Une petite dose de sympathie pour le Diable

On dit qu’on s’habitue à beaucoup de choses, même les pires.

J’ai envie de dire que c’est vrai et faux en même temps. Disons qu’on ne s’habitue pas : on trouve des stratégies pour vivre avec, et on va de l’avant, comme ça. Un peu comme lorsqu’on a bricolé ses toilettes, qu’on se retrouve les mains pleines de merdes : l’important, c’est de terminer, alors, on n’y pense plus. On finit de bricoler le siphon, on s’assure que tout va bien. Et, ensuite, seulement ensuite, quand c’est fini, on s’autorise à aller au lavabo, pour laver à grande eau cette puanteur immonde, qui semble rester des heures et des jours entiers, comme incrustée dans la peau. On fait au mieux pour vivre avec, oublier, ne pas y penser.

Please allow me to introduce myself

I am a man of wealth and taste

Alors, forcément, on se retrouve avec une chanson qui tourne en boucle dans la tête, un mantra qui nous rassure. Une prière. Parfois, celle-ci recèle des vrais morceaux d’ironie, comme les morceaux de fruits dans ces yaourts brassés. Mais, oui, comme ceux qu’on voit à la télé.

I’ve been around for a long, long year

Stole many a man’s soul to waste

Ahmedi Hamchari, 41 ans, né à Baghdad. Président d’une boîte d’import/export. Il a financé toute l’opération à La Défense. Ce n’est pas le cerveau, seulement le trésorier. Mais il est au moins aussi important. Enfin, il était. Il est mort à Londres, poignardé sur le parking de sa société pour une poignée de billets. Deux cents livres, à peine.

Youssef Bouleghlem, 28 ans. Né à Drancy. Sans emploi connu. Probablement trafics divers, mais, le dossier ne le disait pas. Logisticien, il a acheminé depuis la frontière et planqué les armes et les explosifs. Réfugié à Bruxelles sous une identité usurpée depuis l’attentat, il est mort trois semaines après Hamchari. L’enquête a conclu à un robinet de gaz laissé ouvert.

Fayçal Drari, 53 ans. Né à Amman, citoyen jordanien. Chimiste, spécialiste dans les carburants. C’est lui qui a préparé les explosifs. Des promeneurs ont découvert son corps sans tête dans un fossé de la banlieue d’Amman. Il ne semble pas que les enquêteurs aient beaucoup creusé.

Slimane Benchétrit, 33 ans. Né à Beyrouth, naturalisé grec en 1992. Ingénieur. Son rôle ne m’a pas été communiqué – je suppose qu’il a fabriqué les détonateurs. C’est à lui que j’ai envoyé la tête de Drari, avec une photo de sa propre ganache, pour lui faire comprendre qu’il était le suivant. Des balles de .22 Long Rifle subsoniques, avec un réducteur de son. Personne n’a rien entendu. Une dans la tête, et deux dans le thorax. Il vivait si isolé dans sa coquette villa à l’écart de tout sur Lesbos qu’on a mis deux bonnes semaines à s’inquiéter de son sort.

And I was ’round when Jesus Christ

Had his moment of doubt and pain

L’important, je l’ai vite compris, n’était pas d’éliminer ces cibles. Il s’agissait simplement de faire sortir de son trou le cerveau de l’opération, Abou Nassereddine, quel que soit son vrai nom. J’ai lu qu’apparemment, il est mort dans un accrochage très violent avec la Guardia Civil dans le Sud de l’Espagne. Ça sent le traquenard.

Made damn sure that Pilate

Washed his hands and sealed his fate

Difficile, néanmoins, de croire que nous avons agi seuls. Le MI6 a dû mettre son pif dedans. De toutes façons, ça ne me regarde pas. Ou plus. Si jamais ç’a été un jour mes oignons. Tout ce que je veux, c’est passer du bon temps, m’éclater un minimum. Me laver les mains, aussi. La dernière fois, c’était jusqu’au sang. Quatre personnes, la femme d’un trafiquant d’armes, l’associé de celui-ci ainsi que leurs gardes du corps. Fallait faire peur. Alors, j’ai fait peur. Dans le plus pur style crade, bien vomitif. Et je me suis senti souillé pendant des semaines. Ça s’est arrêté quand j’ai recommencé à dormir. Je me fais vieux, peut-être. Pourtant, la question morale, je ne me la pose tout simplement pas. Je me dis que je suis un patriote, que je fais ça pour mon pays. Ça me rassure, même si je sais que c’est une fiction comme une autre, comme ma propre vie.

