La vase et les pseudopodes (2009)

Les ténèbres à couper au couteau me font un confortable manteau, dans lequel je me love avec volupté. Ma tête est vide.
Seules comptent les sensations.
Et pourtant…
Pourtant…

Tes effluves d’abîme ont envahi ma sphère, comme un ultime outrage fait à mon intimité. Ces relents de vase, chauds et moites, je les connais bien. Tu es venue me chercher. J’ai décidé de faire comme si tu n’étais pas là. Surtout, ne pas me retourner.
Ce bruit, si typique, lorsque tu te faufiles derrière moi. Cette sensation à la limite du frais. Tes pseudopodes tâtonnent. Je suis là, cherche encore…
Le contact est sismique. Une main invisible vient tordre mes entrailles, lorsque ta peau touche la mienne. Je me retourne, tu es là. Au-dessus de ta gueule béante suintante de vase, ton oeil cyclopéen semble me narguer.
J’avance ma main.
Allez, saloperie, je sais que tu la veux. Mes doigts viennent effleurer ton globe oculaire, et s’y empêtrent dans la gélatine. Frénétique, tu décharges une goulée de vase. L’odeur de marée pourrait être suffocante. Elle ne me fait que tourner la tête. C’est toi que j’aurai, non l’inverse. Ma main descend dans les replis obscènes de tes babines. Mes gestes t’ont amadouée. Tes pseudopodes se font à présent caressants.

Ta cavité buccale est encombrée de longs filets gluants. Ma main s’y faufile. Tes sécrétions semblent vouloir m’absorber. Soit! Je m’y jette en entier.

L’espace est modifié. Une autre dimension s’ouvre à moi. Douce, gluante. Je me déchaîne, à la recherche de ton cœur. Tes parois se contractent de plus en plus vite à mesure que je me rapproche du but. Le bruit de ta respiration rauque me parvient, étouffée. La sueur me recouvre, se mêlant à ton mucus. Je me glisse dans tes entrailles, au son de ton organisme…

Soudain, le voilà: palpitant, grotesque. Je tends les bras, y plante mes doigts, profondément, jusqu’à la déchirure.

Et puis ton cri.

Avant le silence…

 

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Le démon habite en face (2010)

Trois semaines.

Trois semaines qu’elle est arrivée.

Trois semaines d’enfer sans répit. Je suis dans mon salon, les volets tirés, et je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Tant qu’elle pense que je dors, tout va bien, elle ne tentera rien. Mais que faire ? Même pas une arme sous la main…

Quoique.

De toutes façons, une arme classique sera-t-elle de la moindre utilité ? Cette vacherie doit être immunisée contre l’eau bénite, en plus. Et puis, et puis…peut-être qu’elle n’est pas chrétienne, alors du coup, tout ça, elle s’en fout ! Sa porte d’entrée claque. Elle s’en va au travail. Bien, je vais pouvoir y aller. Douche rapide, et je fonce vers le métro, un croissant dans la bouche.

Je ne sais quoi penser.

Sa longue chevelure noire est un piège, un piège mortel, c’est évident. Bien évidemment, elle a su me prendre à mes propres faiblesses. Elle rayonne dans le rouge. Pour m’exciter et me paralyser, tout à la fois.

La journée s’écoule comme un programme télévisé régional sur la production de chaises en paille de bambou camarguais ; ça avance mine de rien, sans qu’on y prête attention.

Son image m’obsède.

La tête rejetée en arrière, les jambes écartées, elle expose son impudeur ruisselante. Ses doigts s’amusent avec la promesse poisseuse qu’elle a tacitement formulée. Que m’est-il arrivé ? Comment ai-je fini de cette façon ? Le bruit de son souffle haché résonne dans mes oreilles, au milieu des bruits de clavier des opératrices de saisie. Suzy, à l’évidence, se demande ce que j’ai dans la tête. Non, tiens-toi à l’écart de tout ça, jolie petite. C’est une affaire assez glauque, et ton décolleté à peine sorti de l’adolescence n’y changera rien. L’espace d’un instant, je crois reconnaître son parfum au milieu des odeurs de transpiration, d’eau de toilette bon marché et de café. Merde. Les liasses arrivent. Dispatcher le travail, et vite. Je dois ressembler à un zombie.

Comme lorsque j’ai plongé entre ses jambes, sans vraiment y penser, ni comprendre ce que j’étais en train de faire.

L’heure de la sortie, moment célébré, comme à l’école. Putain, c’est pas dommage. Sur le clavier de Suzy, son gobelet de café, taché de rouge à lèvres.

Comme le verre de jack que je lui avais servi, à elle. La voisine.

