Gott ist todt (2010)

Pierre: Tu sais pourquoi on t’a convoqué?

Lucifer: Non, mais quelque chose me dit que vous allez me faire une annonce fracassante.

Gabriel: Pour le moins! C’est pour ça que je suis là!

Lucifer: Bon, allez, balancez, j’ai pas que ça à faire. Et puis chez vous, c’est triste, c’est tout blanc et on se les gèle, c’est déprimant.

Pierre: Et chez toi, c’est bordélique, on y étouffe, voilà, t’es content?

Lucifer: Très. Pouvez pas éteindre la lumière? C’est aveuglant…

Gabriel: Tu vas nous les casser longtemps? Pierre, je me demande si on a bien fait de le faire venir…

Pierre: Tu voulais quoi? Qu’on lui envoie un fax?

Gabriel: Je sais pas, on aurait pu envoyer un messager…

Pierre: Ça n’a jamais marché. Ils ne sont jamais revenus.

Lucifer: Pourtant, à chaque fois, j’ai eu l’info. Qu’ils ne soient pas revenus, ça ne vous questionne nullement?

Pierre: On devrait se poser des questions?

Lucifer: Je sais pas. Moi, à votre place, je me poserais des questions…

Pierre: Ouais, bon, on verra ça une autre fois. T’es prêt pour le scoop?

Lucifer: J’étais prêt dès la création, mes agneaux.

Pierre: Bon, Gaby, tu veux le faire?

Gabriel: Ouais, je m’en occupe. Bon, tu as dû remarquer depuis un certain temps qu’on a pas mal perdu d’influence…

Lucifer: Ah ça, c’est inratable! Qu’est-ce qui vous arrive, d’ailleurs?

Gabriel: J’y viens. Tu sais qu’avec une organisation comme la nôtre, une action d’ampleur, et occuper le terrain, ça ne se fait pas sans chef…

Lucifer: Bien sûr.

Gabriel: C’est là que ça devient gênant: cette perte d’influence, tout ça, ça a une origine. Y a plus de patron!

Lucifer: Si vous m’avez convoqué pour vous foutre de moi, ce n’est pas sympa.

Pierre: Non, non, je t’assure! Plus la moindre nouvelle!

Lucifer: Alors là, ça me la coupe! Vous avez lancé des recherches?

Pierre: Tu penses bien que oui! On fouillé partout, sans rien trouver. Et puis quand on s’est décidé à aller voir dans la salle du trône, pour trouver des indices…

Lucifer: Et…?

Pierre: Et il n’y avait sur le bureau ovale qu’un havane à peine fumâillé, et une crème brûlée dont il avait laissé une bonne moitié. Il était donc parti précipitamment. Je suis allé voir sur son fauteuil, et il s’est sûrement désintégré là: j’y ai retrouvé un ressort rouillé, un peu de paille et un chewing-gum à la goyave.

Lucifer: MOUAHAHAHAHAH! Le patron, le Grand Patron s’est désintégré?

Gabriel: C’est, hélas, la stricte vérité. Enfin, une certaine formulation de la Vérité.

Lucifer: Et sinon, ça peut se dire comment? Il a mis les bouts?

Gabriel: On pourrait choisir un vocabulaire moins relâché, mais en gros, c’est ça.

Lucifer: Ho putain de merde. Ca remonte à quand?

Pierre: On sait pas, au juste. Le service d’ordre ne nous a pas été d’une grande utilité…

Lucifer: Je sais, ils émargent chez moi, la mutuelle est plus intéressante. Bon, et alors? Qu’en dit Jésus?

Pierre: C’est que…

Gabriel: …tu vois, quand on s’est aperçus de ça, ça faisait un bout qu’on l’avait pas vu, le fils, et depuis, pas de nouvelles non plus. Son chapeau de paille et son râteau sont bien rangés dans son vestiaire…

Lucifer: C’est bon, ça! Vous êtes complètement décapités, alors!

Pierre: Ne te réjouis pas trop vite, nous avons encore des partisans!!!

Lucifer: Oui, oui, bien entendu, je le sais. mais pour le principe, c’est quand même bon. J’ai le droit de me réjouir, non?

Pierre: Ben, en principe, non. De toutes manières, tu ne pourras pas ébruiter la chose, tout le monde croira à une nouvelle manipulation que tu auras sortie de ton sac à malices…

Lucifer: C’est vrai que depuis que je suis dans l’opposition, vous n’avez pas vraiment fait grand chose pour soigner ma crédibilité!

Pierre: La faute à qui? Tu pouvais nous rejoindre, mais tu as préféré nous chier dans les bottes!

Lucifer: Ca ne me convenait pas, le Parti Unique, désolé… Le patron bienveillant, on repassera.

Gabriel: Je t’interdis de parler de lui ainsi!

Lucifer: Ta gueule. Juste ta gueule. Tu ne sais même pas ce qu’est le libre arbitre. Tu n’as plus de chef, et tu trembles de tous tes membres. Bon, les loulous, c’est pas que je m’emmerde, mais je vais vous laisser à vos obligations, hein, faut assurer l’intérim’! Vous ferez de ma part une grosse bise à Staline et Tonton Adolf, ok? Merci d’avance!