Je suis une légende, rien d’autre.

Un conte à dormir debout, pour les enfants pas sages, qui font péter des bombes sur l’esplanade de La Défense, ou qui vendent des fusils qui tuent nos gars. Un mythe ténébreux qui enfle grâce à la rumeur. Déjà, on me prête des éliminations qui ne sont pas de mon fait. Leur inconscient collectif éventuel semble s’être emparé de moi pour faire de moi leur croquemitaine. À la bonne heure. S’ils croisent mon chemin et devinent qui je suis…

Pleased to meet you

Hope you get my name

But what puzzles you

Is the nature of my game

Je suis sans doute une sorte d’ange de la Mort. Mais, un ange de la Mort républicain, alors. Mais, avec les missions, avec le temps, patriotisme et républicanisme deviennent des formules magiques. Il y a plusieurs comptes numérotés dont je suis le titulaire, disséminés un peu partout dans le monde. Comme toujours, l’argent arrivera, en versements modestes à chaque fois. Rien de suspect. Rien qui vaille la peine d’être signalé. Une petite partie, pas plus d’un dixième, me sera remise en liquide. Une enveloppe que je retrouverai dans ma poche, dans ma sacoche. Ou bien, une clé pour une consigne, à l’aéroport. Ce sera peut-être dans un journal plié que me tendra un inconnu dans un bar ou sur un banc public.

Qu’importe !

J’irai flamber un peu au casino, boire du champagne, tenir par la taille quelques jolies jeunes femmes qui boiront de leurs grands yeux émerveillées le suc de ma légende. Peut-être l’une d’entre elles, impressionnée, me fera le plaisir d’honorer ma couche. On baisera comme des fous, ou comme des ados amoureux, histoire d’y croire. Ça, c’est si elle est vraiment malheureuse. Et moi ? Il y a bien longtemps que « moi », ce n’est plus un sujet. J’ai appris tant de réponses diverses et variées à son sujet, qu’il est devenu moi, ou je suis devenu lui. De quoi devenir fou, non ? Je risque ma vie, ma santé, ma liberté, pour un pays où je ne vis même pas. Malgré le fric, les avantages, le Moët et les jolies brunes aux jambes interminables, j’ai parfois la trouille. Mais, toujours, je me fais horreur. Un ancien de la maison disait que c’était un métier de seigneur, mais avec des méthodes de voyou. C’est sans doute ça, le cœur du truc.

Please allow me to introduce myself

I’m a man of wealth and taste

Il doit falloir une petite dose de sympathie pour le Diable.

Monsieur le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales

Le bureau du président était encore tranquille à cette heure-ci. Dans le couloir, on entendit le claquement des talons de la secrétaire qui trottinait. Elle toqua à la porte, puis la poussa et passa sa tête dans l’entrebâillement. Le président, sans lever les yeux, lâcha une syllabe étouffée et interrogative.

« Monsieur le Président ? Le Ministre des Affaires Étrangères, pour vous.

Bien, passez-le moi, Patricia.

Il est venu en personne, Monsieur le Président. Et c’est Sophie, Monsieur le Président.

Ah oui, vraiment ? Ce doit être important. Faites-le entrer, alors, Brigitte.

Sophie ! Bien, Monsieur le Président.

Si vous le dites. Merci ! »

Furax, Sophie se dirigea vers la salle d’attente, où le Monsieur le Ministre patientait en feuilletant « Le Prince », l’air parfaitement absorbé, et lui glissa que le Monsieur Président de la République l’attendait dans son bureau. « Ah, très bien ! », lança-t-il en claquant énergiquement le petit livre, avant de suivre la petite robe prune jusqu’au bureau Premier Magistrat.

Bien qu’énervé, ce fut avec cordialité qu’il salua le président.

« Pierre ! Tu as l’air en forme, comment fais-tu pour trouver du temps pour toi ?

Oh, tu sais, Gilbert, c’est essentiellement pour la galerie… Toi, en revanche, on dirait que tu as mangé une meute de lions ! D’ailleurs, que me vaut le plaisir de ce déplacement ?

Enfin, tu ne devines pas ?