Je l’ai gardé tel quel, des jours durant. Le voir, le toucher me procurait des sensations que je n’avais jamais connues auparavant. Quelle horreur. Si elle a ce pouvoir, combien d’autres en a-t-elle ? En rentrant, je fais un crochet par Saint Michel. Je vais me chercher de la documentation. Démons, démonologie. Rituels de protection, magie blanche.

Une semaine pleine de salaire claquée en bouquins. Tant pis, l’enjeu est trop monstrueux. Une fois rentré chez moi, je m’efforcerai de dissimuler mes achats. Pas question qu’elle soupçonne quoi que ce soit si nous nous croisons dans l’escalier. C’est jouable, elle ne rentre pas avant un moment, en général, j’entends toujours sa porte lorsque je suis en train de me préparer à manger.

Comme par hasard !

Un incident sur la ligne interrompt entièrement le trafic. Pas besoin de chercher bien loin la responsable de tout ça. Qui me dit qu’il y a vraiment un type qui s’est jeté sous les roues du métro ? D’ailleurs, qui de sensé le ferait ? Chaque fois qu’un incident de ce type arrive, c’est forcément elle. Qui d’autre ? Elle doit utiliser les mêmes recettes, chaque fois qu’elle change de proie.

Pourquoi moi ?

Je sors du métro, le nez empli de ses effluves. Je suis comme ivre, et marche vers chez moi sans y penser. Les quais de la Mégisserie seraient vides, que ce serait la même chose. Tout mon corps ses souvient, du bout de mes doigts à la pointe de ma langue.

Rayonnement rouge, chaleur.

Ses yeux inquiétants à la fin des hostilités, comme le méchant au cinéma qui triomphe. Son sourire a dévoilé des dents trop parfaites.

Tout était de toutes façons bien trop parfait. Les démons sont là pour nous tourmenter, c’est bien connu. Mais pourquoi moi ? Pourquoi ce choix ?

Pourquoi prendre l’apparence d’une si belle femme ?

Arrivé en bas de chez moi, je ne vois nulle part sa voiture. Parfait. Elle est sans doute encore au travail. Ou pas. C’est vrai. Pourquoi travaillerait-elle ? Ce n’est forcément qu’une couverture ! Si ça se trouve, elle se gare quelque part, plus loin, et attend de me voir passer pour aviser. Ou bien elle se dématérialise. Sans doute connaît-elle déjà les moindres recoins de mon appartement.

Je monte les escaliers le plus normalement possible, saluant le plus naturellement du monde le couple de petits vieux du deuxième. Qui sait s’ils ne sont pas de mèche ? Arrivé devant ma porte, une inquiétude m’étreint. Un malaise quasiment tangible. La sensation d’être observé. Depuis chez elle, sa porte étant juste en face de la mienne. Une sorte de picotement sur la nuque. Mais à mesure que j’approche ma clé de la serrure, sa présence devient de plus en plus prégnante.

Elle est là. Peut-être à deux mètres derrière la porte.

Elle me voit peut-être à travers le judas.

Je pousse la porte. Il fait sombre, mais a-t-elle besoin de lumière ? Son domaine, c’est les ténèbres ! Je hume, mais rien. Pas de trace de son parfum, ou de son shampoing. Rien. Elle a effacé toutes ses traces. Je rentre promptement chez moi, ferme verrou et serrure.

Je pose mes livres sur le meuble à chaussures, et commence à investiguer méthodiquement mon appartement, à la recherche d’une anomalie.

Rien. Enfin, rien de frappant. Impossible de me souvenir d’une telle multitude de détails. Rien à part quelque chose d’extrêmement curieux. Les couverts. Parmi les couverts que j’ai laissés à sécher, un couteau traîne au milieu des fourchettes. Putain, pourquoi elle a fait ça ? Inattention ? Non, il y a forcément un message. Qu’a-t-elle voulu me dire ?

Un grand BLANG dans l’entrée me tire de mes réflexions. Je me précipite. Les livres sont tombés. Je me précipite au judas : rien. Le pallier est calme. Comme si elle n’était pas là. Mais c’est faux. Je la sens, grinçante et ironique.

Les livres.

Il faut que je les lise. Décortiquer tout ça, trouver une parade. Car il y a forcément une parade.

Difficile de se concentrer, depuis combien de temps n’ai-je pas dormi ? Deux jours ? Trois ? Une semaine ? Non, impossible. On devient fou bien avant. Je file un instant dans ma salle de bains pour m’asperger la figure, et je me fais peur en relevant les yeux. Ce zombie pâle et hagard, c’est moi. J’ai la tremblote. Comme quand…

Ho putain, comment est-ce que ça a pu arriver ? Elle a réussi à m’attirer en son sein, c’était bon, meilleur que ce que j’ai pu connaître à présent. Je tremblais comme ça, voire plus encore, alors que je la pénétrais.

