Ordure

Je suis pas fêlé, je suis pas bizarre, je ne suis même pas un marginal.

J’ai simplement décidé de fuir.

Je pense que ça a commencé lorsque cette pauvre cruche est tombée amoureuse de moi. Non que ce soit condamnable en soi – ce sont des choses qu’on ne choisit pas – mais elle m’a balancé les trois mots terribles, la formule d’exécration. Et au plus mauvais moment, en plus ! J’aurais dû m’en douter, de toutes façons. Depuis le début de la séance, ça n’allait pas, j’ai foiré plus d’une photo sur d’eux. Ça n’allait pas, quelque chose n’allait pas. C’était son regard. Elle devait avoir tour à tour l’expression d’une pauvre petite fille séquestrée dans la cave d’un pervers sexuel, ou les yeux qui crient braguette d’une salope patentée. Au lieu de ça, elle avait les yeux qui brillaient d’une tendresse suspecte. Ça veut dire qu’elle ne se contrôlait pas. Et ça, ça aurait dû m’alarmer.

Franchement, qu’est-ce qu’un « je t’aime » vient foutre dans une séance de photos de bondage, hein ? J’étais en train de la prendre en plongée, elle, ficelée comme un rôti, à genoux, prête à recevoir tous les sévices qu’imaginerait le public, quand elle m’a sorti ça, les yeux braqués sur l’objectif – comme si elle pensait mieux m’atteindre à travers les lentilles. M’armant de tout mon courage, j’ai fait celui qui n’a rien entendu, et j’ai enchaîné. La séance ne s’est pas trop mal finie, et, c’est une séance d’un autre genre qui s’est ensuite déroulée, le genre que j’attendais depuis le matin. On venait de finir quand, dégoulinante de sueur, de foutre et de sa propre mouille, elle s’est tournée vers moi et m’a embrassé avec un mélange de fougue et de tendresse, après avoir lâché, à nouveau, la formule honnie. La bouche pleine de sa langue, je n’ai évidemment pas pu répondre ou protester ou quoi que ce soit. D’ailleurs, j’aurais aimé la repousser, mais j’étais tétanisé. Bref, j’ai laissé faire, petit lapin pris dans les phares d’une bagnole. Dans ses yeux, il y avait cette flamme redoutable, cette passion dévorante que peuvent nourrir les femmes amoureuses en plein accès de flous hamiltoniens et de tachycardie.

On baisait, juste. Enfin, je la ficelais, la fouettais, l’humiliais, la prenais en photo, et la baisais. Croyez pas que je sois macho ou miso. C’était notre façon à nous de s’éclater. Elle a tout gâché avec sa déclaration. Aimer ! Mais elle sait au moins ce que c’est ? On faisait que baiser et prendre des photos, et, soudain, elle a décrété que j’avais une place dans sa vie, de l’importance ? Pourquoi ? Parce que je la giflais en la traitant de pute et qu’elle se sentait bien, c’est pour ça ? Je représentais une bouffée d’air frais, dans sa vie émotionnelle et sexuelle, rien d’autre. Je n’étais pour elle que la crème caramel qu’on demande au restau, un jour, alors qu’on prend d’habitude la tarte aux pommes : un petit moment de détente qui change de l’ordinaire. Et ça marchait plutôt bien, comme ça. Ç’avait commencé comme un jeu, un défi. Elle était devant moi, habillée de rien d’autre une serviette de bain, et je prenais photo sur photo. À un moment, elle m’avait demandé : « Et si je laisse tomber la serviette, tu fais quoi ? » et je n’avais rien répondu. La suite, vous vous en doutez.

Cette situation me plongeait dans le désarroi, la peur, mais, aussi, le dégoût. Comme si je découvrais que je venais de baiser une ado qui s’était plus ou moins volontairement fait passer pour plus âgée qu’elle était. Je me faisais l’impression d’un salaud qui abuse de la naïveté et de l’inexpérience des jeunes filles pour leur faire le cul sans se donner trop de peine. Sauf qu’au final, ce n’était pas moi, le fautif. Tout se passait bien, bordel. On se faisait du bien, sans engagement. Y avait de la légèreté, et ce qu’il faut de sécrétions, on était un petit bonus dans la vie de l’autre – bon, d’accord, un sacré bonus quand même. Mais, ça n’allait pas plus loin. Le soir, on se quittait, elle retrouvait son mari et ses deux enfants, et moi, mon petit antre douillet où je faisais tranquillement ma sélection de photos en me tapant une mousse. Et, il a fallu qu’elle foute tout en l’air. Une déclaration comme ça, c’est pas qu’un jugement, c’est pas qu’un état de fait plus ou moins subjectif proféré avec des mots basiques : c’est une attribution de responsabilité ! Et, moi, j’avais envie de tout, sauf qu’on me dise « à présent, mon bonheur passe par toi, tu en es responsable » ! Je veux être responsable de rien, chez les autres ! Pas plus chez elle que chez qui que ce soit ! Bref, voilà, en deux ou trois syllabes, tout s’est effondré, parce qu’elle a mis là-dedans un putain d’enjeu. Et cet enjeu, je devais le casser, et tout ce qu’il y avait autour, si je voulais m’en sortir.