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Il faut tuer Yeshoua Ben Yossef (2014)

Pilate contemplait la foule à ses pieds. Ces visages grimaçants, ces poings serrés, ces bouches ouvertes comme essayant de festoyer de ses mollets, réclamaient la libération de Bâr Abbas. Il se félicitait de la dépense qu’il avait consentie. Les Grands Prêtres avaient agi selon son souhait, et désiraient ardemment la mort du rebelle nazaréen. Bâr Abbas, bien que méritant mille fois le supplice pour s’être opposé à Rome, n’était pas, en soi, une menace. Sa petite bande n’était faite que de gueux avides d’influence, si médiocre fût-elle. Mais Pilate avait besoin d’eux, pour maintenir une agitation bénigne, mais suffisante pour justifier ses demandes à Rome de moyens supplémentaires pour étendre son influence sur la région.

La nazaréen, lui, était bien plus dangereux. Son idéologie, son charisme, en faisaient un chef apte à se poser en alternative crédible à la domination romaine, et c’était inacceptable. Néanmoins, sur la forme, il ne tombait pas sous le coup de la loi romaine, il lui était donc impossible de le condamner sans jouer la carte du despote jaloux de son pouvoir. Pilate avait donc demandé – moyennant espèces sonnantes et trébuchantes – aux Grands Prêtres de monter une accusation sans faille selon les critères des Juifs, afin qu’il apparût aux yeux de la foule comme la bête à abattre. Et, le tour de passe-passe avait fonctionné à merveille : Yéshoua Ben Yossef, qui aurait pu être le libérateur de la Palestine, était devenu la bête immonde, celui dont tous voulait la mort. Il ne resterait plus à Pilate, une fois toute cette histoire réglée, d’imaginer une belle histoire pour prolonger la soumission des populations locales, en les invitant à se réjouir de leur statut d’esclaves. À ses pieds, l’agitation croissait.

Il se leva alors, et déroula son chapitre moralisateur et culpabilisateur : solennellement, il fit le geste de se laver les mains, en rappelant que ces mains demeureraient propres du sang du Nazaréen – dont il rappela l’innocence – puis se rassit. L’effet produit fut celui escompté : rien. Néant. Autant tenter de raisonner une meute de chiens enragés. Mais, il avait fait le nécessaire, il avait défendu sa position officielle. Dès lors, il n’avait plus qu’à faire crucifier Yéshoua Ben Yossef et faire circuler, grâce aux hommes qu’il avait recrutés dans l’entourage du fâcheux, une jolie légende racontant que ce qui s’était produit était préférable à toute option, et que, après tout, on n’était pas si mal en ce monde.

Sur le Golgotha, tout le monde gardait son quant-à-soi. Le moment était solennel. On avait quand même une exécution publique, celle d’un garçon apprécié, charismatique et talentueux. Sa mère et sa maîtresse le pleuraient déjà, alors qu’il n’était pas encore mort. « Très noble Pilate, lui glissa un centurion, sais-tu où est le père du supplicié ? » Pilate haussa les épaules avant de rétorquer : « C’est un cornard qui nous a appuyés, sa place n’est pas ici. Il a déjà la satisfaction d’être débarrassé de son bâtard… » Le centurion haussa les épaules à son tour, et reprit sa posture digne, entre solennité et ennui. Il espérait qu’il y aurait un peu meilleur que le vulgus au dîner, car il commençait à fatiguer, et avait envie de faire un bon repas. Pilate, lui, observait la foule autour des suppliciés – oui, il avait fait un lot, c’était plus commode, et évitait de donner au Nazaréen trop d’importance. Comment sa maîtresse s’appelait-elle, déjà ? Ah, comme c’était dommage, la mémoire ne lui revenait pas. C’était un bien joli bout de femme, aux cuisses accueillantes, et, disait-on, aussi favorables aux Palestiniens qu’aux Romains. Quelques proches du rebelle pleuraient à chaudes larmes, soutenant Mâryam, sa mère, et ses frères et sœurs. C’était l’abattement, le plus tragique, le plus profond. Les Juifs qui le suivaient ne se risqueraient pas à se dresser contre Rome.

Pilate attendit encore un moment, puis s’en alla sans même un regard pour le supplicié qui l’insultait dans sa langue, implorant ses disciples de le venger. Il n’avait sans doute pas compris qu’ils étaient vendus à Rome, et l’avaient vendu, plus sûrement que leur complice aux trente deniers. Une fois revenu dans ses appartements, il convoqua le chef de la garde, Demetrius Gala, et lui donna l’ordre suivant :

« Lorsque le Nazaréen sera mort, tu confieras son corps aux Juifs, assure-toi de repérer son tombeau.

– Bien. Que dois-je faire ensuite ?

– Deux nuits après l’inhumation, récupère le cadavre, et fais-le disparaître. Brûle-le, équarris-le et jette-le aux chiens, s’il le faut. Je m’en moque. Mais, qu’il disparaisse !

– Mais… les Juifs ne me laisseront jamais accéder au tombeau !

– Prends avec toi des légionnaires qui parlent leur langue, et faites-vous passer pour des proches du défunt, ou, que sais-je ? Au besoin, exécute les gêneurs ! Je m’occuperai de ton alibi.