Oublie ça, bon sang, oublie.

Je me replonge dans ma lecture, dans le salon. Café noir, tenir encore.

Difficile de comprendre une phrase en entier sans être obligé de la relire plusieurs fois. Les démons ont pour principale vocation de tourmenter les mortels, en se jouant de leurs faiblesses : cupidité, orgueil, luxure, les sept péchés capitaux sont méthodiquement passés en revue. Ils peuvent prendre les formes qu’ils souhaitent, de la plus abjecte à la plus séduisante. Ses jambes autour de ma taille, ses gémissements qui montent. Les succubes sont des démons femelles qui prennent habituellement la forme d’une femme désirable. Sans blague ? S’ensuit toute la description de divers rituels magiques, dont aucun ne peut être réalisé avec les moyens dont je dispose. Sa bouche m’avale en entier, sa langue menant une chorégraphie incroyable autour de mon sexe. Encore et encore, plus vite, plus intensément. Il est possible de se préserver de l’influence d’un démon de ce genre en traçant divers symboles sur les murs de chaque pièce de sa maison. J’observe les motifs.

Un gros marqueur rouge. Celui de la réunion. Il marchera, sur le papier peint. Les motifs sont complexes, entremêlant courbes et circonvolutions. Ses longues jambes gainées de bas paressent sur mon canapé. Elle me regarde avec avidité. Sa robe rouge souligne sa silhouette infernale. Sa bouche s’entrouvre, pleine de promesses. La cuisine, la chambre, la salle de bains, les toilettes, le salon.

Bientôt huit heures.

Je range le marqueur dans un tiroir lorsque j’entends un claquement sinistre.

Sa porte.

Elle est donc rentrée.

Ou plutôt, elle fait mine de. Sans doute a-t-elle observé mon manège, ou bien a-t-elle essayé de se matérialiser chez moi, et bat en retraite devant les symboles tracés.

Je me verse un fond de whisky, et m’affale dans mon canapé. Voilà un répit bienvenu. Cependant, la question de fond n’est pas réglée. Dehors, je ne suis pas en sécurité. Je sursaute en entendant sa voix lancer un « Prends-moi. » trop mal assuré pour être honnête. Je me retourne vers la porte de la chambre. Elle se tient debout, simplement revêtue de sa chemise. Son regard est vide, vide comme celui d’une morte. Mon sang ne fait qu’un tour : comment est-elle arrivée là ? Je cligne des yeux : plus là. Comme par hasard.

Elle ne peut pas m’atteindre directement, alors elle tente de m’embrouiller. Ses pouvoirs sont grands. C’est sur, j’ai affaire à une succube.

Je poursuis ma lecture, en essayant de trouver une solution. Il doit bien exister des sortes de rituels d’exorcisme, non ? Elle tend sa croupe vers moi, et vient s’offrir en holocauste sur mon sexe. Sa chaleur humide semble infinie, une autre dimension de douceur. Dans le tas, un petit format poche sans illustration semble se distinguer. Pas d’illustrations. L’auteur est un universitaire réputé, apparemment. Je sais que j’ai croisé son nom à plusieurs reprises. Mes mains se posent sur ses hanches, je deviens son chevalier, son conquérant. Jamais ce clapotis ne m’a paru si excitant. Le livre parle d’un rituel qui s’articule autour de l’immersion dans de l’eau salée. Ça semble commun à la plupart des religions. Pas besoin de grandes quantités. Je me précipite dans la cuisine : j’y ai un plein bocal de gros sel. Ça vaut le coup d’essayer.

Il faut réussir simplement à l’attirer dans la salle de bains.

Ou bien l’y emmener.

La salle de bains. Remplir la baignoire. Vite. De l’eau froide, ça coûte moins cher. J’y vide le bocal. Ça se mélangera pendant que la baignoire se remplit. Ma langue explore son sexe, et je contemple son mont de Vénus impeccablement épilé. Je sens ses cuisses trembler autour de mon cou. Elle en redemande.

Comment s’assurer qu’elle viendra dans la salle de bains ? Elle n’a aucune raison d’accepter ? Et puis elle se méfiera sûrement, en voyant la baignoire remplie…

Il faudra que je l’immobilise. En fouillant dans mon bureau, je retrouve un rouleau presque neuf de ruban adhésif, oublié là depuis mon emménagement. Je lui attacherai les poignets et les chevilles, et ce sera marre. Elle n’est pas bien grosse, je pourrai sans difficulté la traîner jusqu’à la salle de bains. La sueur lui colle quelques cheveux sur le visage. Elle est essoufflée. Pourtant, elle en redemande, par derrière, par devant, puis à nouveau par derrière. Déjà, sa bouche n’a plus de secrets pour moi.