Les jours qui ont suivi, j’ai joué la carpe, pas de son, pas d’images, j’ai décidé de ne pas répondre à deux ou trois de ses appels – j’avais autre chose à foutre – et de ne pas plus la rappeler – j’avais, là encore, mieux à foutre. Finalement, comme le message ne semblait pas clair, je me suis décidé à lui passer un coup de grelot, car je n’avais pas envie de me fendre d’une missive qu’elle aurait tout le temps d’interpréter comme bon lui chanterait. Je m’y suis pris comme un manche, et mes premières explications vaseuses lui ont arraché des larmes et des sanglots, si bien qu’il n’y a pas eu à proprement parler de conversation. Alors, on a convenu d’un rendez-vous, à la crêperie du centre-ville, pour que je lui explique tout. Je n’y suis pas allé de gaieté de cœur, faut pas croire. L’idée de cette discussion et de la tournure qu’elle allait prendre me faisait chier d’avance, en plus, elle entérinerait le fait que je ne verrais plus ses grosses fesses un peu molles et ses gros pis blancs saucissonnés de corde virevolter au dessus de mon plumard – ou du sien, car, oui, je l’ai aussi baisée dans le lit conjugal ! Enfin, bref, ç’avait tout pour plaire. Je ne sais même pas si j’y suis allé par correction, estimant que, quoi qu’il arrive, je lui devais une explication, et qu’un gentleman ne se retire pas sans essuyer un minimum ses saletés, ou bien si c’était juste pour être parfaitement certain que je serais tranquille après. Aujourd’hui, avec le recul, je pense que ce n’était que pure stratégie. Ce que j’espérais avant tout, c’était qu’elle comprenne que c’était mort avant de commencer, que ça n’avait jamais commencé, et qu’envisager que ça puisse un jour commencer était complètement absurde. J’y ai mis les formes : « c’est pas toi, c’est moi, je suis pas prêt, tu comprends, si tu es amoureuse, sa change tout, veux pas te faire souffrir ». Un œil non exercé aurait presque pu me prendre pour un gentleman… Et, là, elle qui n’était que hoquètements, ruissellement lacrymal sur fond de rimmel en débâcle, elle s’est effondrée. Je lui ai commandé une dame blanche, et elle m’a expliqué, le corps traversé de soubresauts, que j’étais tellement chouette, comme mec, de chercher à la protéger, de penser à elle avant moi, que c’en était encore plus cruel de me voir partir. J’ai été soulagé. Son visage, rouge, boursouflé et ruisselant m’évoquait une tartelette aux framboises dont la gelée tremblote sur un plateau de self. Elle avait cessé de chouiner, c’était déjà ça. J’ai horreur quand elles chouinent, on a l’impression qu’elles quémandent. Elle intégrait l’idée que c’était fini. À présent, elle grapillait du temps. Ou alors, elle me prenait pour son psy. Elle m’a demandé si ça ne me dérangeait pas qu’on ne se contacte plus. Craignant une question piège, je n’ai rien répondu, j’ai juste bafouillé un certain malaise. Elle a traduit : elle allait m’effacer de ses contacts. J’ai dit d’accord. Elle est partie avant d’être rattrapée par une nouvelle crise de larmes, me laissant seul à table. J’ai commandé un autre dessert, avec le café, l’addition. J’avais eu l’impression de réchapper à un boulet de canon qui m’avait frôlé.

Je crois que c’est peu après que j’ai pris cette décision de fuir.

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Il (2010)

-Tiens, tu fumes des américaines, maintenant?

-Oui, enfin, depuis le début, pourquoi?

-J’avais jamais fait gaffe.

-Ha bon. Alors, ça va bien?

-Ouais, pas mal. Pas mal du tout.

-Tu te sens bien, où tu es?

-Ouais, on se fait un peu chier, mais y a des tas de bouquins.

-Tu rigoles?

-Non, je t’assure. J’ai même retrouvé celui sur les motos de la seconde guerre mondiale!

-C’est cool, ça! Bon, du coup, tu passes le temps comme tu peux, quoi?

-Oui, c’est pas la misère, loin de là!

-Tu passes souvent?

-Non, pas souvent, y a plein de trucs à faire. Et puis, tu vas peut-être pas me croire, mais j’ai retrouvé Yvon!

-Le gars qui était contremaître, c’est ça?

-C’est ça.

-Tu l’as vu quand?

-Bah il doit y avoir un mois. On se voit de temps en temps, on se prend un jus ou une mousse.

-Tu t’es calmé, sur la picole?

-Oui, enfin, là, ce n’est plus du tout pareil qu’avant.

-Je m’en doute. Enfin, en tout cas, j’espère. Pour toi, en tout cas. Bon, moi, maintenant, c’est affaire classée…

-Affaire classée?

-Bah oui, c’est du passé. Ah, je te l’accorde, c’était pas marrant, je me suis pas amusé tous les jours, hein. Mais ce qui est fait est fait. On peut y changer quelque chose?

-Non, bien sûr. J’aurais aimé que ça se passe autrement.

-C’est un peu ta faute aussi, avoue-le.

-C’est vrai. Je m’en suis pas rendu compte.

-Même nous, avec maman, on s’en est pas rendu compte tout de suite. Y a pas grand monde qui aurait pu faire quelque chose, à mon avis.

-Je suis sur que j’aurais pu éviter ça. Ou bien vous épargner tout ça, à ta mère et à toi. Je t’ai même pas vu grandir.

-Du coup, tu as tout autant été un étranger pour moi.

-C’est dur à entendre, tu sais?

-Oui, je sais. Mais c’est vrai, malheureusement. Tu étais pas prêt. Tu t’es retrouvé avec une vie qui était pas faite pour toi, voilà tout. Et puis tu as pris sur toi. T’as préféré tout nier.

-Tu as peut-être raison, au fond. J’en étais même pas conscient, en tout cas.

-Sûrement. A la fin, pourtant, tu nous évitais. Tu craignais qu’on te juge? Tu avais honte?

-Ouais, j’avais honte. J’étais difforme, j’avais un bide comme ça. Je tenais plus debout. j’étais pas clair plus d’une ou deux heures par jour.

-Pourtant, tu acceptais de voir ton frangin, enfin, sauf les derniers jours.

-Mais avec lui, c’est différent. On a fait tellement de conneries, ensemble…

-Ouais, je vois. Tu savais qu’il te jugerait pas, en fait.

-Un truc comme ça.

-Lui aussi, il en a chié.

-Je sais, on a même failli se foutre sur la gueule!

-Ho le travail, c’est n’importe quoi! C’est parti sur quoi?

-Une connerie, sans doute. Je me rappelle plus, mais bon, c’était la connerie de trop.

-Et après, tu ne lui as même plus répondu.

-Ouais. Et vu qu’on est aussi tête de lard lui que moi, tu imagines bien qu’on s’est bien fait la gueule.

-Après, tout est allé très vite. une quinzaine de jours, a priori.

-Ouais, ça doit être ça.

-Tu en as chié, j’imagine…

-Écoute, maintenant, c’est fini, hein…

-Ouais, je vois.

-Ils m’ont retrouvé combien de temps après?

-Trois jours. Les voisins ont appelé les pompiers, à cause de l’odeur. Bon, en tout cas, ça n’a pas l’air de te faire du mal, comme ça.

-C’est vrai. C’est pas ton train, qui est annoncé?