Excuse-moi, non, je n’en ai pas la moindre idée. »

Gilbert s’assit face à son chef en soupirant. Il dut bien reconnaître que la charge de Président de la République n’était pas propice à en rendre le titulaire disponible pour les petites devinettes que, pourtant, il affectionnait tant. Il claqua ses mains sur ses cuisses avant de se lancer :

« Hé bien, je viens te voir au sujet du Secrétariat Général aux Affaires Moyen-Orientales !

Ah, oui. Hé bien quoi ?

Hé bien, quelle mouche t’a piqué ?

Comment ça ? L’idée te paraît mauvaise ?

Loin de là, Pierre, loin de là ! Tu sais bien que j’approuve, même !

Mais… ?

Mais, pourquoi ne m’en as-tu parlé ? Pourquoi ne pas me l’avoir proposé ? J’ai bourlingué près de vingt ans entre Beyrouth, Amman et Damas, et je pratique couramment toutes les variantes d’arabe qu’on parle là-bas !

C’est pour ça que j’avais besoin de toi au Quai d’Orsay ! Tu aurais voulu ce poste ?

Et comment ! Il était pour moi ! »

Le silence se fit, et le président posa son menton sur ses mains croisées, en contemplant son ministre avec un demi-sourire.

« Oui, tu sais, Gilbert, le SGAMO, c’est un titre un peu ronflant, mais, en soi, ce n’est pas grand-chose.

Pas grand-chose ? Tu te fiches de moi ?

Pas du tout. J’ai créé ce poste pour des raisons purement politiques, on n’est plus à l’époque de Foccart. Tu imagines un peu le foutoir, autrement ?

N’empêche qu’il avait un poste de poids !

Mais oui, mais je ne suis pas De Gaulle, je ne suis pas un pharaon. Je suis juste Président de la République Française ! Il y a des choses à prendre en compte, l’opinion publique, toute cette sorte de petites choses…

Mais, alors, à quoi bon ?

J’ai créé ce truc pour placer Papelard.

Papelard ? Le gars de l’équipe Kouchner ?

Mais non, pas lui, il a pris sa retraite il y a trois ans ! Son petit-fils Grégory ! J’avais promis à ce vieux Michel de voir si je ne pouvais pas donner un coup de pouce à la carrière du gamin.

D’où ce poste de complaisance, alors ?

Totalement. Qui voudrait dans son équipe d’un môme qui est parti de Sciences-Po’ avant la fin de sa première année, et qui a foiré pour la troisième fois le concours de l’ENA ? Hein ? Dis-le moi. »

Gilbert ne sut comment réagir. Il était partagé entre le soulagement de voir que le poste qui lui passait sous le nez était en réalité une voie de garage pour sous-doué de la politique, et la frustration d’imaginer ce qu’eût pu être ledit poste si la République s’était donné les moyens de mettre les bonnes personnes au bon endroit.

 

De retour au Quai d’Orsay, Gilbert appela son vieil ami corse pour lui demander ce qu’il avait au sujet de Grégory Papelard.

« Ah, le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales, rit le super-flic, qu’est-ce que tu veux savoir ?

Les nouvelles vont vite, je vois. Tu saurais me dire pourquoi ce gamin qui est plus nul que le mien a bénéficié d’un poste de complaisance à l’Élysée ?

Tu me fais marcher, mon vieux ?

Pas aujourd’hui, en dépit de tout le plaisir que je peux y prendre d’ordinaire.

Écoute, sincèrement, je n’ai pas envie d’en parler au téléphone…

Donne-moi des indices : je tirerai mes conclusions moi-même.

Alors, disons que le PR est un ami de longue date des Papelard, il a même évolué dans le sillage du vieux à l’époque Kouchner.

Moui, tu ne m’apprends rien. Continue, mon vieux.

Tu sais aussi qu’il a connu Papelard fils sur les bancs de l’ENA ?

Évidemment !

Mais est-ce que tu sais que Nathalie Papelard, née Thaillandier, a été chef de bureau à Bercy, du temps où le PR s’occupait des partenariats avec le privé ?

Je l’ai peut-être su, mais ça ne m’a pas marqué.

Hé bien ils allaient souvent compter les trombones dans la réserve. Jusqu’au moment où le PR qui n’était encore qu’administrateur civil a présenté Papelard à sa future femme. Ça doit remonter à vingt-quatre ans, quelque chose comme ça. Elle a accouché peu de temps après.

Tu veux dire que… ?

Tu m’as bien compris. »

Gilbert raccrocha, le souffle coupé.