Mon plan est fin prêt. Je me regarde dans la glace. Un brin de toilette, pour la galerie. Pour passer pour le gentil voisin qui espère la sauter. Je rince mon verre, en sors un deuxième. Un apéro, voilà un motif incroyablement banal. Comment m’assurer qu’elle viendra ? A vrai dire, j’espère qu’elle le prendra comme étant la porte ouverte à une partie de jambes en l’air. Et là, elle acceptera forcément.

Je vais à sa porte. Sonnette.

Tiens ? Elle n’est pas en rouge. Elle semble moins sexy, comme ça, après sa journée de travail. Mais finalement, diablement plus attirante. Je lui propose l’apéro. Ses joues s’empourprent un instant, et ses pupilles se dilatent. Elle a compris le message que je souhaitais, c’est plus qu’évident. Avec plaisir, lance-t-elle avec un petit sourire à la gêne millimétrée.

Elle me suit, savourant sans aucun doute son triomphe à venir. Ou en tout cas espéré.

Alors que je verse du jack dans nos verres, elle me questionne sur les signes tracés sur les murs. Merde, les dessins !

Trouver quelque chose, vite !

Elle s’étale lourdement par terre une lorsque je lui brise la bouteille de whisky sur le côté de la boîte crânienne. Elle lutte, ça se voit : sa jambe droite tremble continuellement alors que je lui retire ses vêtements. Elle doit chercher à reprendre conscience. Je remarque qu’elle dégage une odeur d’après le boulot, mélange de sueur, de déodorant en bout de course et de tabac froid. L’espace d’un instant, la vision de son corps nu me paralyse.

Du bout des doigts, je fais crisser sa repousse légère. Elle n’a pas pris soin d’elle, pas bien, ça. Je lèche sa peau salée en songeant que j’ai triomphé de cette salope. Si facilement. Cette idée de l’avoir à ma merci, rien que pour moi, m’excite. Je me débarrasse rapidement de mon pantalon et de mon caleçon, et la pénètre en vitesse, sauvagement. Elle à moi, et à personne d’autre. Coups de reins acharnés.

En sueur, je roule à côté d’elle après avoir joui et répandu mon sperme sur son visage. Sa jambe tremble encore. Ma main touche quelque chose de glissant et froid. Du sang. Qui s’écoule de sa tête. Tu essaies de me faire culpabiliser, salope ? Je me relève, et l’entraîne dans la baignoire.

C’est plus difficile que je ne l’aurais cru, mais j’y parviens, au bout d’une bonne dizaine de minutes. Je n’avais pas calculé que la plonger dans la baignoire ferait autant monter le niveau. J’en mets partout.

L’eau se teinte de rose au dessus de sa tête. Elle s’agit un moment. Je me dis que j’aurais quand même mieux fait de lui attacher ne serait-ce que les mains. Bah, elle n’a pas l’air bien vivace. Je la maintiens sous l’eau sans grand effort. En quelques instants, c’est terminé.

Je la contemple encore un moment, puis la sors et l’essuie avec ma grande serviette. Je m’extasie encore une fois sur elle, puis la transporte dans le salon, où je l’allonge délicatement sur le canapé, sous une couverture, pour qu’elle n’attrape pas froid. Sa blessure ne saigne plus. Sa jambe a cessé de trembler. Qu’est-il censé se passer, ensuite ? Je n’en ai pas la moindre idée, à vrai dire. Je suppose qu’elle va se relever, libérée de l’influence du démon.

Cela s’est passé il y a maintenant trois jours.

Je ne suis pas allé travailler. Elle non plus.

Dans nos appartements, le téléphone sonne en continu.

Elle n’a toujours pas bougé. En plus, elle commence à sentir bizarre.

Le 07/04/2010 à 8h47

La Nuit (1998)

Le 27/08/1998

Quand j’étais petit, j’adorais regarder la nuit. D’ailleurs, même adulte, cela faisait partie des plaisirs simples de mon existence. Les lumières qui s’allumaient jouaient les anges gardiens, substituts de vie éparpillés pour signifier que l’on était toujours là, bien qu’endormis, vivants. Des veilleuses, tranquilles, pour nous protéger d’un agresseur qui n’a jamais existé. Enfin, dont je croyais jusqu’à présent qu’il n’existait pas.  Mais je crois bien m’être trompé. On me traitera certainement de fou, ou de fabulateur. Pourtant, ce que je m’apprête à coucher par écrit ici est la stricte vérité, du moins ce qui m’est apparu comme tel. J’aimerais pouvoir me dire que je me trompe, que je suis en proie à un délire psychotique paranoïaque, que tout cela n’est que le fruit de sombres fantasmes, de phénomènes mal interprétés, mais rien ne vient expliquer ou contredire ce qui s’est passé…