– Je pars sur le champ, très noble Pilate. »

Le soleil était déjà haut dans le ciel, lorsque, sur le Golgotha, un murmure parcourut l’assistance : « Yéshoua est mort. » La puanteur était étouffante – bien souvent, les suppliciés, ivres de douleur et de fatigue, relâchaient leurs sphincters, et urine et fèces se décomposaient sous un soleil de plomb. Le centurion de faction pressa l’un de ses légionnaires de vérifier si le Nazaréen était bien mort – il savait que non, car il voyait encore ses lèvres et ses paupières bouger. Le légionnaire, froidement, prit donc sa lance, et en enfonça le fer dans le flanc du supplicié, lui arrachant un gémissement, ainsi qu’une fontaine de sang. Quelques secondes plus tard, son corps s’affaissa, et le sang ne fit plus que ruisseler de la plaie. C’était fini, il était bel et bien mort. Le centurion connaissait les ordres.

Une sinistre mascarade allait alors avoir lieu. Les Juifs contenant leur peine pour les uns, l’exprimant avec force pour d’autres, se regroupaient autour du corps pour l’enrouler dans son linceul, après que sa mère et ses frères l’eussent une dernière fois embrassé. Leurs visages poussiéreux étaient tous zébrés de sillons des larmes qui ne cessaient de rouler sur leurs joues. Ils avaient de la peine, c’était évident. Une tristesse abyssale, insondable. Demetrius Gala était venu habillé en Hébreu, entouré des douze traîtres. Ils s’étaient joints à la foule, pour accompagner le corps jusqu’au tombeau. Tout semblait bien se dérouler lorsque la maîtresse du Nazaréen, ivre de douleur, se jeta sur le cadavre, tremblante et en larmes. Éviter, l’incident, à tout prix. Gala attendit donc qu’elle se ressaisisse, puis souleva les pieds du mort en encourageant les autres à l’accompagner. Le cortège, silencieux, arriva devant le tombeau, une simple grotte naturelle à flanc de colline. On alluma des torches, pour se guider, et on déposa le corps au plus loin qu’autorisaient les lieux, puis, le cortège, après un moment de recueillement, finit par s’éloigner.

Gala et les douze disciples de Yéshoua Ben Yossef qui l’avaient trahi pour Rome campèrent un moment à quelque distance du tombeau, « pour lui rendre hommage par la prière ». Une nuit passa. Puis une journée. Finalement, la nuit tomba à nouveau. Les fidèles se relayaient pendant la journée, mais il n’y en avait pas la nuit. La seconde nuit, Gala s’introduisit dans la grotte, suivi de quelques acolytes, pendant que d’autres faisaient le guet. Ils avaient pris avec eux des sacs de toile. Avec habileté, le chef de la garde romaine découpa le cadavre, et répartit les morceaux putrides dans les différents sacs. Shimon s’était, depuis le début, acquitté de toutes les tâches, avec une efficacité qui avait fait froid dans le dos à ses compagnons, et même à certains soldats romains. Gala lui tendit un sac :

« Voilà la tête. Emporte-la de ton côté, et débarrasse-t’en. Jette-la dans le Jourdain, par exemple.

– Comme tu voudras.

– Ensuite, tu te rendras à la préfecture. Pilate veut te voir.

– T’a-t-il dit à quel sujet ?

– Non, il n’a rien dit. Il ne semblait pas en colère, si c’est ce que tu veux savoir.

– Merci, je m’y présenterai donc. Que vas-tu faire du suaire ?

– Je vais le brûler dans le feu.

– Que dire aux pèlerins qui, demain, découvriront le tombeau vide ?

– Pilate a un plan très spécial, à ce sujet-là. Je crois qu’il veut t’en faire part, si tu veux mon avis.

– D’accord. Au revoir, guerrier. »

Et Shimon s’éloigna dans l’obscurité, avec, à la main, le sac malodorant contenant la tête du supplicié. Encore quelques heures, et un nuage de mouches immondes volerait autour dans un bourdonnement obscène.

Pilate contempla Shimon en éprouvant plein de choses contradictoires. Il ne pouvait qu’avoir du respect pour celui qui, sans trembler, avait pu commettre la trahison, la profanation du corps d’un défunt, tout ça au nom d’une cause supérieure à sa personne. Mais, il ne pouvait, aussi, que mépriser cet homme qui, pour un peu d’or et pour sa tranquillité, avait trahi l’homme qui aurait pu restaurer le royaume ancien des Juifs – et se prétendait, officiellement, leur roi. Il méprisait aussi ce peuple, incapable de discerner les grands chefs, qui préféraient les vouer à la mort, plutôt qu’au pouvoir. Au final, ils méritaient bien ce qui leur arrivait, estimait-il. Pilate se saisit d’une cruche de vin, et la lui tendit. Shimon refusa, l’air grave. Il semblait craindre pour son existence. Le Romain laissa éclater sa joie suffisante.

« Ne fais pas donc cette tête ! Tu es un homme riche et tu as bien servi Rome ! Aujourd’hui, la plus grande menace contre mon autorité en Judée a été écartée, définitivement. Et ce, grâce à ton aide. Sois-en remercié !

– Définitivement ? Et le cadavre ? Demetrius Gala m’a dit que tu avais un plan.

– Il a dit vrai ! Depuis le lever du soleil, deux ou trois de mes hommes parlant hébreu, et déguisés, courent partout dans les rues de Jérusalem pour dire que le Nazaréen n’est plus au tombeau, qu’il est revenu d’entre les morts. Ils racontent qu’il a rejoint son dieu dans le ciel.

