Pourquoi Daesh a gagné le 13/11/2015

Au-delà de la douleur, de l’indignation, de toute l’émotion suscitées par le meurtre de masse perpétré vendredi 13 novembre 2015, il me paraît important de se poser les bonnes questions. En effet, se multiplient des messages dont le sens global est « Le peuple de France n’a pas peur, continue à picoler, à baiser, à écouter du metal et à loufer selon son bon vouloir: Daesh, tu n’as pas gagné! » C’est bon pour le moral, et ça ne mange pas de pain. Cela a néanmoins le défaut de masquer les vrais enjeux.

Il faut rappeler que le terrorisme est avant tout un choix stratégique et politique. Il ne s’agit pas de se muer en croquemitaine et de semer la terreur pour le plaisir. Chaque manœuvre, chaque attentat est au service d’une stratégie, vise un objectif. Celui-ci peut, d’une manière générale, se résumer à « infléchir la politique du pays-cible ». Dans quel sens, c’est au cas par cas, ce n’est pas toujours clair. Mais, lorsque c’est une force étrangère qui vient semer la mort sur notre sol, ce sont nos liens politiques avec cette force étrangère qui sont au cœur de ce bras de fer.
Cette grille de  lecture semble confirmée par des témoignages de rescapés du Bataclan, rapportant que l’un des terroristes affirmait que tout cela était la faute du Président Hollande, et de son intervention en Syrie. Évidemment, il ne s’agissait pas, personne n’est dupe, de provoquer un retrait des forces françaises de la région, et de faire cesser les raids aériens et les exécutions discrètes. L’objectif, plus modeste, était tout simplement de montrer comment un commando de barbus peut à lui seul influencer la politique de notre gouvernement par une action imparable une fois qu’elle a démarré. S’apparentant plus à un simple assassinat politique (comme d’autres pays peuvent faire liquider, en Irak ou en Syrie entre autres, des figures gênantes – enfin, je me comprends), l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015 pouvait aussi se lire comme un message, un avertissement: « Ca y est, nous avons percé votre cuirasse, vous et nous savons que nous pouvons porter la mort au coeur de votre capitale ». C’était un galop d’essai.
Vendredi 13, c’est un post-it rouge sang que nous ont adressé les terroristes: « A présent, vous allez nous écouter. » Pourquoi les écouterait-on? Parce qu’ils sont capable de lancer des attaques coordonnées de kamikazes au sein de la capitale, loupant de peu, faut-il croire, le plus haut magistrat de la République. Qu’avons-nous vu ensuite? La proclamation de l’état d’urgence, l’ancien Président dela République Nicolas Sarkozy s’approprier – d’une manière assez indigne – l’affaire pour sa propre campagne officieuse, le retour au premier plan de la question des réfugiés, et une prééminence de thèmes chers à l’extrême-droite, qui est suceptible d’en sortir renforcée. Comment résumer la chose? Tout simplement: les terroristes ont pu s’inviter dans la politique française. D’une part, en démontrant que les efforts consentis en matière de sécurité sont insuffisants, voire ma placés, et, d’autre part, en montrant que la politique française en Syrie peut avoir un impact considérable sur le quotidien de quelques-uns qui n’avaient pas le moindre rapport avec ce pays.
Qu’en retenir? Entre Charlie et le Bataclan, il y a eu une montée en puissance: de l’assassinat ciblé – certes accompagné d’une prise d’otages, les terroristes sont passés aux attentats kamikazes multiples. De trois tueurs, ils sont passés à huit. Montée en efficacité aussi: de douze morts, nous sommes passés à plus de cent-vingt. Un bilan dix fois plus lourd. Changement d’ampleur, de nature. A présent, Daesh sait qu’il a la capacité de commettre des attentats d’une ampleur comparable à ceux qui ont ensanglanté Bombay en 2008. Sinon sur place, à proximité immédiate (Belgique?), il dispose d’un artificier capable de fabriquer des ceintures explosives discrètes et efficaces, avec un explosif artisanal complexe à mettre en place. Ils se savent aussi en mesure d’infiltrer des éléments étrangers sur le territoire et les mettre à pied d’œuvre. Ils savent que le gouvernement n’est pas rassuré, et n’a pas pour le moment de piste crédible pour contrer cette menace. Ils ont un coup d’avance.

Voilà pourquoi, Vendredi 13 novembre 2015, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, c’est Daesh qui a remporté la manche.

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Pour en finir avec l’hypocrisie autour de la notion de démocratie

ENA

Sans aller jusqu’à préjuger du bien fondé de la démocratie ou tenter d’en établir une valeur comparative par rapport à d’autres systèmes politiques, j’aimerais faire une petite mise au point sur la démocratie à la Française… qui n’est PAS une démocratie, justement.

Une fois ceci posé, il va falloir se rendre compte de tout un tas de mensonges que l’on véhicule, d’ordinaire le cœur battant au son des musiques célestes républicaines sans forcément se rendre compte des conneries que l’on profère.

Car, NON, la France de la Vème République n’est pas une démocratie.

La constitution de 1958 annonce : « Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. » La bonne blague. Quel rapport peut-on voir entre nos dirigeants, qui se vouent depuis leur majorité à l’exercice du pouvoir (qu’il soit politique, économique ou autre) par leurs études à l’ENA, HEC, Sciences Po’ ou Normale Sup’ pour ne citer qu’elles, et le peuple, celui qui va souder les pièces de votre bagnole à Boulogne-Billancourt (OK, cet exemple date un peu) ou chercher votre bifteck à Rungis à 3 heures du matin ? Avec vous, qui faites de votre mieux dans votre job, entre injonctions contradictoires et objectifs chimériques ? Oh, certes, il y a de temps en temps un avocat qui émerge, un homme dont le métier est de rallier à sa cause même les plus rétifs par la force de son verbe, fût-ce pour faire acquitter la pire des ordures. Dès lors, qu’ont-ils, ces dirigeants, de commun avec le peuple ? Que vaut le choix qui nous est proposé à chaque scrutin, entre un énarque incompétent de gauche, et un énarque incompétent de droite – dont, aujourd’hui, l’opposition n’est plus politique, mais plutôt posturale ? Tous formés aux mêmes écoles, tous issus des mêmes milieux, ils arrivent aux postes de pouvoir selon les mêmes cheminements codifiés, obligatoires.

COMBIEN de citoyens humbles auront un jour une chance d’exercer un poste à responsabilité dans l’exécutif, et d’y apporter un souffle un peu nouveau, celui de la « France qui se lève tôt » ? Pierre Bérégovoy, à la triste destinée, fait figure d’exception. Les chiffres de la participation ne mentent pas : un candidat qui remporte 51% des suffrages exprimés quand la participation est de 50% ne peut se prévaloir que d’une représentativité de 25,5%, et encore, pas de tout la population de France, ni même des Français, mais des seuls Français ayant droit de vote ! À qui veut-on faire croire, dans ces conditions, que ces candidats, préalablement désignés autant par la tradition que par leur parti, déjà lourdement ancrés dans la vie politique, ses arcanes, ses compromis (et compromissions), sont là par la volonté du peuple, et pour le peuple ? Ils ne sont qu’une élite autoproclamée, une aristocratie endogame et consanguine. Ils s’évertuent à nous resservir les mêmes recettes qui ont prouvé depuis des lustres leur inefficacité, mais se font élire et réélire, car ils sont soutenus par de gros partis, des machines de combat électorales. Face à eux, les alternatives n’ont aucune chance.

OK, évacuons un instant cette question. Le système de fonctionnement de la Vème a été pensé par et pour un homme et un seul : De Gaulle. Et ce, dans des circonstances particulières : la France entrait dans le vingtième siècle. Ou la Guerre Froide. Sans doute quelque chose entre les deux. Quelles en sont les particularités ? En l’absence de proportionnelle, le parti majoritaire rafle la moitié des sièges, ce qui transforme une majorité relative en majorité absolue, et a le mérite de verrouiller les débats, puisqu’on présume que, hors guerre balkanique, celle-ci votera comme un seul homme. Conformément à quoi ? Conformément à l’étiquette de l’exécutif, qui, sauf cohabitation (un non-sens politique dont on peut se demander si De Gaulle pensait ça possible), sera la même que la Chambre. Ainsi, l’exécutif pond des projets de loi qu’en toute logique les parlementaires devraient voter sans trop de discussion : le débat est confisqué. L’assemblée n’est qu’une chambre d’enregistrement vouée à mettre une petite couche de légitimité démocratique autour de ce qui s’appelait à l’époque une ordonnance.