-Ah, tiens, si. Bon, je finis mon café en vitesse, et puis je vais y aller. Tu m’accompagnes sur le quai?

-Non, je vais y aller, moi aussi.

-On se revoit quand?

-Je sais pas encore. Mais je saurai bien te trouver, va. T’en fais pas.

-Bon, ben alors, on se dit à la prochaine?

-A la prochaine, oui.

-Merci d’être venu. Ca m’a fait plaisir.

-De rien, fils.

Typologie des femmes 1: l’hyperactive qui fuit

TYPOLOGIE DES FEMMES

à l’usage des dragueurs

Cette typologie est le fruit de longues années d’observation passées dans la savane à la proximité immédiate de nombreuses femelles homo sapiens. En particulier, de celles à qui j’ai pu envisager un coït voire plus si affinités. L’idée est surtout d’éviter certains écueils dans lesquels j’ai pu tomber moi-même. N’est-ce pas chic de la part de votre serviteur ? De rien, c’est normal.

L’hyperactive qui fuit

Pourquoi commencer par celle-là ? Bah, c’est la première qui m’est passée par la tête, mais peut-être, aussi, est-elle à la fois répandue et la plus dangereuse parmi les pièges que la quête d’une partenaire peut compter.

Caractérisation et analyse

L’hyperactive qui fuit est une femme qui se fuit elle-même avant tout. Qu’elle se déteste ou qu’elle refuse simplement de se retrouver seule avec elle-même, elle déborde d’énergie pour multiplier les activités et les contacts afin d’échapper à ce qu’elle est ou ce qu’elle soupçonne d’elle-même. Elle est ainsi avenante, souriante, brille en société, peut être de compagnie agréable pour sortir le soir – et vous coûtera moins cher qu’une Ferrari. C’est l’avantage par rapport à la pétasse standard. Souvent, elle dispose d’un réseau amical et/ou professionnel étendu : chaque personne nouvelle dans sa vie est la perspective de nouvelles activités pour combler les temps morts de son existence. Elle peut donc s’emballer pour son job s’il lui plaît (et même s’il ne lui plaît pas, elle pourra tenter de se convaincre du contraire), ses hobbies, et n’importe quelle relation dont elle s’estime proche un minimum. On la rencontre donc assez souvent dans des secteurs impliquant de s’investir pour autrui : les médias, la prostitution, les ressources humaines, et le social, voire l’humanitaire. De même, elle nourrit souvent un goût immodéré pour l’aventure sous diverses formes : improvisation totale, voyages (parfois, les deux combinés, on sous-estime trop souvent le charme d’un voyage sans la moindre préparation à l’autre bout de l’Europe avec sa bite et son couteau), diversification des expériences (ce qui peut être un point positif s’agissant du plan sexuel), accumulation de réalisations, parfois dérisoires.

L’important est moins l’orientation des choix qui sont faits que le systématisme du choix de l’action par rapport à l’oisiveté inaction. Tout est bon pour ne pas succomber à ces instants angoissants où elle peut être amenée à se regarder dans la glace, et porter sur elle un jugement sévère – qui va bien plus loin que « chuis trop grosse » ou « cette jupe était déjà plus à la mode l’an dernier ». Elle préférera donc se faire chier en compagnie de demi-inconnus avec qui elle ne partage pas grand chose plutôt que de se poser tranquillement chez elle. Elle ne conçoit pas un samedi soir à domicile, sauf entourée, et ce recours systématique aux distractions la caractérise fortement : au final, ses relations sont au mieux utilitaires, au pire, complètement creuses. Quant à ses activités, auxquelles elle peut réellement prendre plaisir, elles ne les décrit que très rarement par ce qu’elle lui apportent – apprenez à repérer la prédominance des mentions des autres (« Gilles, le gros con de la logistique », « une vieille dame adorable du souk de Marrakech » etc) sur les mentions qu’elle fait d’elle-même, ou bien les descriptions pures sans véritable affect. On rapporte que certains cas extrêmes, avides de voyages et d’exotisme, infligent des séances diapos de leur croisière sur le Nil ou de leur trek au cœur de l’Amazonie.

Tel est le grand paradoxe de l’hyperactive qui fuit : elle met tant d’énergie à se refouler, se forclore, même, qu’elle devient, au final, le centre unique de sa propre existence. Mais, en creux.

Utilité et perspectives

Souvent, son côté bigger than life peut impressionner. Entre le côté potentiellement chaotique en surface mais assurément ordonné sur le fond de son existence, et le fait qu’elle le teste presque inconsciemment pour voir s’il colle au rôle qu’elle veut lui assigner, le candidat (NDA : vous, quoi) peut se retrouver désarçonné. Si vous êtes d’un naturel anxieux ou nerveux, vous risquez ainsi de vous retrouver tout de tics et de TOCs, et elle ne manquera pas de le remarquer. Si jamais elle vous fait part de son incompréhension à ce sujet, fuyez : elle manque tellement de recul sur elle-même qu’elle est incapable d’envisager un autre fonctionnement que le sien, et il y a fort à parier qu’elle n’est pas en contact avec la réalité. Ça se finira en engueulade sur les gradins du Parc des Princes où elle vous reprochera de faire la gueule alors qu’elle pensait vous faire plaisir, après que vous ayez martelé pendant des jours votre dédain pour ce sport et pour ses pratiquants.

Quoiqu’il en soit, ne croyez pas que, parce que vous êtes devenu son petit ami/chauffe-lit/accessoire automne-hiver, elle va vous accorder la place dont vous avez envie ou que vous pensez mériter. La place qu’elle vous réserve a été tracée bien en amont, en fonction de ses impératifs à elle, entre la nécessité d’être reconnue comme directrice d’agence du mois ou copine la plus fun, l’organisation de l’anniversaire d’une amie, les travaux dans sa salle de bains et son voyage improvisé à Madrid avec son meilleur ami gay qu’elle a envie de se taper depuis des lustres. S’agissant donc d’une relation, misez sur la légèreté, voyez ça comme une sorte de mondanité with benefits. Notez cependant que la plupart ne toléreront pas que, pendant qu’elles fument des pétards dans un squat à Berlin sans vous donner de nouvelles, vous laissiez traîner votre petit soldats dans des territoires moins dangereux. S’il s’agit de sexe et seulement de sexe – surtout s’il n’y a pas de clause de non-concurrence – ça peut être tout bénef’ : l’hyperactive qui fuit comptera sur vous pour remplir son seulement ses cavités naturelles, mais tout simplement ses nuits. Elle se montrera donc volontiers demandeuse, voire, aventureuse. Si vous la sentez open, proposez-lui des trucs bizarres et salaces qui vous la collent au ventre : elle sera peut-être intéressée. Il y a parfois des surprises.