– Ton secret est donc bien gardé…

– Et j’espère que mon mensonge sera soigneusement répété. Et, pour l’entretenir, l’officialiser, je dirais, j’aurais besoin de toi.

– Pour quoi faire ?

– Pour reprendre l’enseignement du Nazaréen, le détourner à mon profit, et propager une légende que je forge de toutes pièces autour de lui. Vivant, il était dangereux, car il disait ce qu’il voulait. Mort, il est mon allié, car il dit ce que je veux.

– Je commence à comprendre… Et tu veux que je me fasse complice de cette supercherie ?

– Exactement. Tu as un sens politique, c’est indéniable. Je te protégerai, au nom de Rome. Alors, qu’en dis-tu ? »

Shimon réfléchit en silence, de longues minutes, fixant le bout de ses sandales. Le temps se dilata jusqu’à l’insupportable. Il sentait le regard de Pilate sur lui.

Finalement, il soupira.

Il était d’accord.

Le 11/06/2014 à 16h20

Comment j’ai cédé ma place dans le train à une femme enceinte

C’est un jour ordinaire, enfin, plus ou moins. Été, service allégé, ça fait une semaine, voire plus, que la navette spatiale qui me conduit vers Gare du Nord se retrouve complètement blindée à mi-parcours. Je bouquine tranquille – sans doute un John Le Carré – avec mes écouteurs sur les oreilles. Montant en bout de ligne, j’ai pu – normal – avoir une place assise.

Je ne fais chier personne, en somme.

Et là, paf, c’est la cata, le tsunami, la tornade F5 plein cadre, les orgues de Staline dans les plaines de Silésie ! Bref : dans la cohue, alors que je lève les yeux pour esquiver un énième sac à main surdimensionné porté sur le côté, voilà qu’une bonne femme me fait des signes que je ne comprends pas. Un check mémoire rapide m’apprend que je n’ai pas couché avec elle, et que ce n’est pas une connaissance professionnelle. À quoi riment ces signes ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Ah, je crois comprendre : elle veut ma place ! Ce n’est pas moi, qu’elle désigne, mais mon siège. De l’autre main, elle désigne son ventre. La courbure locale est prononcée : grossesse, ou Crohn ? A priori, la première version est la bonne. Elle est déjà sur moi, je n’ai pas d’autre choix que d’obtempérer. Je lève mon cul, sans avoir le temps de ranger mon bouquin ou de refermer mon sac à dos.

Et je me retrouve comme un con debout dans l’allée centrale, à ne pas trop quoi savoir faire de mes glingues. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, l’air réprobateur. Le pire, c’est que ce n’était pas forcément faux. Mais putain, pourquoi elle voulait ma place ? Il y en avait d’autres, non ? D’autres, d’ailleurs, plus près de la porte, qu’elle aurait pu demander à n’importe qui d’autre ! Mais, non : comme un putain d’emmerdeur de chat, elle avait décrété que c’était sa place. Et les amateurs de chats savent autant que moi de quoi sont capables ces redoutables prédateurs de places sur le canap’. Passée la honte de n’avoir pas (su) obtempérer dans les meilleurs délais à l’injonction nataliste (les femmes enceintes sont à peu près, chez nous, l’équivalent des vaches sacrées en Inde, si j’ai bien observé), je suis surtout envahi d’un sentiment d’injustice. Pauvre de moi ! Je n’avais pas pris la bonne place, j’avais pris celle qu’elle se réservait sans doute, parmi toutes les autres qu’elle aurait pu exiger.

Le résultat : l’amertume d’un cocu, le sentiment de s’être fait rançonner au nom de la bienséance. Le pire, c’est qu’à l’instar des traîne savate de Gare du Nord, qui essaient systématiquement de gratter des cigarettes d’un geste universel lorsqu’on croise leur regard, sans même se donner la peine de se déplacer pour nous adresser la parole, je crois qu’elle ne m’a demandé ma place que parce que j’ai levé les yeux au mauvais moment et dans la même direction, c’est à dire, vers là où elle se trouvait au moment où elle y était. On note néanmoins que les branleurs avachis sur leurs sièges, avec les guitares à l’équerre, elle ne leur a rien demandé, et ils n’ont pas bougé le petit doigt.

Je paye donc pour eux, aussi.

La prochaine fois, on ne m’y reprendra pas, je ne lèverai pas les yeux de mon bouquin.

ADDENDUM by Le Tigre (son blog, Quand le tigre lit):

Le rer, c’est comme à Bogotá : AUCUN eye contact. Tu te feras baiser sinon.