Par ailleurs, beaucoup de textes découlent des directives de Bruxelles, prises dans des instances obscures aux modes de désignation opaques et tout sauf démocratiques. Ainsi, les textes adoptés se devant d’être conformes à ces directives, on peut dire que pèsent sur le processus d’élaboration des lois des impératifs qui ne sont pas les nôtres, des contraintes auxquelles nous échappons, mais qui nous sont, indirectement, infligées. On parle ici de souveraineté, autant nationale que populaire. Celle-ci a déjà été mise à mal, lorsque le Parlement a désavoué le peuple français en votant contre son avis exprimé en referendum. Quelle meilleure démonstration du fossé qui existe entre le peuple et « ses » politiques ? Quelle meilleure démonstration, surtout, de la valeur qu’accordent nos politiques à nos (nous signifiant ici, le peuple) opinions ? « Ils se sont exprimés, mais, c’est dommage, ils ont pris l’option qui ne nous convenait pas. Vite, court-circuitons les pour rectifier tout cela ! » La démocratie, donc, c’est bien… tant que e peuple vote dans le sens de ses dirigeants ! J’ai bon ?

Alors, ceci posé, voilà où je veux en venir.

Voter n’est pas une obligation légale. Ce n’est pas non plus un devoir moral. « Oui, mais, tu te rends pas compte, y en a qui en ont chia, pour qu’on ait le droit de vote ! » Mouais. Je ne vois pas en quoi le fait que des royalistes ont été emprisonnés, torturés, exécutés fait que je les honore en allant voter. Le mode de comptabilisation des voies est biaisé : les blancs sont exclus du décompte (comme un athée est perçu comme incomplet aux USA). La conséquence à en tirer, c’est que toutes les opinions ne se valent pas pour nos chers politicards. Si les votes étaient comptabilisés, on se rendrait un peu trop facilement compte de leur représentativité réelle, et c’est toute une CSP qui risquerait de se retrouver sur la touche. Mais… quelle horreur ! Les enfants de Monsieur le député, de Madame la maire devraient aller… dans le public ? Impensable ! Alors, surtout, pas de vote blanc. Dès lors, si je sais que je vais voter blanc, et que tout le monde s’en fout… pourquoi se déplacer aux (b)urnes ? Du début jusqu’à la fin, les dés sont pipés. Voter, c’est bien, si on y trouve son compte. C’est respectable, républicain. D’aucuns diront risible, je n’aurai pas cette outrecuidance. Mais, c’est aussi cautionner ce système, ces institutions. C’est participer à la vente à la chandelle du pays, du peuple, à une caste qui se sent sans doute moins concerné par le solde de nos comptes bancaires que par le cumul de ses propres indemnités.

Dès lors, ne pas voter est aussi respectable que voter, si ce n’est pas de la simple paresse. Ce n’est pas parce que Danton et Robespierre ont fait décapiter à tour de bras que l’on est obligé de cautionner un système politique inapproprié (depuis 1969) et/ou une classe politique sclérosée dont il n’y a rien à attendre. C’est cautionner un système informel qui n’a d’autre souci que d’assurer sa propre conservation. Quand j’entends un discours comme « Tu n’as pas voté, alors, ferme ta gueule », j’ai envie de rétorquer « Toi, tu as voté, c’est toi qui les as portés au pouvoir, alors, toi, tu assumes, et tu fermes ta gueule ».

C’est si difficile que ça de comprendre que, parfois, quand on doit choisir entre la peste et le choléra, ne pas prendre parti et la seule chose envisageable intellectuellement ?

Les limites de la réponse sécuritaire à la menace djihadiste

Le récent retour sur le devant de la scène politique et sociale française du terrorisme bien crade a ravivé passions et tensions, et nombreuses sont les voix qui s’élèvent en faveur d’une réponse sécuritaire à la problématique du terrorisme djihadiste. L’efficacité de la FIPN-GIGN, certes mitigée par le fait qu’ils n’ont pas été maîtres du timing, serait de nature à revaloriser l’option sécuritaire, par la force de l’exemple. La réponse sécuritaire ne saurait pas se résumer au seul renforcement des unités d’intervention des forces de sécurité intérieure. Elle inclut aussi tout un arsenal judiciaire, voire, juridique, une restriction sur un certain nombre de libertés (sur internet, notamment), mais aussi, une politique plus agressive vis-à-vis des extrémistes et des cellules terroristes constituées. Une telle option peut être tentante, et, on l’a vu, offrir de vrais résultats.

Elle a cependant comme principal défaut de ne s’en prendre aux effets, et pas aux causes. C’est un traitement symptomatique et non systémique, car, nulle part ne sont abordées les causes du djihadisme auxquels souscrivent les fous de dieu qui font trembler l’Occident – et, en l’occurrence, la France. Ainsi, l’option sécuritaire seule est vouée à n’être qu’à la traîne du phénomène, sans possibilité de le résorber, ne serait-ce que partiellement. Pire : elle pourrait être de nature à l’amplifier.

Une réponse sécuritaire complète peut s’envisager sur trois axes : judiciaire, politique, et technique. Au niveau judiciaire, l’idée est assez intuitive : durcissement des peines, moins d’indulgence (condamner systématiquement ceux qui, grâce à leurs aveux, auraient facilité l’arrestation d’autres terroristes, par exemple). Le volet politique, lui, passerait surtout par une restriction des liberté à travers l’instauration de nouveaux délits, et l’interdiction de la consultation de certains sites internet, comme des sites djihadistes, mais pas seulement. (Il est à noter que l’option la moins coûteuse, le blocage de ces sites au niveau des serveurs DNS en France, n’en empêcherait pas la consultation en passant par des serveurs étrangers) À l’inverse, l’arsenal législatif s’enrichira d’articles étendant les marges d’action des pouvoirs publics en matière de sécurité : surveillance accrue, extension des délais de gare à vue, pouvoirs d’investigation étendus pour la police et la gendarmerie, contrôles accrus aux frontières, voire, fermetures de celles-ci, ou encore, restauration de la peine de mort. Enfin, techniquement, la chose consisterait en un accroissement des efforts policiers vers le repérage et la neutralisation des terroristes avant la commission d’attentats, ce qui implique un noyautage méthodique et systématique des « populations à risque », la filature des personnes identifiées, des descentes de police régulières et aléatoires, afin d’éviter que ne se mettent en place des sanctuaires, bref, pour reprendre une formule connue, « terroriser les terroristes ».

La faiblesse de cette approche réside essentiellement dans le fait que, le terrorisme djihadiste s’inscrivant dans un contexte international, elle ne peut prétendre lutter que contre la totalité du phénomène, ou des dispositifs en place : l’entraînement des candidats au djihad se faisant à l’étranger (Syrie, Irak, Sahara…), le « savoir faire » nécessaire aura toujours un moyen d’être acquis aux plus déterminés. L’idéal serait de les empêcher de revenir sur le territoire, ce qui supposerait de trouver un moyen légal pour cela – sans modification du corpus législatif, c’est aujourd’hui chose impossible : la loi ne permet pas de reprocher à qui que ce soit une intention que rien ne peut prouver. Par ailleurs, en admettant qu’un tel dispositif législatif soit en place, aucune frontière n’étant totalement imperméable, des entrées clandestines seraient envisageables, via des réseaux qui ne manqueraient pas de se développer à cette occasion. Même remarque concernant la radicalisation, préalable au départ en formation : les sites djihadistes, les revues d’origine étrangère peuvent toujours être atteints. Même un blocage desdits sites ne représentera qu’une perte de temps pour l’utilisateur qui veut vraiment les visualiser (serveurs DNS ou proxy étrangers, par exemple). Si un entraînement martial ne peut être acquis à l’étranger, des connaissances de base peuvent être toujours acquises en matière d’explosifs, via le Dark Web, ou par le bouche-à-oreille. Par ailleurs, le sentiment que pourront éprouver les populations concernées d’être stigmatisées (à raison, si les dispositifs policiers s’accompagnent de vexations et d’une suspicion permanente) pourra renforcer leur rejet des institutions, et les précipiter, sinon dans le djihadisme, en tout cas dans le soutien à cette cause, favorisant le développement de réseaux de soutien, d’infiltration et d’exfiltration de candidats au djihad. Par ailleurs, la sympathie des populations étrangères pour les populations françaises candidates au djihad (qu’elles soient arabes, africaines ou autres) pourra aussi aboutir à la mise en place de réseaux destinés à faciliter la circulation des apprentis-terroristes dans les zones où ils recevront la formation. Synthétiquement, la réaction des structures terroristes se mettra en place pour esquiver les difficultés posées par les pouvoirs publics, dont les ajustements se feront, au mieux, avec un temps de retard. À ce égard, on peut imaginer aussi que la restauration de la peine de mort, loin d’être dissuasive, sera de nature à encourager les extrémismes, si ces morts sont présentés comme autant de martyrs pour la cause.