Je n’ai jamais eu peur du noir, pourtant, depuis plusieurs jours, rien ne me terrifie plus que l’obscurité nocturne, comme si une peur infantile, dont je n’ai par ailleurs jamais souffert, m’avait rattrapé. Mais ce n’est pas une de ces peurs irraisonnées, comme celle du monstre dans le placard ou sous le lit. Je sais parfaitement de quoi j’ai peur. Pas si précisément que ça, j’en ignore la nature exacte, mais il ne s’agit pas d’un Croque-mitaine quelconque à peine entraperçu dans un livre de contes pour faire peur aux enfants. Je l’ai vu tous les soirs, depuis plusieurs semaines. Ça semble déterminé, mais à quoi ? Voilà ce qui est le plus inquiétant… Je l’ai approché, je l’ai touché, ou peut-être est-ce « ça » qui m’a touché, je n’en sais rien. Mais c’est bien là. Même pendant le jour, je le sens, tapi dans n’importe quel recoin d’ombre. Je l’entends presque frapper aux carreaux à partir de cinq heures de l’après-midi. Depuis plusieurs nuits, je ne dors presque plus, le guettant fiévreusement. Ironiquement, cet état dans lequel je me retrouve chaque soir à partir d’une certaine heure me rappelle un peu ce que j’éprouvais le soir de Noël, lorsque, tout petit, je guettais seul dans ma chambre, bien éveillé, tout excité, pour surgir et essayer de distinguer le vieux monsieur à barbe blanche vêtu de rouge qui déposait les paquets. Mais là, c’est une affaire différente. Je reste éveillé, et ce que j’attends, je sais que je vais le voir, je le REDOUTE.

Tout a commencé, je crois, il y a presque deux mois, maintenant. Je regardais la ville, la nuit était tombée. Je fumais une dernière cigarette avant d’aller me coucher, et contemplais les lumières et les étoiles. Le ciel était très clair, et la météo ne prévoyait pas la moindre perturbation avant les huit prochains jours. Portant, une chose m’a intrigué : à l’horizon, dans la direction approximative du Nord, on ne distinguait presque aucune étoile, même sans Lune. Le soleil était déjà couché depuis deux heures, et aucune lumière résiduelle ne pouvait être la cause de cela. Alors, que se passait-il ? Le Grand Chariot était presque invisible, et même Vénus, au dessus de l’horizon, paraissait bien petite et très pâle. Il y avait toute une zone où les étoiles semblaient « filtrées » par quelque chose d’épais, opaque. Ce n’étaient pas des nuages : les lumières de Paris, dans le lointain, auraient créé un genre de halo en se reflétant sur une quelconque masse nuageuse. C’était parfaitement noir. Attribuant cela à une couche de pollution ou de brume en formation, je ne suis posé ce soir-là aucune question. Les quelques soirs qui ont suivi, je n’ai constaté presque aucune progression dans le phénomène, il y a même eu des soirs où tout paraissait normal. Je ne m’alarmais pas. Puis un soir, comme ça, d’un coup, plus de la moitié du ciel était occultée. Les étoiles n’y apparaissaient plus. Cela m’a marqué, car on jouissait depuis un bon moment d’un ciel d’une clarté incomparable depuis plusieurs jours, et la masse anticyclonique ne semblait pas décidée à nous faire faux bond avant un bon moment. Ce n’était donc pas une masse nuageuse… Intrigué par le phénomène, j’ai décidé de fixer mon attention dessus. Pendant plusieurs heures, j’ai observé. Et j’ai noté que la limite supposée de « l’ombre » avait progressé de façon sensible au cours de la nuit. J’aurais pensé un instant que c’était lié à la rotation de la Terre, mais, née à peu près au Nord, son axe de progression l’emmenait vers le Sud, et donc, il était exclu que cela soit lié d’une manière ou d’une autre à la rotation terrestre. Perplexe, je me suis précipité le lendemain à la bibliothèque pour emprunter les plus gros ouvrages de météorologie et d’astrophysique pour voir s’il y avait référence à ce genre de phénomènes, et de quoi il s’agit. J’ai eu beau chercher, je n’ai rien trouvé d’approchant. S’il s’était agi de pollution, un tel pouvoir obscurcissant aurait signifié qu’il aurait été impossible à qui que ce soit de sortir de chez lui, et ce même le jour durant. Mais le phénomène avait disparu le matin, et le ciel était clair et limpide… Astronomiquement parlant, rien d’approchant n’était répertorié dans les phénomènes visibles depuis la Terre. J’ai refermé le dernier livre en haussant les épaules. Après tout, je pouvais attribuer ceci à la fatigue que je pouvais éprouver à observer fixement le ciel. Je m’étais peut-être imaginé des choses. Après tout, lorsque l’on observe longtemps et fixement quelque chose, l’image ne se fait-elle pas plus floue, plus terne ? Ou encore, peut-être s’agissait-il de ces phénomènes inexpliqués, dont l’origine est obscure, qui n’ont pas la moindre conséquence, et dont personne au sein de la communauté scientifique se soucie parce qu’il n’y a rien à gagner à l’étude de ce genre de manifestations ? Alors, j’ai décidé d’observer le ciel une fois de plus lorsque la nuit tomberait.