Petit lexique administratif pour survie en temps de réunion

réunion

« C’est un vrai sujet. » (sous-entendu : « d’inquiétude »)

« Ce dossier est une merde sans nom et tout le monde panique, parce que personne ne veut s’en saisir, ne sachant quoi en faire. »

« Rationalisation et mutualisation des process »

« Mise en place du travail à la chaîne dans des open spaces »

« Dématérialisation »

« Croissance exponentielle du volume de papier utilisé pour pouvoir travailler »

« Nous avons entrepris des actions correctives à la lumière des premiers retours d’expérience sur cette réforme. »

« Rien ne marche, et nous nous rendons compte que nous aurions dû examiner sérieusement les questions que soulevaient les services de terrain six mois avant la mise en place. »

« Je parle sous contrôle de… »

« Je bite pas un broque de ce que je bave, donc, merci de me corriger si je raconte des conneries. »

« Les procédures ont été scrupuleusement respectées. »

« Nous n’avons pas cherché à en faire plus. »

« Je vais vous orienter vers l’interlocuteur ayant compétence sur ce dossier. »

« Sois gentil, me fais pas chier avec tes conneries et va voir ailleurs si j’y suis. »

« C’est un dossier que suivait Machin, et il n’est plus là ! »

« J’ai beau être censé pouvoir te répondre, je n’ai pas d’éléments, et ça me gonfle de descendre aux archives. »

« Merci de faire le nécessaire au plus vite sur cette affaire. »

« Je n’ai pas la moindre idée de comment tu travailles, ou quelles sont tes contraintes, d’ailleurs, j’en ai rien à foutre, tout ce qui compte, c’est que tu fasses ce que je te dis pour avant-hier. »

Monsieur le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales

Le bureau du président était encore tranquille à cette heure-ci. Dans le couloir, on entendit le claquement des talons de la secrétaire qui trottinait. Elle toqua à la porte, puis la poussa et passa sa tête dans l’entrebâillement. Le président, sans lever les yeux, lâcha une syllabe étouffée et interrogative.

« Monsieur le Président ? Le Ministre des Affaires Étrangères, pour vous.

Bien, passez-le moi, Patricia.

Il est venu en personne, Monsieur le Président. Et c’est Sophie, Monsieur le Président.

Ah oui, vraiment ? Ce doit être important. Faites-le entrer, alors, Brigitte.

Sophie ! Bien, Monsieur le Président.

Si vous le dites. Merci ! »

Furax, Sophie se dirigea vers la salle d’attente, où le Monsieur le Ministre patientait en feuilletant « Le Prince », l’air parfaitement absorbé, et lui glissa que le Monsieur Président de la République l’attendait dans son bureau. « Ah, très bien ! », lança-t-il en claquant énergiquement le petit livre, avant de suivre la petite robe prune jusqu’au bureau Premier Magistrat.

Bien qu’énervé, ce fut avec cordialité qu’il salua le président.

« Pierre ! Tu as l’air en forme, comment fais-tu pour trouver du temps pour toi ?

Oh, tu sais, Gilbert, c’est essentiellement pour la galerie… Toi, en revanche, on dirait que tu as mangé une meute de lions ! D’ailleurs, que me vaut le plaisir de ce déplacement ?

Enfin, tu ne devines pas ?

Excuse-moi, non, je n’en ai pas la moindre idée. »

Gilbert s’assit face à son chef en soupirant. Il dut bien reconnaître que la charge de Président de la République n’était pas propice à en rendre le titulaire disponible pour les petites devinettes que, pourtant, il affectionnait tant. Il claqua ses mains sur ses cuisses avant de se lancer :

« Hé bien, je viens te voir au sujet du Secrétariat Général aux Affaires Moyen-Orientales !

Ah, oui. Hé bien quoi ?

Hé bien, quelle mouche t’a piqué ?

Comment ça ? L’idée te paraît mauvaise ?

Loin de là, Pierre, loin de là ! Tu sais bien que j’approuve, même !

Mais… ?

Mais, pourquoi ne m’en as-tu parlé ? Pourquoi ne pas me l’avoir proposé ? J’ai bourlingué près de vingt ans entre Beyrouth, Amman et Damas, et je pratique couramment toutes les variantes d’arabe qu’on parle là-bas !

C’est pour ça que j’avais besoin de toi au Quai d’Orsay ! Tu aurais voulu ce poste ?

Et comment ! Il était pour moi ! »

Le silence se fit, et le président posa son menton sur ses mains croisées, en contemplant son ministre avec un demi-sourire.

« Oui, tu sais, Gilbert, le SGAMO, c’est un titre un peu ronflant, mais, en soi, ce n’est pas grand-chose.

Pas grand-chose ? Tu te fiches de moi ?

Pas du tout. J’ai créé ce poste pour des raisons purement politiques, on n’est plus à l’époque de Foccart. Tu imagines un peu le foutoir, autrement ?

N’empêche qu’il avait un poste de poids !

Mais oui, mais je ne suis pas De Gaulle, je ne suis pas un pharaon. Je suis juste Président de la République Française ! Il y a des choses à prendre en compte, l’opinion publique, toute cette sorte de petites choses…

Mais, alors, à quoi bon ?

J’ai créé ce truc pour placer Papelard.

Papelard ? Le gars de l’équipe Kouchner ?

Mais non, pas lui, il a pris sa retraite il y a trois ans ! Son petit-fils Grégory ! J’avais promis à ce vieux Michel de voir si je ne pouvais pas donner un coup de pouce à la carrière du gamin.

D’où ce poste de complaisance, alors ?

Totalement. Qui voudrait dans son équipe d’un môme qui est parti de Sciences-Po’ avant la fin de sa première année, et qui a foiré pour la troisième fois le concours de l’ENA ? Hein ? Dis-le moi. »

Gilbert ne sut comment réagir. Il était partagé entre le soulagement de voir que le poste qui lui passait sous le nez était en réalité une voie de garage pour sous-doué de la politique, et la frustration d’imaginer ce qu’eût pu être ledit poste si la République s’était donné les moyens de mettre les bonnes personnes au bon endroit.