Par ailleurs, on est en droit de se demander ce qui peut amener une personne, née en France, ayant suivi une scolarité française en France, peut se trouver séduite par le djihadisme, une vision de l’Islam (ou n’importe quoi d’autre, au final) rigoriste, au point d’envisager sérieusement d’accepter de mourir pour. Et, là, la question est à poser en prenant en compte les spécificités des populations concernées : absence d’avenir social, non-reconnaissance de leurs particularismes culturels, stigmatisation, voire persécution… Une situation peu enviable, sans avenir radieux, peut créer un ressentiment profond, chez un individu, vis-à-vis de ce qu’il perçoit comme son oppresseur, mais, aussi, l’amener à repenser son rapport à la mort. En effet, en l’absence de perspectives (sociales, économiques, sanitaires), en quoi est-elle pire que la misère qui s’annonce pour les années à venir, surtout si elle est auréolée d’une certaine gloire ? C’est à mon sens un ensemble de causes qui se croisent, et se rencontrent jusqu’à créer une « masse critique ». Dans les banlieues françaises, où le taux de chômage est élevé, et où se développent divers trafics et réseaux, il est facile de se désillusionner : ne pas avoir de travail parce qu’on habite dans telle ville, avoir un nom qui sonne de telle façon… « À quoi bon ? », est une question qui peut se poser facilement. C’est ce doute, j’oserais dire ce désespoir, qui laisse une porte à qui peut promettre une ailleurs ou un avenir meilleur : le paradis, la gloire, et même – qui sait ? – des avantages, des soutiens à la famille, aux amis, en échange de son martyre. C’est là qu’un prédicateur extrémiste, local ou étranger – par l’entremise du web – peut insinuer dans un tel esprit l’idée même de se sacrifier – et, éventuellement, de commettre des horreurs contre ceux qui sont pointés du doigts comme responsables de cet état de fait.

Voilà pourquoi je pense que, si la réponse sécuritaire est une option qui n’est pas à rejeter d’emblée, elle est loin d’être suffisante. En effet, en se contenant d’une posture purement répressive, les pouvoirs publics se poseront en ennemis, dans une logique (et une rhétorique, comme on commence à le voir dans la presse) de guerre. C’est oublier qu’avant de devenir un terroriste, cette personne est un citoyen lambda : on ne naît pas terroriste ! L’environnement joue, à mon sens, un rôle majeur dans la perméabilité d’un individu aux lectures extrêmes, surtout si elles sont vendues avec une rhétorique de haine comme un moyen d’améliorer son destin. La lutte contre le chômage, la déconcentration des populations dans les rangs desquelles le chômage fait rage, lutter contre les réseaux de trafic de drogue (qui peuvent financer et se superposer aux réseaux terroristes, au moins en partie) permettraient aux populations traditionnellement musulmanes (et donc, les plus vulnérables, a priori) de se soustraire à la tentation de la radicalisation islamique. Ce qui, en creux, ne dispense pas de lutter activement contre les réseaux déjà constitués, ainsi que contre les terroristes déjà déterminés à semer la mort dans l’Hexagone.

Le nouvel ordre mondial, c’est pas pour demain!

Alors, là, quelle surprise!
Au gré des clics hasardeux sur divers liens foireux, j’ai fini par tomber sur une page du site nouvelordremondial.cc, dont le nom est, en soi, tout un poème. Celle-ci nous parle d’un prochain alignement Terre-Jupiter-Pluton prévu le 4 janvier prochain, et qui nous priverait de gravité pendant quelques minutes, les forces de gravité jovienne et plutonienne annulant la force de gravité terrestre. Je n’invente rien, malheureusement, vous pouvez tout voir ci-dessous, avec une copie d’écran du twitter de la NASA pour faire bonne mesure (un lien direct vers le tweet étant sans doute trop compliqué à trafiquer):
http://www.nouvelordremondial.cc/2014/12/23/le-4-janvier-2015-un-alignement-planetaire-annulera-la-gravite-pendant-5-minutes/
Ce tissu de foutaises me rappelait quelque chose, et mon corps calleux (enfin, je crois que c’est lui) m’a rappelé que j’avais déjà vu, précédemment, le même style de prédiction foireuse ailleurs. Je me rappelais d’ailleurs que ç’avait été démystifié (« débunké » si on souhaite faire du franglais pour se la péter ou masquer son incultance) en ligne. Je me suis donc amusé à lancer une recherche dans Google avec les mots-clés suivants: « alignement planétaire gravité hoax » – j’étais persuadé d’avoir croisé ça sur Hoaxbuster.com. Bref, voici ce que me répond le moteur de recherche:

Recherche GoogleQue dire?

D’emblée, que nouvelordremondial.cc nous faisait la même prédiction pour le 4 janvier prochain! Et que, bien entendu, la chose n’est pas arrivée. Alors, ils ne se démontent pas: même pas un an après le canular de janvier, ils remettent le couvert! C’est quand même fort, non? Surtout sachant que Pluton doit mettre deux cents ans à faire le tour du soleil! Mais, je reconnais, ils ont eu du courage et ne se sont pas démontés. Un rapide coup d’oeil à la recherche Google nous montre que ces âneries circulent depuis un moment – sur cette copie d’écran, on remarque que le lien le plus ancien remonte à 2008. Un premier avril. Non, sérieux, les gars, vous n’avez rien vu venir?

Par acquit de conscience (autant que recherche d’occasions de me fendre la poire à bon compte) j’ai cliqué sur le lien du « nouvel ordre mondial » de janvier. Le baratin y est le même, on remarque que même l’heure ne change pas, que ça tombe encore un 4, encore un week end… mais, il y a un petit addendum renvoyant vers cette page:

http://www.nouvelordremondial.cc/2014/01/04/samedi-4-janvier-2014-zero-gravity-day/

On y lit que c’est bien un canular venu du monde anglo-saxon, répercuté un peu partout dans le monde, et dont le site s’est bien entendu fait l’écho – bah oui, propager un canular, c’est super-fun, vous vous rendez pas compte! S’ensuivent quelques lignes d’explications sérieuses qui nous disent que ceux qui ont bien voulu y croire sont de gros naïfs incultes (ce qui est vrai), et la rédaction semble insinuer, en creux, qu’elle n’était pas dupe de l’intox. Ce qui ne les empêche pas de récidiver onze mois plus tard.

Déjà qu’avec un libellé, une iconographie, et une thématique pareils, je trouvais le site suspect, mais, là, franchement, quelle crédibilité leur accorder?

Un algorithme de la radicalisation?

Ceci est le fruit de cogitations qui m’ont pris il y a peu sur Facebook, ou Google, je ne sais plus trop. Je venais de m’acheter un nano-ordinateur (à peine plus grand qu’une carte bancaire, pour dire), un truc de bidouilleur, et je cherchais sur internet des pages expliquant comment le configurer, le bricoler. Ça s’appelle le Raspberry Pi (me demandez pas pourquoi). Et, depuis, j’ai régulièrement des pubs sur Facebook pour le Raspberry Pi. Notons au passage l’absurdité de chercher à me vendre un produit que je cherche à configurer, donc, que j’ai déjà ! Passons : c’est du même acabit que les soi-disant tests de QI qu’on cherchait à me refourguer parce que le mot « intelligence » revenait plusieurs fois dans un échange de mails…
Ce n’est pas une nouveauté, les algos de Facebook et Google sont pensés pour repérer vos centres d’intérêt, et vous resservir autant qu’ils le peuvent tout ce qui s’en rapproche – de préférence, commercial. Au-delà de leur efficacité réelle (je me demande si les amateurs anglo-saxons d’hirondelles et de mésanges – respectivement « tit » et « swallow » dans la langue de Bukowski – ne se voient proposer QUE des pubs ornithologiques), se pose surtout la question des conséquences de pareils choix.
Concrètement, qu’est-ce que ça signifie ? Que Facebook, et surtout Google, feront tout pour resserrer autour de vos centres d’intérêt ce qui s’affiche, particulièrement à l’issue d’une recherche. Lorsque vous saisissez dans le célèbre moteur de recherche quelques mots-clés liés à un sujet sur lequel vous avez déjà fouiné, il va le voir et s’appuyer sur vos précédentes recherches pour affiner son résultat. En gros, vos critères de recherche précédents semblent fonctionner comme une sorte de filtre pour votre recherche en cours.
Passe encore lorsque votre recherche porte sur un bien commercial : ça fausse un peu la concurrence, mais c’est pas Google ou Facebook qui le font. C’est votre fait. Péché véniel. Imaginons, à présent, qu’il s’agisse de quelque chose qui fait débat : une posture idéologique, un discours politique ou philosophique. Ça change du tout au tout, car ces algos consacreront du temps processeur et de l’énergie… à vous donner des liens vers des pages similaires à celles que vous avez vues – à l’exclusion de celles qui présenteront un discours alternatif. Ainsi, votre recherche, ou à tout le moins, votre navigation internet vous confortera dans les idées auxquelles vous vous êtes précédemment exposé.
Vous avez recherché des choses en lien avec la résistance islamique aux USA dans la péninsule arabe ? On va vous en donner, tiens ! Forums djihadistes, liens vers des ressources de propagande, j’en passe et des meilleures. Idem pour les sensibilités antisionistes, antiaméricaines, antifascistes ou ce que vous voudrez… Avancer ne fera que vous marteler toutes les idées déjà vues.
Dès lors se pose à mes yeux une question – qui n’est peut-être que purement rhétorique : quelle est la part de responsabilité de ces algorithmes « intelligents » dans la radicalisation solitaire et en ligne des candidats au jihad (puisqu’on en parle volontiers dans les médias) ou de n’importe quel hurluberlu tombant dans n’importe quel extrémisme foireux ?