Évidemment, c’était là. Obscur, insondable. Ça dévorait bien, à ce moment-là, deux tiers de la voûte céleste. J’ai été surpris de constater que les lumières à l’horizon, comme celles de Paris, et de toutes les grandes agglomérations de banlieue, plus ou moins proches, étaient sensiblement moins visibles que d’habitude. De toute évidence, « ça » en était la cause. C’était donc proche de la surface, pas un phénomène spatial, ou du moins de la haute atmosphère. Brusquement, sur un coup de tête, j’ai décidé de prendre mes jumelles. Je ne sais toujours pas pourquoi je l’ai fait, puisque ce noir était vraiment insondable : que croyais-je donc y trouver ? Je regrette encore ce geste… Lorsque j’ai effectué la mise au point, j’ai pu distinguer quelque chose. C’était par endroit des filaments, à d’autres endroits de masses, entre la chair boursouflée et la volute de fumée, moins sombres. Il y avait dans tout cela un mouvement constant, comme un grouillement immonde de microbes ou de parasites vu au microscope. Ça avait quelque chose d’organique. J’ai eu un hoquet de surprise, et j’ai baissé les jumelles. Pris de panique, j’ai rangé mes jumelles, fermé les volets et bouclé la porte à double tour. J’ai hésité un instant, et puis j’ai encore fermé les fenêtres, que je laissais ouvertes depuis des semaines pour laisser entrer la fraîcheur nocturne. Je savais que je mourrais de chaud, mais tout rempart que je pouvais placer entre ça et moi serait le bienvenu. C’est là que j’ai passé ma première nuit blanche. J’avoue que j’étais terrifié, mais finalement, sans trop savoir pourquoi. C’était, je suppose, cette fameuse peur de l’inconnu. C’était aussi le côté grouillant et répugnant de ce que j’avais vu. Et surtout, la PROXIMITE. A combien au dessus de nos têtes se trouvait ce truc ? Je me suis levé au milieu de la nuit, en sueur. La curiosité me dévorait. Je me suis avancé vers la fenêtre que j’ai ouverte, j’ai ensuite posé ma main sur la poignée, pour les ouvrir. J’avais trop peur. Je suis resté longtemps, peut-être cinq minutes, dans cette position, figé, n’osant pas ouvrir et revoir ce qui m’intriguait et me terrifiait tout à la fois. Puis j’ai renoncé, j’ai refermé la fenêtre, et me suis réfugié sous les draps et la couverture, à la recherche d’un sommeil dont je savais déjà à ce moment-là qu’il ne viendrait pas.