Conclusion

La dangerosité de l’hyperactive qui fuit tient tout d’abord à son apparence d’équilibre, avec une vie bien remplie, entourée d’amis plus ou moins proches, avec tout le temps un projet sur le feu. Je reconnais qu’il y a matière à être emballé. Seulement, voilà, le risque que, si vous la serrez, toute la suite ne soit qu’un gros malentendu ne peut que m’inciter à vous recommander la plus grande prudence : ne vous y risquez pas si vous vous sentez déprimé, faible, vulnérable. Des périodes critiques dans l’année rendent l’exercice encore plus périlleux : partiels, bilans comptables, rentrées sociales des classes… Enfermée dans un monde fantasmatique (dans lequel le modèle standard prédit des licornes et des poneys arc-en-ciel), elle vous enfermera à votre tour dans la fiction qu’elle aura décrété être vous, jusqu’à ce que vous en ayez marre, et l’envoyez bouler. Si vous avez de la chance, elle aura tourné la page avant que vous n’ayez franchi les marches du perron. Si vous n’en avez pas…

hé bien, je vous souhaite d’avoir des amis qui prennent des nouvelles de vous régulièrement. Être attaché à un lit, seul dans une chambre obscure et froide, ce n’est pas agréable.

Pierre-Yves est mort (2013)

Pierre-Yves est mort

La nouvelle est tombée comme on claque le journal du matin sur la table.

Pierre-Yves est mort.

Comme ça, comme on annoncerait que l’épicerie ferme quinze jours en juillet. Je me rappelle avoir vu le temps se dilater ; j’ai avalé ma salive avec difficultés. Le va-et-vient de ma pomme d’Adam a pris un temps considérable. J’ai lancé un « Ah. » tout à la fois perplexe, soulagé, attristé, gêné. Plein de choses en même temps. Je me rappelle aussi que j’ai voulu ajouter « Il fallait s’y attendre ! », mais impossible de savoir si je l’ai dit à voix haute ou pas.

J’ai passé les minutes qui ont suivi à chercher ce que je devais ressentir, et comment me comporter. J’avais du mal à accepter et à assumer que le sentiment qui me submergeait était ni plus ni moins que du soulagement. Je n’avais plus à redouter de le croiser à un coin de rue. Je n’avais plus rien à craindre. Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre, loin de là. C’était même un bonhomme plutôt gentil.

Je le connaissais depuis des années, je ne saurais dire combien. Je crois que je l’ai toujours connu buveur. Chaque fois que je le voyais, il était alcoolisé. Trop souvent, il l’était au-delà du raisonnable. Il devait descendre des litres de mauvais vin, peut-être des alcools blancs. Sans doute faisait-il des mélanges, au gré de ce qu’il trouvait à la supérette et de ce que son porte-monnaie de chômeur pouvait lui permettre. Souvent, on l’apercevait dans les rues du centre ville, la démarche mal assurée, et, dans ces moments-là, je changeais de trottoir en priant pour qu’il ne me voie pas. Ça semblait marcher à chaque fois, car il m’a toujours laissé tranquille. Et, lorsqu’une rencontre me paraissait inévitable, je faisais un détour.

C’était lâche, de ma part.

Pourtant, je n’avais pas la force d’endurer son attitude d’alcoolo abruti. Je ne me sentais pas la force de m’assumer à ses côtés, alors qu’il braillait dans la rue, avec son élocution pâteuse et hasardeuse, des propos incohérents. Je me sentais un peu comme face à une sorte de cousin dégénéré venu de Province, dont on s’inflige la présence, par bonté d’âme, ou simplement parce qu’on n’a pas le choix. Lorsque j’avais la faiblesse d’accepter l’une de ses incessantes invitations, ce n’étaient pas de si mauvais moments. C’était un brave type, le cœur sur la main. Mais, rapidement, les conversations se noyaient dans les brumes de son cerveau imprégné, et je ne pouvais plus faire grand-chose d’autre que le regarder couler sans voie d’eau. Parfois, je réunissais toutes mes forces pour l’arracher à sa chaise pour le flanquer au lit. Dans ces moments-là, il tenait des propos incohérents, où le Bon Dieu, les syndicats et je ne sais quoi d’autre encore avaient le rôle magnifique des salauds utiles. Mais, trop de syllabes manquaient. Je répondais simplement « ça va aller » sans véritablement y croire. Alors, je partais, soulagé que ce soit terminé, et qu’il soit si saoul qu’il ne risquait plus de faire quoique ce soit de regrettable, hormis se pisser dessus. Parfois, il était suffisamment lucide pour me parler de livres, d’une émission vue à la télé, ou encore de l’actualité. Il avait toujours des opinions étayées, même s’il avait le plus grand mal à les transmettre. Lorsqu’il lui restait suffisamment de lucidité au moment où je partais, il ne me laissait jamais m’en aller sans me glisser dans la poche un paquet de cigarettes, des gâteaux ou un livre.

C’est pourquoi, en pensant à ça, je n’ai pu que me détester d’éprouver un tel soulagement. Qu’avait-donc fait Pierre-Yves pour mériter un tel rejet de ma part ? Rien, absolument rien. Je n’étais simplement pas assez grand, pas assez adulte pour faire face. Peut-être aussi me manquait-il la grossièreté pour l’envoyer sur les roses. Une fois, alors qu’il était en veine de confidences, il m’a avoué que j’étais le seul à encore le visiter. Je n’ai pas su quoi répondre. Une pareille déclaration d’amitié m’aurait mis mal à l’aise venant de n’importe qui, mais, venant de lui, j’en avais conçu un mélange de honte, d’effroi, de tendresse, et ce qui aurait pu apparaître comme de l’orgueil si ça n’avait pas été aussi atrophié. Je voulais seulement le resservir et lui répondre « Bois donc, et arrête de dire des conneries ! », mais je n’en ai rien fait. J’ai seulement souri. Déjà, je me dérobais.