À seconde vue : World War Z (Marc Forster, 2013)

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Je n’avais eu ni l’occasion ni le courage d’aller le découvrir en salle. Pourtant, en fan de films de zombies, et aussi de la fiction (peut-on parler de roman?) de Max Brooks, je me devais de la voir un jour, ne serait-ce que par curiosité. Le livre étant bien trop ambitieux et rigoureusement inadaptable à l’écran, sauf sous forme de série, en faire un long-métrage de moins de deux heures paraissait d’emblée une gageure. Ajoutez à cela une histoire et un bande-annonce dans lesquelles je ne retrouvais rien de l’œuvre source, ainsi qu’un development hell dont se faisait déjà avant même la sortie la presse spécialisée, et vous comprendrez aisément les craintes que pouvait nourrir à ce sujet votre serviteur.

Le fait est que World War Z n’est pas la purge ultime tant redoutée, mais que la plupart de mes craintes étaient amplement justifiées, d’abord comme adaptation du livre, ensuite, comme film de zombies, enfin, comme « film avec une star ».

Trahison ! Ceci est une trahison !

Une adaptation est toujours partiellement une trahison, au moins par essence, les deux médias étant différents. Par ailleurs, raconter en moins de trois heures des aventures se déroulant parfois sur plusieurs années peut requérir de raccourcir certains passages, de faire l’impasse sur d’autres, bref, d’alléger l’œuvre originale pour qu’elle colle au format audiovisuel. Les résultats en termes de fidélité à ladite œuvre originale, sont contrastés. Si l’opinion au sujet de Shutter Island (Scorcese, 2010) semble être que le film est dans l’ensemble fidèle au livre – que je n’ai moi-même pas lu – principalement en vertu d’une intrigue complexe qui s’accommode de tous les modes de narration, il en va autrement, par exemple, pour La Route (John Hillcoat, 2009), qui, tout en essayant de rendre l’atmosphère grise et désespérée du monstre littéraire de Cormac Mccarthy, ne parvient qu’à en saisir quelques recoins, et affaiblit son propos et son universalité à force de bondieuseries, là où le livre choisissait des symboles beaucoup plus fondamentaux.

Et World War Z, dans tout ça ? Le livre est une compilation de témoignages, recueillis après la fameuse guerre contre les zombies par un émissaire de l’ONU, sur la façon dont tout s’est déroulé, des débuts de l’invasion/contamination à la quasi-victoire obtenue de haute lutte par les vivants. Les étmoignages renvoient à des lieux et des situations extrêmement variées : sous-marin, chinois, simples civils pris dans leur quotidien… Le film, lui, suit les pas de Gerry Lane, (dés-)incarné par Brad Pitt, à la recherche d’un remède qu’il trouvera quelques jours seulement après le début de la catastrophe, après être passé par l’Atlantique, la Corée du Sud, Israël et le Pays de Galles. Du livre, on ne retient donc qu’une poignée d’éléments : l’employé de l’ONU (ex, dans le film), qui passe de transcripteur (même pas narrateur) dans le livre à héros (à presque tous les sens du terme) dans le film, la zombification à l’échelon mondial, qui semble le fait d’un virus, et, enfin, le titre. C’est maigre.

Le film s’efforce de poser une intrigue là où ce qui faisait la force du livre était justement de n’en avoir aucune, ou, à tout le moins, aucune en particulier. Ne boudons pas notre plaisir, il y a là une note d’intention originale : celle d’une intrigue reposant sur des rouages du polar. Malheureusement, on n’est pas chez Agatha Christie, et l’intrigue est linéaire au possible : va là, parle à tel personnage, il te dira où aller et quoi faire après. On faisait bien mieux construit dans nos jeux d’aventure sur Amstrad CPC ou sur Commodore 64, c’est dire. On en garde alors le sentiment amer que l’intrigue n’est qu’une suite de péripéties chaînées les unes aux autres de manière artificielle, sans que les auteurs du scénario ne sachent exactement de quoi ils parlent. Et, il y a fort à parier que plusieurs se sont succédés, réécrivant à tour de rôle un script qui s’est progressivement vidé d’une substance qui était peut-être plus prometteuse.

Des zombies, de loin, de très loin

Alors, oui, c’est un film de zombies, il paraît. « Y en a », comme auraient dit certains mauvais garçons devant la caméra de feu Georges Lautner. Mais il faut voir de quel genre : le traditionnel macchabée à demi-décomposé de l’univers zombie y devient une sorte d’enragé façon 28 Jours Plus Tard, en moins bien. Démarche ridicule, coups de mâchoire rappelant des coups de becs de piafs, caquètements à l’appui, ils ont en outre – nouvelle trahison – une force herculéenne, et défoncent des vitres de voiture à coups de tête sans saigner. Ils courent, et sautent des hauteurs et des distances incroyables, si bien qu’on a l’impression, dans le meilleur des cas, qu’on a affaire à des vampires, et, dans le pire, à des grenouilles sous crack qui se prennent pour Batman. Pas de cadavres, pas de corps mutilés, d’os apparents, de cavités béantes et ensanglantées, juste une apparence grisâtre, « différente ». Donc, à ceux qui s’attendaient à frissonner devant des scènes gore en diable, des mises à mort dégueu, de la bidoche, de la tripaille, et des zombies donnant corps à l’écran à l’image la plus sinistre, glaçante, déprimante et effrayante que nous pouvons nous donner de la mort, il faut crier : attendez-vous plutôt à rigoler !

En effet, les meurtres sont la plupart du temps hors-champ, une simple morsure suffit à convertir un humain en zombie en douze secondes (même si on apprend un peu plus tard qu’au début de la contamination, c’était plutôt une dizaine d’heures, c’était moins « graphique »). On les voit changer de camp après des convulsions que l’on pourrait trouver dérangeantes, poignantes, ce qu’on veut, mais qui, au cœur d’un montage épileptique – on dirait du Michael Bay – ne sont qu’amusantes. Le rythme de l’action laisse parfois supposer que le script a été rédigé par un gars de l’écurie Warner qui s’occupe des dessins animés. De caricature d’être humain, le zombie de World War Z est devenu une espèce à part entière, incongrue, incompréhensible, se déplaçant en meutes certes tétanisantes (la partie le long du mur en Israël est à ce titre-là à retenir), mais, finalement, demeurant une masse abstraite. On les fuit comme on fuit une vague de tsunami, une panzerdivision ou une tempête de sable. Au corps-à-corps, point d’avance inéluctable, où l’on a le temps de voir le destin s’approcher implacablement du personnage (bêtement, forcément) tombé au sol. Non, ce sont des affrontements fulgurants, avec des fauves enragés. On sent que les montées d’adrénaline, propres à un blockbuster estival ont été quasiment le seul point du cahier des charges de la caractérisation de ces zombies.