 

Ce gros nul de Grégory Papelard était en fait le bâtard présidentiel !

La dame de Pékin – 4

36, quai des Orfèvres, Paris

Las, Belkrane et Wiessbacher se lancent un regard entendu. Frustration de ne pas avancer. Un homicide, probablement volontaire et prémédité, mais encore rien de sûr. Ils attendent l’appel de Melkian. Distraitement, Belkrane remue un peu les sacs plastiques dans lesquels les effets personnels de la victime ont été placés, étiquetés. Un paquet de cigarettes blondes à moitié plein, un peu de monnaie, des clés qui ouvrent des serrures inconnues, un paquet de chewing-gums neuf, un papier griffonné avec des informations illisibles.

-Au fait, lance Wiessbacher, je n’ai pas lu le rapport de l’examen gynécologique. Qu’est-ce qu’il dit ?

-Plus vierge, entre autres.

-Agression sur mineur, donc ?

-Pas sûr, c’est peut-être antérieur. Ils ont relevé aussi des petites cicatrices, dans le vagin. Mais, rien qui permette de conclure à un viol. Elle s’était peut-être envoyée en l’air façon hardcore.

-Je vois. Et pas de traces de coups.

-Pas la moindre. Elle était soignée, coiffée, maquillée, et ses ongles étaient vernis et intacts. Rien qui permette de croire qu’elle a pu être séquestrée par un détraqué. C’est pas aujourd’hui que tu auras ton Guy Georges.

-Faut croire que non ! Quand Melkian aura appelé, et si ce qu’il a dit se confirme, on devra sérieusement fouiller l’ordinateur et le téléphone.

-C’est vrai…

Belkrane tourne et retourne le papier griffonné. Il tourne la tête, plisse les yeux. Il distingue, sous les coups de stylo, de fins caractères d’imprimerie. Tout n’est pas lisible, loin de là. Une adresse, un établissement commercial ? Peut-être une piste… Il fait glisser le papier vers Wiessbacher, en lui désignant du bout de l’index les petits caractères :

-Tu as vu ? On dirait une adresse, non ?

-On dirait, en effet.

Les deux hommes pensent à Nathalie Rouillon, leur collègue experte – officieuse – en imagerie numérique. Belkrane numérise le document haute résolution, et monte à l’étage où se trouve le bureau de sa collègue. Celle-ci accueille de bon cœur toute nouvelle activité qui viendrait interrompre l’interminable rédaction de son rapport. Belkrane lui explique sa démarche, qu’il lui a envoyé la photographie numérisée sur son mail, et ce qu’il aimerait qu’elle fasse. Elle jette rapidement un œil à la photo, avant de répondre :

-Je garantis rien, mais je peux sûrement t’arranger ça.

-C’est gentil.

Belkrane s’apprête à sortir, lorsqu’elle l’interpelle :

-Tu peux rester, dans dix minutes, on sera fixés sur ce que je peux en tirer !

-Tu es sure ?

Elle hoche la tête, le regard dans le vide. Elle est déjà absorbée dans les méthodes qu’elle va employer. Puis, elle pivote brusquement vers son ordinateur, charge l’image dans le logiciel de retouche, et commence ses clics. Détourage, zoom. Le curseur de la souris se promène sur des réglages, contraste, luminosité, balance des couleurs. Progressivement, les inscriptions au stylo s’estompent, les caractères d’imprimerie ressortent. Wiessbacher est admiratif ; Belkrane, lui, est déjà plus habitué à tout ça : il a grandi parmi les hautes technologies. D’ailleurs, son téléphone mobile vibre.

Il s’en saisit, et reconnaît le numéro du bureau de Melkian :

-Alors ?

-Alors, c’est confirmé. C’est quelqu’un d’autre qui lui a fait l’injection, elle n’a en aucun cas pu la faire elle-même. C’est un meurtre.

-Je te remercie, je monte chez le Grand Manitou. Bon boulot.

Belkrane croise le regard de Wiessbacher : il a compris.

La dame de Pékin – 3

Institut médico-légal de la Préfecture de Police, quai de la Rapée, Paris

Le visage fermé, Sandrine Foulquier s’assoit. Ses lèvres ont juste laissé échapper « Oui, c’est bien elle. » Plus la force de pleurer, ou de se révolter contre le destin, ou le manque de chance, ou encore les salauds qui l’ont amenée là. Elle a dorénavant envie d’une seule chose : dormir. Se reposer, essayer de vider sa tête.