La dernière fois que je l’ai vu, il avait la larme à l’œil, au moment où je me suis tourné pour le saluer avant de refermer la porte. « C’est mes allergies qui me reprennent », a-t-il prétendu. Il agrippait ses draps et sa couverture comme une bouée de sauvetage dans la tempête. C’était la fin du printemps, et il faisait déjà chaud, pourtant, il dormait habillé, et avec une couverture. J’ai eu une drôle d’impression, ce jour-là, une impression que je n’ai pas su déchiffrer. Je croyais qu’il voulait seulement me retenir encore un peu. Avec le recul, cependant, c’était une sorte d’adieu.

Savait-il que nous ne nous reverrions pas ?

On l’a enterré dans le vieux cimetière, c’est son frère qui s’est occupé de tout. On n’était pas bien nombreux, et le temps s’était mis au diapason. Il faisait gris et frais, avec un vent comme il n’en souffle d’ordinaire que sur la côte. Nous étions tous recroquevillés dans du noir, la mine grise comme a clôture du cimetière. Ton sur ton. On ne disait rien. Parce qu’on n’avait rien à dire, à soi comme aux autres. J’ai discuté un peu avec une femme qui devait être sa belle-sœur. Elle m’a expliqué un peu plus en détail les circonstances de sa mort. Il avait été retrouvé trois ou quatre jours auparavant par les pompiers. C’était son voisin de pallier, un type dans mes âges, qui les avait appelés, « à cause de l’odeur ». Il était mort depuis plusieurs jours, dans son petit appartement bien chauffé. Les chairs n’avaient pas supporté. Quoi qu’il en soit, il aurait fini par sentir. Apparemment, il était mort d’un grave problème hépatique – son foie avait dû exploser, et son ventre se remplir de sang. On l’avait retrouvé dans sa chambre, son téléphone décroché à quelques centimètres de sa main. Peut-être simplement l’avait-il entraîné dans sa chute. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser que le pauvre s’était vu mourir, et avait tenté d’appeler des secours, sans y parvenir. J’ai essayé de chasser de mon esprit cette idée, mais elle m’est revenue avec une force terrifiante lors de la mise en terre.

Ancien bûcheron, Pierre-Yves, du temps de sa splendeur, avait une carrure imposante, et on le descendait dans un cercueil qui n’avait même pas ma largeur d’épaule. Bon Dieu, que pouvait-il bien rester de lui ? S’était-il donc tant dégradé en quelques mois ? Sa belle-sœur m’avait expliqué que tout avait pourri, chez lui : ses photos souvenirs, ses livres, ses vêtements, y compris ce beau costume qu’il s’était offert, des années auparavant, en prévision d’une occasion qui n’est jamais arrivée. Et, entre ces planches de bois modeste, même lui avait pourri, jusqu’à n’être plus qu’un tas d’os encore vaguement relié par des restes de peau et de chair qu’on avait tassés pour qu’ils tiennent moins de place.

Il ne restait plus rien de lui.

En songeant à ça, j’ai senti les larmes me venir, et je me suis un peu écarté. Le frère de Pierre-Yves s’est penché au bord du trou. Son expression était neutre, digne. Il n’en menait néanmoins pas large. À quoi pensait-il ? Il a ouvert un moment la bouche, il semblait vouloir dire quelque chose, mais je n’ai rien entendu, à part le froissement des feuilles secouées par le vent. Devant ce trou béant qui semblait donner directement sur le monde inférieur, j’avais l’impression que Pierre-Yves se faisait dissoudre, avaler, digérer. Ce que j’avais connu de sa vie pouvait se résumer à une chute, et finissait ironiquement dans un trou. Cette idée me donna vaguement l’envie de rire – comme ça peut arriver, j’ose le croire, à beaucoup en de pareilles circonstances.

Je crois que j’en avais besoin, pour oublier que j’aurais pu, et donc dû, lui tendre la main, et que je ne l’avais pas fait. Son enterrement me laissait dans un sentiment d’impuissance qui y faisait écho – qui étais-je donc, pourtant, pour croire que je pouvais le retenir parmi les vivants ?

Peu après, nous nous sommes réunis sur le parking du cimetière. Son frère nous a remerciés d’être venus. Quelques regards se sont tournés vers moi, lorsqu’a été évoqué le fait que, depuis des mois, j’étais la seule personne qui venait encore le voir. Et alors ? Qu’y a-t-il de si curieux ? C’était aussi une stratégie, pour ne pas m’afficher publiquement avec lui.

Honte. De lui, de moi.

« Vous venez déjeuner chez moi ? Au moins prendre un café ? »

Ce n’était pas de refus. Je n’avais envie que d’une chose : que, quelque part, quelque chose rappelant la vie me saute à la figure. Le frère de Pierre-Yves habitait à deux pas, alors, nous y sommes allés à pieds, dans une procession vaguement bavarde, échangeant quelques considérations sur le défunt. La plupart l’avaient perdu de vue depuis longtemps. J’ai accepté un porto, que j’ai descendu à la mémoire du sympathique ivrogne. Mais, ce porto-là, il avait un drôle de goût, ce jour-là.

C’était l’heure des platitudes.

« Moche, de partir comme ça. »

« Hé oui. »

J’ai pris congé rapidement. J’ai voulu promettre au frère de Pierre-Yves que je l’appellerais bientôt, sans faute. Mais, je me suis abstenu. Je savais que c’était une promesse que je ne pouvais pas tenir…

Applications linéaires de l’utopie (2012)

Tu me couves d’un regard attendri, comme si j’étais l’homme de ta vie. Tu as peut-être raison, d’ailleurs. À voir la lueur dans tes yeux, je sens que tu as envie de parler, mais je coupe cette conversation avant qu’elle naisse en caressant ta joue, douce comme une joue d’enfant.