Et les humains ? Le groupe de survivants ? Bah oui, c’est vrai, George Romero a lancé le truc, récupéré par d’autres ensuite, entre autres Danny Boyle, dont le superbe 28 Jours Plus Tard (pas à proprement parler un film de zombies, car ses infectés sont encore vivants, et meurent de la même manière qu’un humain sain) : dans un film de zombies, il y a un voire des groupes de survivants, et ça permet pleins de délires thématiques et narratifs. On peut ainsi sonder l’esprit humain confronté à l’horreur d’une fin de monde implacable et putride, mettre en perspective l’usage de la violence (les soldats de – toujours lui – 28 Jours Plus Tard sont une exploration intéressante de la thématique, renvoyant eux-mêmes aux militaires du Jour des Morts-Vivants) ou questionner la préparation ou l’impréparation des pouvoirs publics et des politiques à ce genre de catastrophe, ce qu’à demi-mot Max Brooks fait très bien dans son livre. Dans World War Z, le film, point de tout ça : Gerry Lane, dont la famille n’est à aucun moment vraiment en danger, promène son ennui tout au long d’un périple constitué d’étapes toutes comparables à des niveaux de jeu vidéo, prenant les bonnes décisions au bon moment, ayant le coup de bol qu’il faut au moment où il faut, et n’étant contrarié que par des péripéties improbables, comme ce zombie enfermé dans le monte-charge d’un avion de ligne (le seul ? comment est-il arrivé là ?) ou ce coup de fil impromptu alors que le discrétion s’impose et qu’il n’a heureusement pas pensé à couper, ce qui aurait privé le public d’une séquence tendue. Même les militaires rencontrés en Corée sont interchangeables avec d’autres personnes, ce sont des survivants, point barre. Pas d’ambiance martiale, de discipline de fer nourrissant des idées suspectes.

Bref, c’est comme le Canada dry : ç’a le goût et la couleur du film de zombies, mais ça n’est, finalement, qu’un film catastrophe.

Que le responsable de tout ceci soit exécuté !

Ce cri du cœur pour synthétiser toute ma déception ne semble pas de trop. De bout en bout, via un montage épileptique, des effets spéciaux numériques, un Brad Pitt monolithique au possible, World War Z s’affiche – à défaut de s’assumer – non seulement comme un blockbuster estival, mais, aussi, comme un « film de producteur », c’est-à-dire un métrage calibré pour rapporter le maximum de fric. Vidé, ainsi qu’on l’a vu plus haut, de son potentiel horrifique, de son potentiel humain, de la contemplation d’une humanité abattue mais qui tente de se redresser, le film semble ne capitaliser que sur l’aspect « catastrophe » de la Guerre Mondiale Z, le plus apte à créer des séquences haletantes, tout en reprenant certains aspects classiques, voire incontournables, du zomblard comme on peut l’aimer : le camp de militaires, avec les corps pris dans les barbelés, le labo de biologie, la séquence où il faut se déplacer sans faire de bruit sinon c’est mort, les personnages héroïques qui se sacrifient pour sauver les autres, parfois à la grenade, le long et éprouvant cheminement entre le réduit des survivants et la piste d’envol. On le voit, ça pille aussi du côté d’Aliens, Le Retour, sans, naturellement, le talent de Cameron. On aurait apprécié des vues véritablement apocalyptiques, des rues désertes, une campagne hantée d’épaves dont les occupants demeurent introuvables, on aurait apprécié le stress d’une marche éreintante dans un dédale urbain, où seuls les râles des morts suffisent à faire monter la tension. Mais, non, rien de tout ça, rien qu’une représentation frontale, « bigger and louder than ever », sans projet ni ambition thématique ou dramatique. Quant à la dimension mondiale de la catastrophe, on voit quelques stock-shots – dont Snyder dans son remake de Zombi, L’Armée Des Morts faisait un bien meilleur usage – et le script nous emmène dans des coins au pittoresque variable : New York, une base militaire américaine en Corée du Sud (grosse économie de décors, un algeco a suffi), Israël, et enfin, le Pays de Galles. De ce fait, en suivant un seul homme qui bondit de groupes de survivants en groupes de survivants, on suit une micro-Histoire, mais pas l’Histoire d’un monde qui s’effondre – on n’en a que quelques indices à travers des conversations (du style « Non, ça fait deux jours qu’on n’a plus de nouvelles de Moscou ») – et encore moins une tentative d’analyse ou de spéculation sur les réponses apportées par les pouvoirs publics à cette crise. Les fanas du livre peuvent dormir sur leurs deux oreilles : la bataille de Yonkers sur écran, ce n’est pas pour tout de suite, alors que, d’une certaine manière, elle cristallise une bonne partie de l’esprit du livre, à savoir que la catastrophe est au moins autant le fait de l’épidémie/invasion que des insuffisances (incompétence, impréparation) des pouvoirs publics.

On comprend pourquoi Max Brooks aurait tenu à se distancier de ce film (source : Wikipedia).

Au final, qu’en retenir ? Je ne saurais trop dire, personnellement, j’ai surtout retenu la tétanisante vue des morts qui grimpent le long d’un très haut mur en Israël, et la bouille et la performance de la ravissante (et jeune) actrice israélienne, Daniel Kertesz, qui insuffle à son personnage à la fois fragilité et force, souffrant le martyr une patte en moins, mais paralysant tout le monde dans sa maîtrise du Glock. Souhaitons-lui donc une belle carrière. Quant à Forster, soyons charitables, je vais attendre qu’il se rattrape avant de le vouer aux gémonies, ou, à tout le moins, aux brodequins. Il faut bien reconnaître qu’à l’instar de Quantum of Solace (2008), on est face à un film au rythme assez soutenu, avec des effets spéciaux réussis, ce qui en fait, à tout le moins, un faiseur appliqué, mais qui a dû se laisser bouffer par un voire une bande de producteurs pour qui l’intégrité artistique est soluble dans le bénéfice net, la faute à une conception trop capitalistico-américaine du cinéma.

Je songe à me refaire La Nuit des Morts-Vivants de Romero, qui avait le culot de violer, dès 68, moult tabous sociaux, représentant un enfant mort dévorant un être humain, sans effets spéciaux hallucinants ni star ultra-bankable.

L’Empire et le djihad

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Ce qui suit n’est qu’une analyse spéculative, reposant presque exclusivement sur des présomptions aux sujets des connaissances et intentions des uns et des autres. De la politique-fiction, et rien d’autre.

J’avoue m’être toujours trouvé perplexe devant l’ambiguïté des pouvoirs occidentaux (entre autres) face aux extrémistes musulmans, particulièrement ceux issus du monde musulman. Si, d’un côté, ils déclarent la « guerre au terrorisme », les USA en tête, d’un autre, ils ne semblent pas particulièrement déterminés à empêcher la récupération par les djihadistes de tous poils d’événements tels que les printemps arabes, et la guerre en Syrie, principalement. Pourquoi ?

 

Sur l’extrémisme islamiste et l’instabilité interne

C’est sans doute le plus médiatisé de tous les extrémismes religieux, et ce, sans doute aussi, en raison de son poids politique réel en divers endroits du globe. L’Iran en constitue une vitrine spectaculaire : à l’issue de la révolution, l’état est devenu une république religieuse dont les principaux leviers politiques restent aux mains des instances religieuses et de l’armée, avec le poids politique régional que l’on sait (le pays tenant tête à l’Irak de Saddam Hussein). Ce rayonnement est déjà un peu trop pour l’Occident, qui le considère comme un « état-voyou » (terme fourre-tout permettant de vouer aux gémonies ceux qui déplaisent à l’Empire), notamment en raison de son soutien au Hezbollah, mais aussi de son programme nucléaire, et de ses forces armées qui ont fait la démonstration de leurs capacités opérationnelles. J’ai le sentiment que l’un des facteurs de la réussite de la révolution islamique iranienne vient du fait que, malgré les soutiens extérieurs de part et d’autre, le pays a su s’approprier ce bouleversement, afin qu’il demeure une affaire purement iranienne. Le fait qu’il s’agisse d’une enclave chiite dans une région majoritaire sunnite a certainement dû jouer un rôle, en évitant de tenter la récupération par des djihadistes sunnites qui, de toutes manières, n’étaient pas si nombreux à l’époque.