 

De retour au Quai d’Orsay, Gilbert appela son vieil ami corse pour lui demander ce qu’il avait au sujet de Grégory Papelard.

« Ah, le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales, rit le super-flic, qu’est-ce que tu veux savoir ?

Les nouvelles vont vite, je vois. Tu saurais me dire pourquoi ce gamin qui est plus nul que le mien a bénéficié d’un poste de complaisance à l’Élysée ?

Tu me fais marcher, mon vieux ?

Pas aujourd’hui, en dépit de tout le plaisir que je peux y prendre d’ordinaire.

Écoute, sincèrement, je n’ai pas envie d’en parler au téléphone…

Donne-moi des indices : je tirerai mes conclusions moi-même.

Alors, disons que le PR est un ami de longue date des Papelard, il a même évolué dans le sillage du vieux à l’époque Kouchner.

Moui, tu ne m’apprends rien. Continue, mon vieux.

Tu sais aussi qu’il a connu Papelard fils sur les bancs de l’ENA ?

Évidemment !

Mais est-ce que tu sais que Nathalie Papelard, née Thaillandier, a été chef de bureau à Bercy, du temps où le PR s’occupait des partenariats avec le privé ?

Je l’ai peut-être su, mais ça ne m’a pas marqué.

Hé bien ils allaient souvent compter les trombones dans la réserve. Jusqu’au moment où le PR qui n’était encore qu’administrateur civil a présenté Papelard à sa future femme. Ça doit remonter à vingt-quatre ans, quelque chose comme ça. Elle a accouché peu de temps après.

Tu veux dire que… ?

Tu m’as bien compris. »

Gilbert raccrocha, le souffle coupé.

 

Ce gros nul de Grégory Papelard était en fait le bâtard présidentiel !

Cupidon à la con (2009)

Aveuglé par la lumière, il plisse les yeux, incapable de comprendre ce qui se passe. Il doit se demander où il est. Je soupçonne qu’il commence à comprendre lorsque, se tortillant sur sa chaise, la brûlure de la corde sur ses poignets lui indique qu’il n’aura pas moyen de partir. je l’entends gémir un peu. Il doit se remettre doucement.

-Ca tourne, hein?

-Ha oui, alors. Qu’est-ce qui m’arrive?

-Vous avez pris un méchant coup sur la tête. Cessez de vous agiter, la nausée disparaîtra d’elle-même.

-Qui… qui êtes-vous?

Sa voix se fait porteuse d’inquiétude.

-Vous ne me reconnaissez pas? Vous m’en voyez déçu…

Il plisse à nouveau les yeux.

-Vous???

-Oui, moi!

-Je ne m’attendais pas à vous voir. Enfin, pas dans ces circonstances.

-Oui, l’idéal eut été dans une salle des banquets, ou à la mairie.

-C’est ce qui était prévu, non?

-Pour le moins, oui!

Un tremblement quasi-imperceptible traverse son corps. Je crois qu’il commence vraiment à entrevoir la suite. Ses joues d’ordinaire roses blêmissent. J’enchaîne:

-Nous avions un accord, vous et moi, vous vous en souvenez?

-Bien sûr, il tient toujours, d’ailleurs, non?

-A vous de me le dire, mon cher!

Je me plante face à lui.

-Vous n’avez pas l’air très motivé pour honorer votre part du contrat, en tout cas.

-Que voulez-vous dire? J’ai toujours fait de mon mieux!

J’explose.

-DE VOTRE MIEUX? VOUS VOUS FOUTEZ DE MOI?

S’il le pouvait, il rentrerait dans la chaise, s’insinuerait dans les fibres du bois. Il serre les mâchoires et déglutit avec effort. Je me rassois, et pousse sur la table le dossier.

-C’était pourtant difficile de la louper, elle, non?

-C’est pas aussi simple que vous le croyez…

Sa voix tremble. Il n’est plus sûr de rien. J’ouvre le dossier. Une photo d’Elle.

-On ne peut pas dire que vous l’ayez manquée, je vous l’accorde. Mais votre tir était foireux quand même.

Je tourne sa photo, et Lui apparaît. Lunettes de soleil, look de footballeur star. Du vent. Rien pour elle, en tout cas. Alors pourquoi lui? Le grotesque bambin rose dodu fessu et ailé s’agite.

-Pourquoi lui?

-Ce… ce n’était pas prévu, vous savez…

-C’est votre métier, pourtant.

-Je vous répète que j’ai fait de mon mieux!

Sans rien dire, je me lève. Mes yeux sont plongés dans les siens, et je me délecte de la terreur que j’y lis. Je serre son petit cou gras entre mes mains.

-Je suis très déçu par votre attitude.

Il hoquette, siffle, gargouille, larmoie, de la morve s’écoule de son nez. Le rose vire à un beau parme puis tire vers le violacé. C’est suffisant. Je le repousse en arrière, et il tombe.

-Je vous avais payé grassement, il me semble, pour cette mission, non? Vous n’aviez pas le droit à l’erreur!

Coup de latte dans les côtes.