Tu me diras quelque chose comme « je t’aime », et, porté par la tendresse et le désir que j’éprouve pour toi, je voudrai tant y croire que je finirai par m’en convaincre. Peut-être te dirai-je aussi que je t’aime. Je te prendrai dans mes bras, et, sournoisement, nos cerveaux se mettront à conjuguer des verbes au futur, à la première personne du pluriel. Soulagé d’avoir des perspectives de vie commune avec toi, je te laisserai repartir quand bon te semblera, sans chercher à te retenir. Qui veut voyager loin ménage sa monture. Et comme nous nous reverrons bientôt…

Nos rendez-vous seront plus fréquents, tu seras à chaque fois coquette et coquine, tendre et tigresse. Parfois, j’oublierai de partir de chez toi, ou bien l’inverse. Nous nous rendrons compte que, bon an, mal an, ça marche. Nous pouvons vivre, survivre sous un même toit sans nous déchirer. La tentation sera grande de passer plus de temps encore ensemble. Vacances en commun – mais sans les potes, ça n’est plus de notre âge. Un jour, on s’arrêtera pour rêver un peu devant un magasin de déco ou d’ameublement. On songera à un appartement pas trop minable. Un jour, l’un de nous deux s’apercevra qu’il n’a pas vu son appartement depuis plusieurs semaines. Plutôt toi, d’ailleurs, car c’est plus grand chez moi.

Alors, tu ramèneras ici, petit bout par petit bout, ce qu’il te reste de chez toi, et tu donneras ton congé. On vivra à deux dans cinquante mètres carrés, on vivra bien, surtout au début, d’ailleurs. Ce sera comme du camping, un peu improvisé, une aventure renouvelée chaque soir. On fera l’amour chaque fois qu’on en aura l’occasion, aussi longtemps qu’on le pourra, pou s’endormir à l’aube, détrempés de sueur. On regardera les annonces immobilières, location, vente. On réfléchira, on étudiera les brochures à la banque. On prendra notre petit rythme de vie, et, petit à petit, tout deviendra routinier : de festins, nos repas improvisés deviendront des gueuletons insipides. On se mettra à faire la cuisine, quand la journée de travail ne nous aura pas trop cassés. On mangera bon, et riche. On prendra du ventre, un peu. On fera moins l’amour, aussi. On sortira chez nos amis. Ou alors on ira se coucher.

D’exceptionnel, notre couple, par la force du quotidien, deviendra banal, normal. Notre vie d’avant, l’un sans l’autre, nous paraîtra incongrue, comme si notre couple existait depuis toujours. Sécurisant, il en deviendra aussi sécurisé, le poids des habitudes scellant les parties les plus fragiles dans une réalité sordide du métro-boulot-dodo face à laquelle il jouera le rôle d’une sorte de soupape. Pris par le confort, on fera moins d’efforts, on se pomponnera moins, voire pas du tout. Je ne serai pas toujours impeccablement rasé, tu ne te maquilleras que lorsque tu en trouveras le temps. On se regardera sans vraiment se voir, on ne sera plus qu’un meuble, l’un pour l’autre. On s’abstraira dans le confort de cette vie figée dans ses coutumes et l’hébétude des heureux salariés qui jouissent de leur temps libre en se reposant. Peut-être qu’on s’achètera une télé, pour s’éviter d’avoir à parler. Un jour, un soir, peut-être un matin, on aura une sorte de mini-déclic. On passera à ça de se remettre en question. On s’interrogera, on fera un bilan qui n’en est pas un, histoire de tenter d’évaluer l’évolution de l’indice à mi-séance. Le CAC 40 du cœur ne se portera pas plus mal. J’aurai quelqu’un dans ma vie, toi, et réciproquement. Ma tendresse resurgira comme un réflexe conditionné. On y croira, tant le bilan sera positif, sans se rendre compte qu’on aura déjà oublié le pourquoi de notre couple. On fera semblant, devant l’autre, devant soi-même, on refera l’amour comme des fous. On ne redescendra pas de notre nuage rose un peu frelaté. Et, un jour, la vision d’un enfant souriant, à la télévision ou bien sur un banc face à la mairie, nous donnera le même pensée.

Tu verras en moi un géniteur pour ton enfant ; non le père idéal pour cet enfant que tu veux depuis toujours, mais quelqu’un que tu connaîtras, auquel tu te seras habituée. Une figure rassurante, si rassurante que je n’aurai pas le cœur de te contredire d’une façon ou d’une autre. Je me laisserai faire, trop heureux de pouvoir être père, moi aussi. Trop heureux de pouvoir pénétrer le cénacle des jeunes papas, d’être comme mes potes, pouvoir partager leurs conversations. Un peu comme toi sans doute, pour de mauvaises raisons, je mettrai un pied dans la paternité. Je contemplerai ton ventre arrondi avec plus de fierté encore que de tendresse, comme le trophée décerné à un sportif accompli pour une prouesse incroyable. Mais, déjà, à ce moment-là, sans vraiment nous l’avouer, on saura que les cris de l’enfant à venir viendront combler les silences qu’on n’aura pas le courage de remplir de nous-mêmes. Je ne sais pas comment se passera l’accouchement, ni les premiers temps. J’imagine que les nuits, au début, seront courtes, et les journées, pénibles. Notre libido tombera en dessous de zéro, probablement, de même que notre vie sociale. Je me consolerai en cherchant l’être, l’individu, dans ce petit bout de toi et de moi. Combien de temps s’écoulera dans cette stase ? Tu auras cessé dès avant l’accouchement d’être une femme, pour être avant tout, voire exclusivement, une mère. Parfois, emportés par un verre de trop ou un après-midi paresseux et exceptionnellement calme – peut-être tes parents accepteront-ils de garder l’enfant, de temps à autres – on se laissera aller à refaire l’amour sur le canapé, comme une invocation nostalgique d’un passé qui aura perdu pour nous une bonne partie de sa tangibilité. Mais ça n’aura plus la même saveur, nous n’aurons plus la surprise de nous découvrir, tu auras peut-être même un peu honte de ton corps post-partum, et moi de mon ventre trahissant le franchissement d’une nouvelle décennie. Le travail reprendra, absorbant l’essentiel de notre temps qu’on ne consacrera pas à l’enfant, à ses devoirs, à l’emmener à l’école, à le chercher à la garderie, à lui faire ci ou ça. La carrière reprendra ses droits – peut-être un peu de travail à la maison, pour se sentir important. Ou simplement se donner un peu le temps de souffler au milieu des tâches domestiques…

Avec les années, ce qui constituera notre foyer – on aura sûrement déménagé d’ici là – deviendra une sorte de maison hantée. L’enfant sera le centre stabilisateur de nos pensées, de notre couple. Il y aura une vraie cellule familiale, et, comme dans beaucoup d’autres, ce sera l’enfant qui en sera à la fois le principe, le moyen, la cause et l’objectif. Il nous permettra de ne pas nous mettre sur « pause », de réfléchir, de nous regarder l’un l’autre. Il nous épargnera la découverte effrayante d’avoir laissé tant de temps en jachère ce qui pouvait s’appeler « nous » il n’y aura, au fond, pas si longtemps. Qui sait si je saurai te reconnaître en photo, à ce moment-là ? Ou si toi, tu sauras me reconnaître ?