À l’inverse, la Somalie fait partie des états les plus déliquescents et corrompus, malgré la présence de facto à sa tête de l’Union des Tribunaux Islamiques. La guerre civile y fait rage depuis plus de vingt ans, et le pays est pour ainsi dire inexistant sur l’échiquier politique international. Telle la mort de Charlemagne, la chute de Barre a permis à de multiples factions de se disputer le territoire, et de mettre le pays à feu et à sang. Une alternative religieuse radicale n’avait donc plus qu’à se pencher pour récolter les fruits de ces querelles dont était absent le peuple. L’Afghanistan, peu ou prou en guerre depuis 1979, ne jouit pas d’une meilleure stabilité, et son rayonnement international me paraît bien mal engagé. Le constat est à peu près le même pour l’Irak, depuis la chute de Saddam Hussein, et la Syrie post-El Assad (je vois mal l’insurrection s’achever avant sa fin de règne) ne paraît pas non plus devoir connaître un meilleur, principalement en raison de la présence de forces djihadistes dont l’influence, si elle est variable, demeure concrète. L’arrivée des frères musulmans ou groupes similaires dans les pays d’Afrique du Nord à l’issue des printemps arabes, ou bien de la mise à bas de Khadafi, ne semble pas bouleverser Washington, Londres ou Paris.

Le dictateur et le djihadiste

Pourquoi les états qui ont déployé autant d’énergie à (faire) déposer des dictateurs semblent si peu s’émouvoir du retour parfois en force des émanations politiques du radicalisme religieux, que l’on peu à tout le moins soupçonner d’être aussi liberticides ? La réponse en est à mon sens – j’ai bien conscience d’enfoncer des portes ouvertes, mais, comme ça, au moins, c’est dit – qu’il n’a jamais été question de libertés ou du devenir des peuples concernés. Quelle est la différence entre un dictateur comme Saddam Hussein ou bien Bachar El Assad, et un extrémiste religieux ? Les premiers sont des hommes de pouvoir, et le second est un homme de « vertu ».

Cette différence a un impact concret sur la politique, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Si le dictateur est avide de pouvoir, il est condamné à le préserver, le consolider jour après jour. Cela ne peut se faire sans une adhésion à tout le moins de l’armée et de la police, ainsi que de certains milieux intellectuels (a priori nationalistes et/ou conservateurs) pour lui apporter une légitimité au moins de façade. De là, il n’est pas difficile de déduire que le dictateur, s’il n’est pas totalement corrompu, aura à cœur de consolider l’appareil d’état et l’armée, ce qui, sans même qu’il bouge le petit doigt, donnera au pays un rayonnement international par la seule crainte qu’il peut inspirer militairement. Par ailleurs, des structures étatiques fortes permettent aussi la mise en place d’un système éducatif satisfaisant, d’où sont susceptibles de sortir des élites bien formées et aptes à faire progresser le développement national, que ce soit sur les plans scientifiques, industriels, économiques. Bref, le dictateur, tout antidémocratique qu’il soit, est vecteur, d’une certaine manière, de développement, car celui-ci ne peut provenir que d’une partie de la population qui sera employée au maintien de son pouvoir.

L’extrémiste religieux, lui, est, comme je l’écrivais plus haut, un homme de « vertu » (les guillemets ont pour vocation de souligner l’idée abstraite de la vertu, variable selon les personnes et les lectures qu’elles peuvent avoir de leur livre sacré) : sa préoccupation ne sera pas, directement, le rayonnement du pays sur la scène internationale, ou même le pouvoir, dont il rejette, en grande partie, les retombées (luxe, plaisirs terrestres, pompe). Sa préoccupation sera l’application à la lettre ou presque de sa vision religieuse. Placer les principes avant toute autre considération en matière de politique est utopique ; l’art du compromis est le cœur d’une politique efficace (avec le peuple, les partenaires privés, les interlocuteurs internationaux). Mais, si l’extrémisme religieux s’impose politiquement, voire culturellement, jusqu’à noyauter les mentalités, l’intransigeance morale sera l’alpha et l’oméga de toute les politiques locales. Le développement humain, industriel, économique et intellectuel subiront un coup de frein majeurs, surtout à l’issue d’une période d’instabilité, voire de guerre civile, où le peuple, las, n’aspire qu’à la paix, quelles qu’en soient les conditions ou presque.

Ainsi, un fou de Dieu qui se hisse à la haute magistrature à la suite d’une agitation plus ou moins violente contre le dictateur, et c’est le nanisme géopolitique assuré.

L’aigle et le nain

Si l’on accepte cette analyse, et si elle est partagée par l’Empire, elle explique pour une bonne partie l’attitude des nations occidentales (mais aussi, par exemple, du Pakistan) vis-à-vis des extrémistes : l’Empire aime s’entourer de nains, qui ne représentent pas une menace quelconque pour lui ou pour ses amis.

Un pays gouverné par les fous de Dieu, n’ayant donc pas de capacité à déstabiliser profondément la région, est donc préférable au même pays gouverné par un tyran laïc, exacerbant le nationalisme, la gloire du pays, et nourrissant potentiellement quelque irrédentisme agressif à l’endroit de ses voisins. Sans compter que le cuistre serait de nature à penser avant tout à lui dans l’exploitation des éventuelles ressources naturelles ! Ce qui déplairait souverainement à l’Empire, parce que, ce n’est pas bon pour le business moral. À l’inverse, un pays dont tous les efforts structurels sont consacrés à l’oppression du peuple et au respect de la religion n’aura aucun argument crédible à opposer à une puissance étrangère venue négocier l’exploitation de nappes de pétrole, ou de mines d’uranium. La stabilité intérieur ne serait plus, finalement, qu’une affaire d’ajustements « à la carte » à l’aide d’une télécommande.

Des drones et des hommes

Si les drones ne sont en rien une arme révolutionnaire, leur emploi croissant semble témoigner d’une révolution dans la conception même que se font les états occidentaux (l’Empire et ses alliés) de la guerre. En effet, le retrait progressif de la notion d’occupation et de contrôle du terrain (l’Afghanistan en est une illustration tragique) annonce une guerre de télécommandes, où l’Empire se contente d’éliminer à distance avec des armes d’appui radiocommandées les gêneurs de tous poils, sans chercher à contrôler spécifiquement le territoire visé, l’important n’étant que la complaisance du pouvoir en place vis-à-vis du Big Boss réfugié derrière la liberté (de négoce), les droits de l’homme (et du marchand). Le retrait plus ou moins ostensible de l’Empire de ces territoires (Irak, Afghanistan) avec transfert de compétence aux forces locales ne sera jamais qu’un acte politique visant avant tout à reconnaître officiellement une souveraineté locale, tout en exigeant tacitement des gages de stabilité, prix de ce retrait.

Mais, si l’Empire se retire, il laisse derrière lui une armée nationale qu’il a formée lui-même, à qui il fournit son matériel. Toute souveraine qu’elle soit, l’armée nationale n’est, quelque part, qu’un sous-traitant de l’Empire, qui verra d’un œil, sinon bienveillant en tout cas indifférent, l’arrivée des factions religieuses au pouvoir. J-Y. Le Drian expliquait récemment, à l’occasion du retrait des forces françaises d’Afghanistan, que la solution y était avant tout politique et qu’il faudrait admettre au gouvernement les « talibans modérés », concept qui m’a fait hausser les sourcils. Mais, pourquoi pas.

En guise de conclusion

Si tout ça est vrai – car, ça reste de l’anticipation, hein – il ne faudra pas s’étonner de voir fleurir des théocraties islamistes dans le monde, car l’Empire, loin d’être leur véritable ennemi, les voit avant tout comme ses idiots utiles, à la manière d’une république bananière corrompue dont tous les efforts se concentrent sur le maintien des institutions et du pouvoir en place. Le nanisme géopolitique, vertu des pays musulmans aux yeux de son altesse impériale, est donc promu à travers un soutien plus ou moins actif aux djihadismes qui seraient porteurs des espoirs d’une alternative à une dictature trop efficace et rayonnante.

A seconde vue : « Lord of War » (Andrew Niccol, 2005)

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Il y avait deux bonnes raison pour que je mate « Lord of War » : premièrement, j’ai toujours apprécié Nicholas Cage, deuxièmement, je suis Français, et mon pays fait partie du Club des 5… plus gros marchands d’armes dans le monde.

Sur le papier, ça avait de quoi être excitant : un film qui entend dénoncer le trafic d’armes en offrant un point de vue – évidemment cynique – inédit, celui de trafiquant lui-même. Le pitch est donc convenu, on assiste à l’ascension dudit trafiquant jusqu’à sa chute qui n’en est pas une. Malheureusement, tant par la forme que par le fond, « Lord of war » ne fait qu’esquisser les films qu’il aurait pu être, sans jamais n’être un seul d’entre eux.