Le lendemain, je me suis réveillé trempé, enroulé dans des draps gluants qui adhéraient à mon corps comme un emballage plastique. Les rainures des volets laissaient passer la lumière d’un beau soleil. Tout était dissipé. Après un petit déjeuner copieux, et une douche bienfaitrice, j’ai vaqué à mes habituelles occupations des vacances : regarder quelques programmes télévisés, écouter de la musique, rien de constructif, mais c’était fort agréable, et surtout relaxant. Puis, le soir, j’ai dîné sur mon balcon, en regardant le soleil qui plongeait derrière l’horizon. J’ai entassé grossièrement les couverts dans l’évier, déterminé à ne faire la vaisselle que le lendemain. J’étais décontracté, posé, et finalement, je ne savais pas pourquoi j’avais ainsi pris peur la nuit précédente. J’ai alors décidé de guetter le phénomène tranquillement, la cafetière à la main. J’ai passé quelques heures ainsi, enchaînant les tasses de café. Après l’épuisante nuit blanche que j’avais passé, inévitablement, je me suis endormi. Lorsque je me suis réveillé, le fond de café dans la cafetière, et tout ce que la tasse que j’avais lâchée avait répandu sur ma jambe de pantalon, était froid. Le ciel était d’un noir opaque. Aucune étoile. J’ai consulté ma montre : son écran fluorescent avait perdu un peu de sa brillance. Il était près de trois heures du matin. Pas une étoile, ni même un morceau de lune, rien. Le plus frappant était certainement le fait que même les lumières de la ville semblaient ternies, moins vives, décolorées… « Ça » se déposait sur la ville ! Connaissant par cœur les environs de mon immeuble, je suis descendu sur le parking pour y observer ce qui se passait. Les lampadaires semblaient luire avec moins de force, leur halo plus étroit. L’ombre projetée par les voitures, où d’ordinaire j’arrivais à distinguer même vaguement la silhouette d’un chat en mouvement, était devenue complètement insondable ! Il fallait que je me rende à l’évidence : d’une manière ou d’une autre, la nuit « s’épaississait » et tombait, comme une brume… Je me suis demandé immédiatement à qui je pourrais en parler. Personne, à mon avis, ne me prendrait au sérieux, car finalement, je n’avais remarqué ce phénomène que suite à une observation assidue, plusieurs soirs de suite, du ciel et de la nuit. Mais qui d’autre avait pu remarquer « ça » ? Si on s’était alarmé du phénomène, j’en aurais entendu parler… Il me paraissait plus qu’évident que, si je n’imaginais rien, j’étais bien le seul, en tout cas l’un des rares à avoir remarqué ce qui se passait. Je me suis approché de ma voiture, pour en observer l’ombre projetée : pas un détail n’était visible, on aurait dit qu’une espèce de tissu d’un noir très pur pendant en dessous, empêchant le moindre photon de passer. Je suis remonté, j’ai pris en toute précipitation mes cigarettes, mes papiers et je suis parti en direction de Paris, par les départementales que je connaissais. Il me fallait voir si le phénomène se produisait de la même manière ailleurs. Je me suis arrêté quelques minutes plus tard sur la place du marché de Mérielles, petit village à côté d’Amery, où je réside. Le ciel était clair, les étoiles visibles, et même un croissant de lune. Le phénomène était donc local à chez moi, et ne devait pas avoir plus de trois ou quatre kilomètre de diamètre, Amery n’est pas si grande. Rassuré, je me suis assis sur un banc, en fumant une cigarette, décidé à passer un moment sous ce ciel normal. Je fixais la voûte céleste depuis plusieurs minutes quand j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds : à Mérielles aussi, le ciel était en train d’être dévoré par … « ça » ! En quelques minutes, le ciel est devenu noir, les quelques lampadaires qui éclairaient pauvrement la place et les ruelles qui y accédaient sont presque à vue d’œil devenu des faibles lueurs comparables à des feux follets. Le clair de lune, qui laissait voir les ruelles avoisinantes sur quelques dizaines de mètres depuis le centre de la place, se sont muées en corridors d’insondable obscurité. J’ai fixé un long moment la façade du bureau de poste, dont l’extrémité la plus éloignée de moi semblait progressivement rongée, comme la surface terrestre plonge dans le cône d’ombre de la lune lors d’une éclipse. Lorsque j’ai détourné les yeux, j’ai cru un instant qu’il était trop tard. L’ombre m’entourait vraiment, et ma voiture était devenue invisible. Heureusement, je savais encore où je l’avais garée, et j’ai pu la retrouver en me dirigeant de mémoire, vers l’endroit où je l’avais laissée, et où je devais censément la retrouver. Lorsque j’ai ouvert la portière, la lumière était très nettement affaiblie. Je distinguais à peine les détails du tableau de bord, et mes vêtements sombres semblaient se fondre dans une sauce gluante, épaisse et noire. Le mouvement grouillant semblait visible presque à l’œil nu. Ou alors était-ce le fruit de mon imagination ? J’ai démarré et j’ai foncé. Fort heureusement, la police ne patrouillait pas, à cette heure-là. Lorsque je suis arrivé, le temps de remonter chez moi, et de m’enfermer, tremblant, les mains moites, surexcité, je me suis aperçu qu’une bande rosâtre apparaissait à l’horizon – sans que la lune ou les étoiles soient plus visibles que quelques heures auparavant ! Le jour, déjà ! C’est avec un soulagement sans pareille que j’ai accueilli le soleil, la chaleur, le ciel bleu. Mais passée l’euphorie des premières heures de la matinée, durant lesquelles je me suis comporté comme un survivant qui reprend goût à la vie, j’ai vite pris conscience de ce que tout cela n’aurait qu’un temps, et que le soir reviendrait, et dans ses flancs, « ça » aussi. Bon sang, qu’est-ce que « ça » voulait ? J’ai passé la journée à aller et venir, comme un fou dans une cellule. Que faire ? J’ai décidé alors de me calfeutrer une nouvelle fois, en laissant dès le coucher du soleil toutes les lumières allumées.

Lorsque le soir est finalement venu, après de nombreux cendriers pleins et des disques chargés et retirés avec des gestes d’une nervosité encore jamais vue, j’ai laissé les volets du salon entrouverts. Rien. J’ai attendu des heures, rien. Les étoiles étaient toutes là, du moins celles que la couche de pollution propre à la grande couronne parisienne laissaient voir. La lune, aussi. Bien. C’était très bien, comme ça. Que « ça » ne revienne jamais plus ! J’ai dormi toutes lumières éteintes, la fenêtre et les volets de ma chambre grands ouverts, en laissant les rayons de lune envahir la pièce.