Le Docteur Melkian a rabattu le drap sur le visage de Fanny, et adresse à Belkrane un regard lourd de sous-entendus. Le lieutenant de police s’approche, et ils échangent à voix basse :

-Il y a un problème ?

-On peut le dire, oui, sur les résultats toxicologiques. Le labo veut refaire une expertise. Il y a des choses qui ne semblent pas coller.

-Qu’est-ce qui peut ne pas coller ?

-Les barbituriques retrouvés dans son corps. La dose semble anormalement élevée, pour ce qu’on a pu retrouver dans son estomac.

-Et alors ?

-Alors, pour moi, en toute logique, la petite devait être inconsciente, au moment de l’injection. Mais, j’attends la confirmation du labo. Ils m’ont promis les résultats pour le milieu d’après-midi.

-D’accord, vous pourrez me rappeler, dès que vous les avez ?

Melkian hoche la tête. Pas de problème. Il a le sérieux qui sied à sa fonction, et ses traits de corneille déplumée lui donnent un tour sinistre dans les néons blafards de la salle climatisée. Il salue poliment Madame Foulquier et les deux policiers qui la raccompagnent chez elle, puis se hâte de sortir du local, qu’il trouve toujours effroyablement déprimant. « Au moins, songe-t-il, celle-ci, on sait qui c’est. »

La dame de Pékin – 2

Vendredi 1er août 2012

Carrières-sur-Seine, banlieue parisienne

Belkrane évite de dire quelque chose. Le visage de Sandrine Foulquier est rouge, bouffi de larmes. Elle pleure en silence. Les bijoux retrouvés sur le corps sont les mêmes qu’avait emmenés sa fille le jour de sa disparition. Elle essuie ses larmes avec un mouchoir en papier, en s’excusant.

-On s’était brouillées, au sujet des sorties. J’ai cru un temps qu’elle était partie rejoindre son père, à Narbonne, mais il n’avait pas de nouvelles. Ses copains et copines non plus.

-Vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’elle a pu chercher, à Paris ?

-Non, non… Elle n’y allait presque jamais, sauf pour aller s’acheter des vêtements ou des disques.

-Fanny ne vous a jamais parue tentée par la drogue ?

-Oh non, jamais ! Elle ne supportait même pas l’alcool.

Belkrane prend note, à l’ancienne, sur son petit carnet papier.

-Elle avait un petit ami ?

Le regard perdu dans le vide, la mère de Fanny secoue la tête négativement.

-Pas en ce moment.

-Madame Foulquier, je vais devoir vous demander de m’accompagner pour reconnaître formellement le corps.

Entre deux sanglots, elle lui demande de lui accorder un instant pour se préparer. Il sait qu’elle va se réfugier à l’intérieur pour pleurer. Il s’allume une cigarette pour patienter en observant la rue. Le quartier est tranquille. C’est un pavillon coquet, sans être outrageusement bourgeois, avec un petit jardin. Lui qui a grandi avec cinq frères et sœurs dans un HLM de Montfermeil a du mal à comprendre ce qui peut amener une fille unique, sincèrement aimée par sa mère, à fuir un tel domicile. Il redescend les marches du perron et rejoint Rodolphe Wiessbacher, son binôme depuis son arrivée à la Police. À un peu moins de 10 ans de la retraite, c’est un « vieux de la vieille », rougeaud et robuste.

-Qui s’occupe de faire le voisinage, demande-t-il, tu veux le faire ?

-Ça m’arrangerait que tu t’en occupes, à vrai dire.

-OK. Tu m’inviteras au restau, comme ça.

Belkrane sourit :

-D’accord.

La dame de Pékin – 1

la dame de PékinLundi 27 août 2012

Paris, rue de Belleville

Les gyrophares illuminent les façades. À demi-dissimulé par des sacs poubelle jetés le long d’un grillage, le corps d’une jeune fille de seize ans est l’objet de toutes les attentions des services de police. Dans le quartier, bien évidemment, personne ne sait rien. Rien vu, rien entendu. La communauté chinoise, repliée sur elle-même et très représentée dans le quartier, n’a pas envie de d’être dérangée par ce genre d’affaires.