D’emblée, la forme peut évoquer Fincher et Snyder, dans la photographie et quelques idées de mise en scène, sans atteindre la folie du premier ou la virtuosité du second. On évitera aussi d’établir un parallèle entre l’Afrique en carton-pâte rutilant de « Lord of war » et celle, poussiéreuse et moite de transpiration que nous relayait Scott dans « La chute du faucon noir ». Si la séquence d’ouverture, nous permettant de suivre en vue subjective l’hallucinante destinée d’une balle de kalachnikov, rappelle celle de « Fight Club », la suite n’a rien de si flamboyant. La mise en musique oscille entre l’insignifiant et le grotesque (lorsque le personnage campé par Cage traîne la savate à St Barth, c’est-à-dire en France, on a droit à la kitschissime reprise de « La vie en rose » par Grace Jones – pitié, tuez-moi) et ne semble même pas faire semblant de vouloir apporter une quelconque plus-value au film. L’ensemble est rendu pataud par une voix off omniprésente, assez rarement justifiée, répétant ce qu’on voit à l’écran, ou bien ce que, par paresse, le cinéaste n’y a pas fait figurer. Visuellement, tout ceci ressemble donc à un long vidéoclip tout à la fois flemmard et survitaminé, un peu trop clinquant, et dénaturé avec une bande-son hors-sujet. Au final, seul Nicholas Cage sauve un peu les meubles avec une interprétation que j’ai trouvée juste.

Mais, c’est sans doute sur le fond que le problème se pose de la manière la plus aiguë. En effet, le film dispose de deux modes de lectures différents, superposés et interchangeables, mais, entre lesquels Niccol ne tranche jamais, comme s’il avait peur de mener l’un ou l’autre jusqu’au bout. D’un côté, on a donc, tout simplement, la description de l’ascension du trafiquant, cherchant sans cesse à se justifier par « chassez le naturel, il revient au galop » et « je vends des fusils, mais ce n’est pas moi qui presse la détente », entre fatalité et cynisme convenu qui n’apportent rien au schmilblick. L’analyse attendue de la problématique du trafic d’armes n’est qu’effleurée pour ne pas dire qu’elle demeure une note d’intention, se résumant, dans le cas de l’Afrique, à la fatalité de clans voués à s’entre-tuer éternellement dans un concours de bite perpétuel où le vainqueur est qui a les mains les plus poisseuses de sang. Outre le relent gentiment colonialiste du commentaire, ramenant l’Africain à un affreux génocidaire querelleur par nature, on y évacue toutes les problématiques liées aux ingérences étrangères, et aux enjeux géopolitiques tout aussi cyniques que le triste commerce du héros. Le héros lui-même, d’ailleurs (le propos étant peut-être de l’humaniser) tente de tout justifier par la fatalité et la nature de chacun – la sienne en premier.

Il est pourtant un loser, un loser d’une belle espèce. Crispé, blafard, le dos courbé, il comble son manque d’envergure par une absence de scrupules. Pourquoi fait-il tout ça ? Pour une bête histoire de cul cœur. « Ô ignoble pourceau, comment oses-tu parler ainsi ? L’amour est pourtant un sentiment noble ! » Certes. Quand il s’agit d’amour. Ici, c’est plutôt ce que j’appellerais une fixette. Il la connaît depuis tout petit, mais elle ignore son existence. Il est « amoureux » de l’image de cette femme, qui plus est top model. Il nourrit une obsession pour un paravent – qui s’avérera ne pas dissimuler grand-chose, d’ailleurs, comme elle le reconnaîtra elle-même. Et, pour lui plaire, il cherche à « être quelqu’un ». Comment ? En cherchant à l’impressionner avec du fric. Il se dit amoureux, mais cherche à l’acheter en accumulant du fric d’une manière dégueulasse – ce qui semble le troubler, au moins un temps, avant que son talent ne fasse briller à ses yeux cette activité lucrative comme la seule envisageable. Et elle, elle se laisse acheter, sans rien chercher à savoir de la provenance des monceaux de fric dont il parvient à l’arroser.

La formule aurait pu marcher si Niccol en avait fait un parfait connard, arrogant, hautain, et s’il avait fait du trafic d’armes une sorte de conséquence naturelle d’une telle personnalité vide de toute humanité. Néanmoins, soucieux de ne pas perdre de vue sa dénonciation du trafic, l’auteur chercher à en faire un type ordinaire qui agirait par amour. Malheureusement, il en fait un simple minable qui, cherchant à « devenir quelqu’un », perd ce qui pouvait lui rester d’humanité, en se résumant à un savoir-faire dans ce business sordide, et dans les coups de bite crapuleux. Comme si on ne l’avait pas suffisamment bien compris, Jared Leto a été mis à contribution pour jouer le petit frère qui sombre dans la coke, mais finit par avoir un geste d’humanité en faisant exploser un camion bourré d’armes avant de mourir truffé de cartouches d’AK-47, dans une agonie risible au ralenti, le thorax touché par une bonne douzaine d’impacts – alors qu’en général un seul suffit à tuer net une personne sans protection. En tant que dernier espoir de voir une once d’humanité dans le trafiquant, sa mort est l’occasion de voir ce dernier céder encore une fois à l’appât du gain, comme si le public, trop bête, n’avait pas déjà compris.

Parti d’une bonne intention, « Lord of war » passe complètement à côté de son – de SES sujets, nous présentant le trafic d’armes sous un angle parfois fantaisiste, en tout cas éminemment tronqué dans ses tenants et aboutissants géopolitiques et économiques, cherchant à en faire une sorte d’expérience intime à travers le portrait psychologique d’un personnage qui aurait dû être le salaud ultime ou un brave type emporté par une mécanique qui le dépasse, mais n’est finalement qu’un minable de première. Le film prend en outre le public pour des cons, répétant à l’envi quelques idées-forces à peine creusées, de manière balourde à travers la voix off, alors qu’il eût été bien mieux vu de faire passer l’explication par des séquences filmées. Le tout emballé dans une esthétique cheap qui achève de créer une distance entre le film et son public, qui sait qu’il n’en aura rien à foutre dès la deuxième bobine, on en vient à se demander si « Lord of war » est un ratage ou un simple foutage de gueule, particulièrement venant des USA où l’on vend et produit des films de la même manière que des armes de guerre. Une tentative de mise en abyme ? Ce n’est pas pour autant une bouse à proprement parler, car on sent qu’il y a de gros efforts. Ils sont malheureusement insuffisants et déplacés. Le film définitif sur le marché noir des armes est encore loin.

A seconde vue : « Couvre-Feu » (Edward Zwick, 1998)

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Ce film (intitulé en V.O. « The Siege ») a fait l’objet de critiques très contrastées depuis sa sortie, eu égard à ses différents niveaux de lecture.

Le spectateur « chips-coca du samedi soir » pourra ainsi se contenter, comme Télérama l’avait fait en son temps, d’y voir un énième thriller américain moralisateur (hé oui, mais avec Denzel Washington en tête d’affiche, franchement, vous vous attendiez à quoi?) se résumant à une course contre la montre pour neutraliser des cellules terroristes ayant plongé New York dans l’effroi, avant qu’elles ne mettent à exécution leurs plans sinistres, poussant le pouvoir politique au recours à l’armée – ce dont personne ne veut, surtout vu comment se comporte le général William Devereaux, campé par un Bruce Willis monolithique et tout à fait à propos. Vu sous cet angle, on a donc affaire à un produit formaté où le méchant mâle blanc est contré par un flic noir, sont adjoint arabe (Tony Shalhoub) et une femme (Annette Bening à dévorer toute crue), le tout capitalisant sur sur la peur du terrorisme islamique, mis au goût du jour, à l’époque, par les attentats-suicides contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar-Es-Salam la même année.

L’amateur de politique-fiction et d’espionnage pourra, lui, y voir un film prophétique et réaliste. Et c’est ce que j’ai choisi d’en retenir. En effet, 3 ans avant les attentats du 11 septembre 2001, « Couvre-feu » nous dévoile comme l’Amérique se retrouve empêtré dans les conséquences inassumées de ses choix au Moyen Orient. Les cellules terroristes, totalement autonomes, et ayant opté pour l’attentat-suicide comme méthode implacable de destruction, sont l’émanation du pouvoir d’un dignitaire religieux irakien, le Cheikh Ahmed Ben Talal, opposant notoire au pouvoir de Saddam Hussein, financé, entraîné et soutenu par la CIA, qui l’a laissé tomber comme une vieille chaussette à la faveur d’un revirement diplomatique. Nourri de rancœur vis-à-vis de l’oncle Sam, mais aussi de son savoir-faire en termes de mise au point d’attentats, Ben Talal lance donc sa campagne terroriste en roule libre, avec des attentats culottés – je me rappelle m’être fait, en 99 lorsque je l’avais vu, que le coup du bus que les terroristes font sauter lorsqu’ils sont surs d’avoir l’attention des médias, c’était vraiment too much. Pourtant, deux ans après, pas plus d’une quinzaine d’individus faisaient tomber des avions sur le WTC et le Pentagone, selon une méthode prophétisée par Tom Clancy dès 1997 (« Sur Ordre », hautement flippant aussi).