Le lendemain, j’ai fait la grasse matinée. J’ai parlé avec Théo, qui est revenu de vacances et qui est passé me dire bonjour. J’ai regardé une vidéocassette oubliée au fond du meuble, sur laquelle j’avais enregistré des semaines auparavant un affligeant film de seconde catégorie, au scénario indigent, aux acteurs inexistants, mais très risible. Tout s’est merveilleusement passé. Le soir, je me suis endormi dans les mêmes conditions que la veille, vers huit heures du soir, alors que le soleil n’était pas encore couché. Je savais que la lune et les lumières de la ville veilleraient sur moi. Lorsque je me suis réveillé, en plein au milieu de la nuit, j’ai eu très nettement l’impression que l’on m’avait frôlé. Qui ? Mais, personne, bien sûr ! J’ai tourné la tête, encore dans le sommeil, pour voir l’heure qu’il était. Les chiffres lumineux étaient presque illisibles, tant ils étaient noyés dans l’obscurité. Deux heures. La lumière ? Il n’y avait plus de lumière ! Comment… ? J’ai tourné la tête : non, ni lune, ni lumière urbaine. J’ai cherché à l’aveuglette l’interrupteur de ma lampe de chevet. Lorsque le clic s’est fait entendre, je n’ai finalement guère été surpris de ce que je voyais : l’obscurité noyait ma chambre. Je ne voyais pas ma fenêtre, à peine le bout de mon lit. Et la limite se rapprochait. Le grouillement. Il était là, et c’était probablement ce qui m’avait frôlé. Je n’ai pas vraiment pu bouger d’une manière ou d’une autre. Paralysé, j’ai assisté impuissant à la progression de l’obscurité. Peut-être pour fuir, ou encore pour vérifier ce qui allait se passer, j’ai repris courage et me suis levé et dirigé vers la porte de ma chambre. Un mètre, et ma lampe de chevet ne brillait pas plus qu’un briquet. Un mètre de plus, le couloir, et ma lampe ne ressemblait plus qu’à la braise d’une cigarette. J’ai cherché le bouton de la lumière du couloir. Lorsque j’ai trouvé le bouton, j’ai, pressé. La lampe la plus puissante de mon appartement n’éclairait pas à plus de trois mètres ! Je suis resté paralysé d’effroi. Et « ça » progressait encore ! En quelques minutes, on n’y voyait plus qu’à cinquante centimètres. Je sentais de temps à autres les grouillements sur mon bras, ma main, mes jambes, plongés dans l’obscurité. Celle-ci, de toute évidence, était VIVANTE ! En tâtonnant, j’ai allumé une par une par une toutes les lumières de mon appartement. Lorsque je me suis aperçu que je ne pouvais éclairer plus, j’ai constaté que les plus puissantes lumières n’éclairaient plus qu’à deux ou trois centimètres autour d’elles, et que, de loin, elles ressemblaient plus à des sémaphores lointains qu’à des éclairages domestiques. Terrifié, attentif au moindre signe de danger, prêt à fuir je ne sais où et je ne sais comment au moindre signe évident de danger – odeur chimique trop soutenue, ou autre – je me suis assis dans mon fauteuil, glacé de sueur, les mains collantes. Bien évidemment, je n’ai pas pu dormir jusqu’au matin. J’ai vu les rayons du soleil déchirer ces ténèbres, comme dans les films Dracula. Le monstre a été terrassé par la lumière, par ce qui avait finalement autant de substance que lui, alors que je n’avais apparemment aucune emprise dessus.

C’était la nuit dernière. Je suis encore en pyjama, et je tape depuis ce matin ce récit, que je vais bientôt mettre dans une bouteille de plastique, avant de jeter le tout dans la Seine. Pourquoi je fais ça ? Le présage de l’imminence d’une catastrophe. Je crois que ce soir, je vais mourir…

Paul HURDIN

La lettre ne fut retrouvée que trois semaines plus tard. Le signal d’alarme fut donné par les services météorologiques, car une tache anormale avait été constatée sur la photo satellite. Une tache sombre, qui occultait une ville, une ville entière : la ville d’Amery. Les scientifiques en furent intrigués, mais tout ceci passa sur la pile des « questions-intéressantes-mais-que-l’on-traitera-plus-tard ». Personne ne sait en fait qui constata la chose en premier. Mais personne ne put le nier : la ville d’Amery avait purement et simplement disparu dans la nuit du vingt-sept au vingt-huit août mil neuf cents quatre-vingt dix huit…