Un jour, il se passera un truc. De toi ou de moi, impossible de savoir qui sera le premier. Peut-être que ce sera moi, un sourire un peu appuyé d’une mère d’élève, ou bien toi, à qui un commercial laissera son numéro personnel. Il ne se passera rien de plus, rien de particulier, à part le sentiment d’avoir plu. D’être encore désirable. Un truc complètement oublié, enfoui dans nos psychés. Brusquement, des portes s’ouvriront. On se prendra au jeu, on aura envie de sentir une nouvelle fois ce désir – même ténu – chez l’autre. Mon rasoir reprendra du service, ton rouge à lèvres aussi. J’achèterai des chemises à la mode, et ta collection de chaussures s’enrichira d’escarpins sexy dont je feindrai de croire que tu les auras prises pour me plaire, ou bien parce que ça t’aura fait plaisir.

Ce ne sera la faute de personne, on ne s’en rendra pas compte ni toi, ni moi. À notre propre insu, nous aurons élaboré un scénario implacable, et détruit derrière nous plus ou moins tout ce qui nous aurait permis de faire demi-tour. De regards évités, en négligences, oublis, on se repliera sur nos vies-bis, on commencera à sortir chacun de son côté, de préférence avec des gens plus jeunes que nous – soi-disant pour s’amuser, rattraper le temps perdu, ou se rappeler quelque chose. Mais ce ne sera qu’un cache-sexe, car, il s’agira surtout de trouver des partenaires sexuels. Oh, bien entendu, au début, on ne fera rien, du moins, rien de très poussé. On flirtera, on embrassera, peut-être qu’on touchera un peu, aussi. On n’aura jamais vraiment eu de disputes, rien de violent, rien de véhément. Mais des petites rancœurs accumulées. Un soir, sans doute, l’un de nous deux aura quelque chose de trop à reprocher à l’autre. Pas forcément un truc rédhibitoire, rien de fondamental, ou d’une quelconque gravité, même. Une simple broutille, dont, en d’autres temps, on aurait fini par rire. Ça aurait pu même devenir une blague, entre nous. Mais ça ne sera pas le cas, un cap aura été franchi, et une sanction – ou bien une vengeance – s’imposera. Alors, tu me diras que tu sortiras avec tes nouveaux amis, ou bien ce sera moi qui le ferai, en ajoutant : « Je pense pas que je rentrerai, cette nuit. Alors pense à donner son bain à la petite et à lui raconter une histoire. À demain. » je ferai certainement plus lapidaire, je suis du genre taciturne.

Après une bise formelle, ce sera une nuit d’enfer à attendre l’autre dans le déni de ce qui sera en train de se passer, à savoir que l’autre prendra du bon temps avec un partenaire repéré depuis plusieurs jours, disponible et consentant. Ce sera une première, culpabilisante, mais aussi satisfaisante, voire épanouissante. Elle appellera une suite, des suites. Bientôt, on ne sera plus que de vagues colocataires, communiquant par monosyllabes, voire par post-it. La môme – enfin, ça pourra aussi être un garçon, peu importe – regardera tout ça sans forcément comprendre, se contentant de ressentir. Les enfants ne sont pas cons, ils comprennent, intuitivement.

Mais, là aussi, on fera semblant de rien. On se dira que ce n’est pas si grave, que rien de ce qui sera en train de se passer n’aura d’influence néfaste sur notre progéniture. Sans vraiment le dire, on reconnaîtra à demi-mots qu’on n’a pas été correct l’un vis-à-vis de l’autre, on tentera de recoller les morceaux. Pour l’enfant, là encore, soi-disant. Mais, ce sera essentiellement pour ne pas avoir à détricoter ce « nous » dont il ne restera plus à ce moment-là que les grands contours.

Combien de temps, combien de conneries nous faudra-t-il avant qu’on réalise ? Je n’ose même pas y penser. Mais il faudra bien y arriver, prendre notre enfant entre quatre z’yeux, lui annoncer la vérité. Quelle sera sa réaction ? Deux grandes billes pleines de larmes, peut-être. Le pire serait un grand silence digne et douloureux. Le pire est que je ne suis même pas certain que cette situation m’attriste, alors que j’y pense.

Alors non, ne dis rien. Ne parle pas, ne me demande surtout rien. Laisse-moi garder mes mystères, et garde les tiens, pour que nous ne soyons l’un pour l’autre qu’une belle expérience qui ne sera pas devenue une histoire qui se sera doucement mais inexorablement enlisée dans le sordide.

Accepte plutôt de m’ouvrir à nouveau tes cuisses, accepte le plaisir que je vais encore te donner. Et profite.

Humain (2011)

Je suis un être humain.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Ou quelque chose comme ça.

L’humanité passe, elle monte de l’estomac à la bouche en laissant dans l’œsophage une sensation de brûlure désagréable, et s’en va avec la chasse d’eau, ne laissant derrière elle comme trace qu’une haleine fétide et un arrière-goût chimique et amer dans la bouche, comme un plat gâté.

Depuis mon arrivée, je n’ai fait que de la figuration dans une guerre qui n’a pas lieu, ne porte pas de nom, une guerre orpheline des nations qui l’ont déclenchée, mais qui, trop honteuses pour la reconnaître, ont préféré poser dessus le couvercle du politiquement correct en se bouchant le nez. Ça ne se passait pas trop mal. On escortait le préfet jusqu’au palais présidentiel, on patrouillait dans les faubourgs de la capitale. Des fois, on partageait une sucrerie avec un des gamins qui glandent dans les rues et nous promettent de nous trouver les plus belles filles de la terre à deux rues d’ici. Parfois, on s’amusait avec un chien qui ramenait le bâton avec enthousiasme, ou bien je donnais à manger, attendri, à un chevreau.