La première partie du film nous entraîne à la suite de Anthony Hubbard (Washington) et Franck Haddad (Shalhoub) dans Brooklyn, à la poursuite des trois premières cellules sur les quatre connues, sans grand succès – on annonce un total de 600 morts environ, score, là encore, too much en 1998. En dehors de la description des méthodes des terroristes, le plus intéressant dans cette partie me paraît être le jeu trouble (troublant?) d’Élise Kraft/Sharon Bridger (Bening) qui nous explique que la bête qui débaroule sur la Grosse Pomme n’est autre que l’enfant monstrueux de la CIA, un Frankenstein à qui on a tout appris de l’organisation clandestine et de l’optimisation de l’attentat à la bombe, le tout sur fond – plein de cynisme – de recrutement des candidats au martyr dans les camps de réfugiés palestiniens, que tout le monde utilise à sa guise. On y découvre aussi l’avenir du terrorisme : un système entièrement décentralisé, autonome et aveugle, où chacun est libre d’agir au nom de son chef/autorité organisatrice, sans pour autant entretenir de relations formelles avec. Comme tous ces groupes d’aujourd’hui, qui se revendiquent d’Al Qaïda sans qu’a priori il n’y ait le moindre contact avec la nébuleuse de Ben Laden.

Dans la seconde partie, l’échec (plus perçu que réel) du FBI amène le président, sous la pression de la rue (on est en démocratie, n’est-ce pas?) à décréter la loi martiale, et donc, à passer la main à l’armée, incarnée par le général Devreaux, et ce, malgré les avertissements de ce dernier : « L’armée frappe au sabre , […] croyez-moi, la présence de l’armée dans nos villes n’est pas souhaitable. » La prophétie se réalise : rafles, internement de masse (Guantanaquoi?), torture, les visions tétanisantes d’un New York revenu à l’état sauvage, proche d’un Berlin des années 30, se multiplient. La plus horrible étant un interrogatoire, au cours duquel les hurlement de douleur du suspect se concluent par une détonation. Sort ensuite de la salle, Devereaux, qui, avec des gestes lents, presque sensuels, comme on s’essuierait la bite après une séance de bête à deux dos, s’essuie les mains, rouges de sang, avant d’annoncer simplement : « Il ne savait rien. » Pas de musique, juste des informations qui ne laissent aucun doute sur ce qui s’est passé. La tentative de reprise de contrôle par l’armée est en réalité la dernière étape de la perte de contrôle du politique.

Surtout lorsqu’on sait que la quatrième cellule est l’indic’ de Sharon Bridger, Samir (Sami Bouajila, qui aurait gagné à se faire plus menaçant, peut-être) en personne, protégé…par la CIA ! Il finit néanmoins par être stoppé par le duo Hubbard/Haddad, Bridger le payant de sa vie pour offrir son protégé/quatrième cellule aux pruneaux du FBI. Elle meurt après avoir récité une prière avec Hubbard. Prêchi-prêcha ?

Non. Elle ponctue sa prière par « inch’allah ». Qu’en conclure ? A priori, qu’elle s’était convertie. Chacun y verra ce qu’il veut, d’un message humaniste laissant croire que, quelque soit le bord, on peut être musulman, et en même temps du côté des gentils. (A quoi bon ? Haddad est déjà parmi les gentil, et les représentants de la communauté musulmane de Brooklyn sont des modérés) On peut aussi se demander : n’y avait-il pas une cinquième cellule ?

La conclusion du film est l’arrestation de Devreaux par le FBI. La partie peut sembler convenue, voire rajoutée à la dernière minute, pour faire passer la pilule. Pourtant, Devreaux, de bout en bout, n’a jamais fait que son boulot, ce qu’on lui a demandé, ce pour quoi on le paye : arrêter, torturer, traquer. Mettre à bas les droits fondamentaux, pour traquer les terroristes. Cette arrestation, c’est avant tout un désaveu du politique, de sa gestion de la crise par la panique, et peut-être aussi par le clientélisme, lorsqu’on voit que, finalement, c’est la pression du peuple de l’électorat qui amène l’armée aux commandes.

Pourtant, qui a raison, qui a tort ? Le FBI, légitime et légitimiste, pourrait-on dire, ne s’en sort guère mieux que l’armée. Il ne doit la victoire qu’au fait qu’il joue du « scalpel » et non du « sabre », et donc, parvient à rester en contact avec les individus. Mais, ce n’est que grâce au flair de Hubbard et la coopération de la CIA que, finalement, Samir est grillé., mais la catastrophe n’est évitée que de justesse.

En résumé, « Couvre-Feu », en emballant une sinistre anticipation politique dans un thriller convenu, s’avère un film intelligent, soulevant une multitude de questions (quelle est la légitimité du politique dans le traitement de la crise ? La place des médias, idiots utiles du terrorisme ? Peut-on reprocher à un militaire de faire la guerre ? L’opinion publique doit-elle décider ? In fine, la démocratie, face à ce genre de situation, ne montre-t-elle pas ses limites?), sans condamner fermement les uns ou les autres. Seul Denzel Washington, le flic noir, humaniste, légitimiste, incorruptible, s’en sort blanc comme neige, sans vouloir faire d’humour, voire carrément grandi.

On pardonnera ce genre d’errements à un film pour le moins visionnaire et tétanisant, comme l’après-11 septembre a pu le montrer.

Le cas « Evil Dead » (2013, Fede Alvarez)

Evil Dead 2013 piwithekiwi.blogspot.fr

Samedi dernier, en prélude à un week end poulpesque, je suis allé avec un ami voir le « reboot » du mythique « Evil Dead ». Je m’y étais préparé en visionnant à nouveau les deux premiers volets, datant des années 80, celles où Bruce Campbell démastiquait des gloumoutes à la tronçonneuse et au coach gun à canon scié. Ç’a été pour moi l’occasion de m’apercevoir qu’ils avaient plus mal vieilli que « Brain Dead », en raison, notamment, des ambitions de Sam Raimi que n’avait pas eues Peter Jackson.

À l’issue de la projection, bien évidemment, je n’étais pas globalement d’accord avec mon ami. Celui-ci est ressorti plutôt enthousiaste, arguant qu’il s’agissait là d’une réécriture de l’original d’une manière personnelle, et révélait un réalisateur prometteur. C’est, certes, un artisan doué. Force est de reconnaître que le film est assez dégoûtant, à grands renforts d’hémoglobine. Mais, je me rends compte, en y repensait à froid, que, ce que je retiens essentiellement du film, sont trois choses :

  • la prestation absolument hallucinante de l’actrice Jane Levy, qui nous fait gober avec de simples mimiques sa possession

  • la scène d’une amputation à vif de l’avant-bras avec un couteau électrique du même modèle que celui dont se servait ma maman pour découper le rosbif dans les années 80

  • une intro elle aussi hallucinante mais un peu WTF en ce sens qu’elle n’est connectée au reste du film que par un détail graphique apparaissant fugacement à l’écran, mais aussi parce qu’elle semble annoncer une ambiance glauque et poisseuse de rednecks consanguins

Tout naturellement, rien de tout cela ne fait de « Evil Dead » un mauvais film, loin de là, et ceux qui viennent simplement voir un film gore de plus en auront pour leur argent au vu de la qualité globale du bestiau. Ce que j’ai trouvé de globalement dommage, c’est que, pour un remake, au nom d’une personnalisation, on s’éloigne tant de l’original (et,surtout, de ce qui en faisait la force, c’est à dire un humour crétin et décomplexé) pour venir gratter sur les terres des films de possession et de zombies – on songera à « REC », « 28 jours plus tard », mais aussi « L’Exorciste ». Si la sauce prend, force est de reconnaître qu’il n’y a rien de bien neuf sous le soleil et que cet essai, pour convainquant qu’il soit sur la forme, doit être vite transformé par le cinéaste sous peine de sombrer dans la marigot boueux de la série B friquée où, en tant que faiseurs de talent, on risque de ne lui confier que des projets de seconde main.

Souhaitons donc à Fede Alvarez de s’affranchir de l’ombre de Raimi pour voler de ses propres ailes, et que son nom puisse s’afficher en grand sans qu’il soit rattaché à une quelconque référence externe un tant soit peu écrasante.