aie la moindre estime pour ça?

-Peut-être parce que tu attends trop. Ton ego est comme un kouglof, il grumelle, déborde de partout.

-Ah ça, tu peux le dire!

-Et toi qui en fais une fierté…

-Ouais, finalement, à quoi bon? Mais y a pas que ça. Pourquoi tous ces espoirs déçus? Serais-je trop naïf? Alors que je suis assez méfiant…

-Trop exigeant. Tu attends trop de la vie, des gens, de toi.

-On en vient à pourquoi je t’ai amené ici…

-Tu vas pas remettre ça sur le tapis!

-On peut pas parler avec toi, t’es chiant…

-Je suis pas là pour te tenir le crachoir. Je te signale que tu m’as amené ici pour te faire sauter le caisson!

-Et ça n’a pas l’air de t’enchanter!

-Ou de t’enchanter toi! Tu te rends compte que tu parles à un flingue, là… Allez, essaie un peu d’accepter.

-Accepter quoi?

-Tu n’es pas un loser, ta vie n’est pas faite que de défaites.

-Tiens donc… je me suis fait bouler, ma bouée m’a lâché dans la tempête… sacrée victoire!

-Tu es pas pour elle, voilà tout. Tu te souviens de votre nuit?

-Et comment!

-Tu l’as tenue dans tes bras, vous avez fait l’amour, tu as tenu sa main dans la tienne en la regardant dans les yeux. Tu te rappelles comment tu te sentais bien?

-Oui. j’ai jamais connu ça…

-Et c’est pas une victoire, ça?

-Si. Une petite…

-Mais une victoire quand même. Il t’en faut d’autres, des comme ça.

-Tu as sans doute raison… Mais à quel prix!

-Qu’est-ce que tu en sais? Tu as une boule de cristal?

-Non. Mais je sais que je vais en chier…

-Ouais, mais tu vas continuer. Parce que si tu t’arrêtes maintenant, tout tombe à l’eau.

-Tout?

-Tu essaies de donner un sens à tout ça. Si tu coupes court, c’est tout ce que tu as fait et été qui n’a plus le moindre sens.

-C’est vrai. Tant que je ne suis pas allé au bout, je ne peux pas honnêtement me dire que je me suis planté.

-Et même… de toutes façons, tu termineras la mission, comme tu aimes si bien le dire!

-Mouais…

-Tu vas continuer à marcher, trop fier pour t’avouer vaincu.

-Sans doute. Alors on fait quoi?

-Je crois que tu as déjà pris ta décision, non?

-Oui, c’est vrai, enfin je crois…

-Alors bonne chance.

-Sans rancune?

-Sans rancune.

Le 21/09/2008 à 19h33

Agonie (2011)

Bande d’ordures. Bande d’incroyables ordures.

Je n’en peux plus de vos airs faussement contrits, de vos frottements de mains soi-disant gênés mais qui trahissent votre auto-satisfaction. Je n’en peux plus non plus de vos soupirs qui veulent dire tout et son contraire.

Sortez de mon univers, faites-vous des fantômes avant que j’en devienne un moi-même. Vous êtes certainement heureux, de me tenir à bout de bras, du haut de vos techniques perfectionnées de torture. Oh, oui, c’est de la torture. Voyez ce que je suis devenu : une épave. Je ne peux plus manger, pisser, chier tout seul. Quant à me déplacer, l’idée même n’est plus pour moi qu’une abstraction.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais encore un homme. Je pouvais le rester jusqu’à mon dernier jour. Mais, dans votre délire, vous vous êtes pris pour Dieu. Maintenir la vie à tout prix, quelles qu’en soient les conditions. Vous avez voulu défier la mort, défier MA mort, comme si elle avait été la vôtre. Regardez, à présent, ce que vous avez fait de moi : un monceau de chair et d’os, inapte à se déplacer et à assumer ses fonctions seul. Incapable de parler ou presque, je ne lis plus, car la morphine m’endort au milieu du premier paragraphe.

Et, bien évidemment, pas question que vous assumiez. Vous tirez des gueules de six pieds de long, en constatant combien je suis diminué, pourtant, la dose de morphine qui pourrait régler la question, vous me la refusez. Je souffre de cette condition, ma fille et mes petits-enfants souffrent aussi de me voir ainsi. Est-ce là votre boulot, faire souffrir les malades et leurs proches ?

Vous n’êtes que des hypocrites, des baudruches aux émoluments démesurés. Pourtant, je ne me porte pas mieux de votre action. J’aurais pu partir vite, discrètement, comme on sort d’une boutique après ses achats, pour ne pas importuner les autres. Vous m’attardez dans l’antichambre de la mort, sans la moindre considération pour votre prochain. Votre narcissisme est tel que vous ne vous rendez compte de rien, ou bien vous n’en avez rien à foutre. J’aimerais bien vous y voir, transformé en extension d’une pléthore de machines diverses censées prolonger la vie. Mais est-ce que ce que vous m’imposez peut décemment s’appeler une vie ?

Dégagez. Sortez de cette chambre, et laissez-moi attendre tranquillement mon tour. Gardez vos airs contrits pour ma famille lorsque vous leur annoncerez que je suis parti.

Et surtout, ayez la décence de ne pas vous vanter d’avoir prolongé mon existence de ces si longs mois.