-A qui la faute? Vous avez le chic pour vous enticher de femmes qui ne sont pas pour vous!

-Ce n’est pas votre problème.

-Oh si, c’est mon problème! Mon job, c’est de faire respecter l’ordre des choses! Et vous n’allez pas dans le bon sens!

Il a une quinte de toux grasse. Ca gargouille, et quelques petite bulles de sang se forment à la commissure de ses lèvres. Je me penche, et redresse la chaise. J’empoigne ses ailes. C’est mignon, c’est tout doux.

-Non, ça n’est pas votre problème. Du moment que vous avez accepté mon argent, ça n’était plus votre problème du tout.

CRAC! J’arrache d’un coup sec les deux ailes, et il hurle comme un fou en pleine crise. Je prends la photo du mec en main, et la lui colle sous le nez.

-Votre problème, maintenant, c’est lui.

-Je ne peux défaire ce qui a été fait…

C’en est trop.

-Vraiment?

-Oui. C’est trop tard, vous êtes fini, mon vieux, out! Hors-jeu! Sur le banc de touche, ça fait un moment, mais vous ne le saviez même pas!

-Non, je l’ignorais, à vrai dire.

Je défais le bouton de mon holster.

-Hé bien c’est le cas. Vous seriez sympathique, vous me feriez pitié.

-Mais je vous inspire quoi, en réalité?

-Franchement, là, vous me faites rire. Je ne peux pas vous prendre en pitié. Vous êtes l’artisan de votre propre perte, mais votre obstination et votre aveuglement vous ont empêché d’en prendre conscience. C’est dérisoire…

Main sur la crosse. Sous ma paume, je sens le quadrillage des plaques de couche.

-Vous savez, à présent, vous avez un autre problème, alors.

-Lequel?

-Moi.

Je sors mon Desert Eagle. Chambré en .50 AE, une des plus grosses munitions existantes pour les flingues. Rutilant, chromé. Son reflet se voit sur le canon.

-Vous croyez me faire peur?

-Vous faire peur?

-Vous n’allez pas tuer Cupidon. J’ai trop à faire. Vous ne porterez jamais ça sur votre conscience. Vous allez me laisser partir, et trimbalerez votre croix, comme le loser que vous avez toujours été. A vous voir, je me demande même si j’aurais réellement pu quelque chose pour vous.

Je soupire. Retarder le moment. Comme une éjaculation. Je tremble, le plaisir monte. Je sais que c’est imminent.

-Je crois que vous vous posez les mauvaises questions, mon pauvre vieux. Cloué sur cette chaise, des os fêlés, voire brisés. Vous n’avez plus vos ailes. Et ces petites choses blanches, par terre, je suppose que ce sont des dents. Et ce ne sont pas les miennes.

-Et quelles questions croyez-vous que je devrais poser?

Je me tourne vers lui, le tenant en joue.

-Ce que vous auriez pu faire pour VOUS, par exemple.

Mon doigt se crispe quatre fois sur la queue de détente. Mon bras recule à chaque fois mais je tiens bon. A bout portant.

Sa chair vole aux quatre coins de la pièce, et les quatre impacts chacun de la taille d’un ballon de basket l’ont littéralement coupé en deux.

J’ai du sang plein le grimpant.

-Meeeeeeeerde, mon falzar! Même mort, ce petit con m’emmerdera jusqu’au bout!

14/02/2009 23h25

Le Dictateur (2012)

-Toute cette foule…

-Ils sont venus t’acclamer.

-Combien sont-ils?

-On estime qu’ils sont environ cinquante mille, venus des quatre coins du pays.

-C’est très satisfaisant. La délégation voit ça, de son balcon?

-Ils ne peuvent rien louper du spectacle, de toutes façons, on les entend à des lieues à la ronde.

-Formidable. Ca va me légitimer à l’extérieur.

-N’oublie pas que tu as été élu démocratiquement! La question ne se pose pas. Du moins, pas encore…

-C’est juste. Regarde-moi tous ces cons…

-On ne peut pas dire qu’ils voient beaucoup plus loin que le bout de leur nez, en effet.

-Je suis leur héros. Je vais les mener à une guerre couteuse, mais ils m’adulent véritablement. C’est formidable. Même des moutons seraient moins abrutis.

-Permets-moi de te rappeler ton programme!

-Hé, quoi? Je n’ai pas menti!

-Tu n’as pas annoncé que tu magouillerais avec le Parlement pour te faire attribuer les pleins pouvoirs et proclamer l’Empire!

-Bien sûr, je n’allais pas leur annoncer que j’allais la leur mettre bien profond, comme ça, à sec et sans vaseline!

-Pour l’instant, ton assise est assez faible, les conservateurs sont avec nous, les modérés hésitent, et les Travaillistes et les Réformateurs grognent. Seules les banques et l’Armée marchent avec nous aveuglément!

-Ca me ferait bien mal où je pense que les banquiers ne nous suivent pas, avec ce que je leur ai versé!

-En même temps, je crois qu’ils te craignent.

-Ils ont raison, je vais tout confisquer, l’an prochain!

-Tout doux! Si tu y vas trop fort dès le début, il pourrait y avoir sursaut populaire. Et là, gare à tes miches, car je serai déjà en Amérique Latine sous un faux nom!