Et puis il y a eu le bus scolaire. Les quarante-trois gosses, leurs cinq accompagnateurs et le chauffeur, aucun n’a survécu. Tous sont morts sur le coup. Il y a eu d’autres morts, dans la rue, c’était l’heure d’affluence, mais ils sont morts dans les couloirs des urgences de ce qu’il est d’usage d’appeler l’hôpital, un grand cube de béton avec quelques tubes d’aspirine jalousement planqués dans des armoires blindées et un appareil de radiographie n’ayant encore jamais servi, faute d’avoir pu recruter un opérateur qualifié. La plupart se sont vidés sur le lino en pleurant et en criant.

Je crois que c’est complètement par hasard qu’on les a repérés, dans le centre-ville. Dans un ancien hôtel désaffecté, plus ou moins squatté par des démunis, enfin, en principe. Ça devait faire des mois qu’ils s’y étaient installés, au nez et à la barbe de tout le monde, peut-être avec la complicité du voisinage immédiat, qui sait ?

« Allez, les gars, foutez-moi en l’air cette racaille ! »

Un chargeur de trente coups chacun, une escouade de dix hommes : trois cents balles déversées, sans compter le fusil mitrailleur. Ça fait bizarre de déambuler au milieu de ces corps. Certains n’étaient même pas encore morts.

-Celui-là bouge encore, sergent. Il faut appeler l’ambulance.

-Il ne s’en sortira pas.

-Mais…

-Il ne s’en sortira pas, je te dis.

Ils avaient l’élégance de signaler qu’ils quittaient la scène d’un bruit évoquant le raclement de gorge mâtiné de bulles d’air dans un continuum glaireux.

Que sont-ils ? Islamistes ? Communistes ?

Qu’importe. Faire sauter des innocents, c’est ça, leur révolution, quelle qu’elle soit. Sont-ils humains ? Biologiquement, sans doute. Ceux qui béent laissent tous entrevoir la même merde sanguinolente, les mêmes organes, le même sang. Mais être humain, c’est juste une question de bouts de viande collés les uns aux autres ?

Un animal, quel qu’il soit, tombe de la même manière sous les balles.

Alors quoi ?

La réponse est là, sous mes yeux, sur la table : des explosifs artisanaux en préparation. Ils tuent cinquante innocents, et que font-ils ? Encouragés, ils envisagent d’en tuer cent. Le font-ils vraiment pour leur révolution à la con ? Elle doit bénéficier à qui, d’abord ? Pas à leur prochain. Pas à l’humanité.

Ils n’ont rien à voir avec l’humanité, rien. Même si les apparences sont trompeuses. A-t-on les mêmes scrupules à foutre en l’air les cafards qui viennent pourrir nos maisons ?

Il en restait un. Une vingtaine d’années, tout au plus. On l’a laissé baigner dans sa pisse pendant au moins deux heures avant de poser la première question. Il ne voulait pas répondre.

Alors on m’a demandé un coup de main. Enfin, non, il ne faut pas se mentir : je me suis porté volontaire. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je devais avoir l’air un peu empoté ainsi. Mais j’apprends vite, ça a été mentionné sur plusieurs de mes carnets de notes, lorsque j’étais petit.

Lorsque j’en ai fini avec lui, il n’en restait plus grand chose. Il n’était pas beau à voir, mais il était encore vivant, et, s’il ne bougeait pas trop la mâchoire, il pouvait encore parler. Enfin, plutôt gargouiller. L’interprète a tout traduit, le caporal soigneusement noté. Il ressemblait à une sorte de kouglof grumeleux, aspergé de jus de fruits rouges, et ne bougeait presque plus. Terroriste. C’était un terroriste.

Je crois que c’est sa mère, que je l’ai entendu appeler de toutes ses forces. Peu importe, après tout, non ? C’est impressionnant, comme sensation : on a en face de soi un type capable de semer la mort, la terreur et la désolation dans une ville, et le voilà qui pleure comme un gamin qu’on réprimande. Ce corps n’est pas plus solide que les autres, étonnamment, c’est plutôt fragile : on n’imagine pas combien il est facile de retourner des pouces, surtout quand on a eu huit autres doigts pour s’entraîner auparavant.

Tout ça a permis de retrouver d’autres caches des insurgés. Combien de tués ? Quelques-uns. Mais, contre tout cela, combien d’innocents tués ?

Lui, il a fini comme il a vécu : dans la clandestinité ; il a pu, de manière fulgurante, être pour une poignée d’entre nous, un visage, une voix, des cris. Pour d’autres, il a été celui qui, dans l’ombre, a décidé arbitrairement que leurs vies s’arrêteraient le jour J à l’heure H. Sans plus de discrimination, sans plus de raison. Seule la volonté de frapper aveuglément, comme le chancre, l’a guidé. Pas le Camarade Suprême ou un quelconque grand prophète. Sa volonté d’être pensant. Finalement, pour toutes ces vies ôtées, sa souffrance n’est que peu de choses.

Je ne sais pas s’il est mort ou vivant. Probablement mort, dans le plus total anonymat. Je l’ai haï, ce type. Car il m’a forcé à faire ce que j’étais venu combattre. Mais peut-être est-ce un tort, de croire qu’on peut gagner une guerre en tendant des bouquets de fleurs.

Lors d’une chimio, on ne fait pas grand cas de la vie qui habite le corps du patient. Et mon patient, c’est ce pays.

Le problème est que les raids sur les autres planques ont suscité la colère et l’indignation de la population : hé, quoi ? On nous refuse la liberté d’être des cadavres ambulants, les prochaines victimes que les médecins de l’hôpital verront mourir sous leurs yeux, impuissants ? Scandale !

Alors, l’insurrection a métastasé. Il faut croire que j’ai fait bonne impression : je suis passé chef de section. La méthode est implacable : pas plus d’un prisonnier à la fois. Quand c’est possible.

Les taches sur ma tenue de combat ont noirci, elles ne partiront plus. Je me sens mal à l’aise d’infliger ça à des gens, mais je songe à tous ces attentats qui n’auront pas lieu, à tous ces gens qui, demain, pourront aller à l’école, au travail. Qui pourront vivre encore un peu, grâce à moi.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Je veux qu’on dise ça.

Je reste un humain, malgré tout.