-Et tu auras bien raison. regarde, là, au fond du forum, ne serait-ce pas ce bon vieil Ambrosius, qui pendouille?

-Si, c’est bien ça. Il était d’une nature bien trop loquace, et le peuple a besoin de tranquillité. Nous avons été obligés de le faire taire.

-Dommage, il savait recevoir…

-N’y pense plus, tu as à présent toute latitude pour organiser les fêtes les plus somptueuses que tu puisses rêver.

-Fais comme moi, salue-les.

(…)

-As-tu préparé un discours?

-Oui, mais je parlerai tout-à-l’heure. Là, je chauffe le public, c’est tout. C’est amusant, mais je sens que je vais vite en avoir marre.

-Tu sais, même être le Grand Libérateur impose quelques contraintes. Au moins la première année.

-Pffffffffff ça me gonfle.

-Je le sais bien, qui est-ce que ça ne gonflerait pas? Mais bon, pense à ce que tu vas pouvoir leur faire faire! Souviens-toi de tes plaidoiries vibrantes au tribunal, de tes discours enflammés au parlement. Tu les mènes par le bout du nez!

-Ouais, c’est vrai. Putain, j’ai torché mon discours vite fait, c’est pas satisfaisant.

-Improvise! Ils attendent des formules choc, ils attendent de vibrer, pas de faire fonctionner leur cervelle. Déjà, ça reste à démontrer qu’ils en aient une…

-Vu mon programme, on peut en douter. Ça se lisait bien en filigrane, non? Empire, conquêtes, guerre… Je crois cependant avisé d’avoir gardé pour moi mon Code du Météquat.

-Je crois aussi.

-Bon, alors, tu le fais, ce putain de discours? j’ai mal aux arpions!

-Hé, tu sais à qui tu parles? Au dictateur! Alors calme ta joie pépère, je fais ce que je veux, d’abord.

-Bon bah moi, je pose un cul, alors.

-Comme tu veux. Sers-toi un apéro, en attendant.

-Merci, c’est ce que je vais faire.

-Bon, bah on y va avec le discours, comme ça, ce sera fait.

(…)

-Putain, j’y crois pas: des formules toutes faites, des slogans à la con, trois ou quatre mots clés, et ils mouillent tous leurs culottes!

-Bien sûr, tu t’attendais à quoi?

-Je ne sais pas, j’ai toujours eu un peu foi en le genre humain…

-Peut-être parce que tu n’en fais pas partie?

-Peut-être.

-Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

-La suite des festivités, c’est aux arènes, des esclaves venus des îles barbares vont faire une démonstration de leur sport. Avec les pieds, ils se passent une panse de brebis gonflée d’air, et s’efforcent de la placer sur le territoire adverse. Ça, et un coup de becquetance gratis, ils vont me foutre la paix.

-Pas mal. et nous?

-Nous? J’ai bien envie de chouiller un coup.

-Quelque chose à proposer?

-Tu vois, la belle brune aux yeux de biches, là, à quelques pas des escaliers?

-Oui, bien sûr, y a qu’un aveugle, qui la louperait!

-Fais-la venir. Et fais monter du vin, aussi.

-Très bien. Quoi d’autre?

-Prépare des petits cadeaux, si elle est consentante, ça sera plus sympa. En plus, ça me dispensera de courir ou de la maintenir avec le ventre plein.

-Ca marche. On fait des viandes grillées?

-Oui, pourquoi?

-Bah parce que comme ça, je vais faire monter du Côtes du Rhône.

-Cool. Ah, et puis le service, que des jeunes filles à poil, hein?

-D’accord.

-Et puis tu glisses un ou deux garçons. On n’est pas des barbares, tout de même!

-Très bien. Ton épouse sera des nôtres?

-Non, je l’ai envoyée chez ma belle-sœur, dans les Alpes. Elles composent des poèmes lénifiants et courent après les chèvres dans les pâturages en se rêvant bergères.

-Beau programme. Bon, je fais rouler tout ça. Autre chose?

-Oui, une seule: pas trop grasse, la viande, j’ai encore pris du bide, ce mois-ci!

La Gamelle (2010)

Grumpy-Cat-Narcissism-Test

-Quand même, t’es chié! Tu finis jamais ta gamelle!

-J’en garde pour plus tard, nuance!

-Ouais…tu espères surtout que ça se mue en quelque chose qui te plaît!

-Ok, j’avoue.

-Tu vois? Pourtant, tu sais, on peut pas toujours manger ce qui nous plaît!

-Et toi, tu fais quoi, au juste?

-Des fois, je me force! Tu crois que j’aime les épinards?

-Mouais… Va pas me raconter que tu en manges tous les deux jours. Une fois par semaine, c’est un gros max. Entre les deux, tu te fais des gueuletons sur mesure!

-Bin quoi, je l’ai bien mérité, non? J’ai un métier, je bosse! Toi, tu te glandes toute la journée!

-C’est pour ça que je suis là, non? et puis tu es bien content de me trouver là en arrivant le soir!

-C’est vrai.

-Donc, tu vois, pas la peine de me reprocher tes propres choix.

-N’empêche, tiens chié quand même!

-Ouais, ouais, c’est vrai. Maintenant, gratte-moi encore entre les oreilles, tu veux? Après, promis, je te fous la paix, et je vais sur mon coussin.