Constatations, photographies, relevés. Tout est fait dans les règles de l’art. Le lieutenant Omar Belkrane sursaute en voyant les traits de la défunte. Il retourne au commissariat pour faire quelques vérifications. Il veut en avoir le cœur net : ce visage presque poupin, il l’a déjà vu quelque part. Épinglé sur un mur, mais aussi en machine.

Dans l’air encore frais du matin, l’inconnue est transportée dans un sac à l’institut médico-légal. On murmure « encore une camée », « de plus en plus jeune », « pas étonnant, avec ce qui circule ». Belkrane est pressé d’arriver. Le soleil qui monte dans le ciel, les jupes courtes, tout ça, il s’en fout. Il veut savoir.

 

Extrait de Paris-Matin daté du 28 août 2012

Le corps d’une jeune femme apparemment mineure a été retrouvé sans vie rue de Belleville, dans le 19ème arrondissement de Paris, hier matin. Les faits se seraient déroulés dans le courant de la nuit. Aucun témoin n’a pu être entendu jusqu’à présent, et les enquêteurs s’orientent vers la thèse d’une mort accidentelle par surdose de stupéfiants.

L’information reste à confirmer, toutefois, il pourrait s’agir de Fanny Grandjean, 16 ans, dont sa mère est sans nouvelles depuis qu’elle est partie de leur domicile de Carrières-sur-Seine (78) le 15 juin dernier.

La dame de Pékin – 15

-Kunetsov vient d’appeler. Nouveaux ordre : nous laissons tomber la filière d’intox. Faites suivre à Levallois tout ce que vous avez.

-Et l’AACFC ?

-Ils vont les court-circuiter aussi. Votre mission est terminée, Michel.

-Mais…

-Discutez pas. Vous avez été impeccable, comme d’habitude. Je lui parlerai de vous, d’ailleurs.

-À vos ordres…

Il savait ce que ça signifiait. Il rangea son téléphone et soupira. Les documents avaient été numérisés pour ses archives, il les fit alors faxer à la DCRI. Ce n’était plus une affaire de services secrets, mais une affaire de super-flics. Son opération d’intoxication était abandonnée formellement – aurait-elle d’ailleurs survécu au retrait de la représentation diplomatique chinoise à Paris ? Vraisemblablement, en haut lieu, on souhaitait colmater les fuites. Le contre-espionnage était sans doute sur la trace des agents chinois implantés dans l’Hexagone pour les court-circuiter, eux aussi.

Il annonça à la petite secrétaire qu’il prenait congé, s’enquérant au passage de la possibilité de la recontacter, « au cas où l’un ou l’autre de ses dossiers seraient incomplets ». Elle gloussa un peu en lui répondant que ce serait avec plaisir qu’elle répondrait à ses attentes. Satisfait, Michel quitta la SELECTROP sans même saluer ses hôtes. Tout désignait Santorini comme le responsable de la fuite, ou, à tout le moins, comme probable complice. Peu importait. La justice s’en chargerait, avec les preuves apportées par la DCRI – et collectées avec les soins du Service Opérations de la DGSE. Même si c’est pas son boulot, enfin, merde !

Il se décida à revenir à « la Boîte ».

Gérard, lui, restait perplexe devant le dernier message de Cerisier :

Armée a constitué importantes réserves de carburant. Millions de tonnes. Exercice de simulation d’accrochage prévu dans H+72. « Réveil Tonitruant » confié à unité secrète forces spéciales armée de terre. Possible démonstration prototype secret.

Michel l’observa en silence pendant un moment, en mangeant son jambon-beurre, avant de se manifester :

-Chaud bouillant, Gérard ?

-Chaud bouillant, Michel. Enfin, ça remonte, mais je ne sais même pas ce que ça veut dire. J’ai fait remonter au DR et à Kuznetsov, on va voir ce que ça donne…

-Pas de documents concrets ? Que des infos « comme ça » ?

-Voilà. Sources bien placées, mais informations à vérifier. Chaud bouillant, mais je ne suis pas certain que ça ira plus haut que le bureau du mindef. Du coup, j’ai secoué mon petit monde, pour obtenir du concret. J’ai bien un gars à l’ambassade à Pékin, mais on dirait que le contre-espionnage chinois est sur les dents. Ses contacts ne se manifestent pas. Et toi ?

-Bah, je crois avoir repéré la fuite, à la SELECTROP, mais Kuznetsov ne veut plus protéger la filière, alors j’ai refilé le bébé à la DCRI.

-Et c’est qui, selon toi ?

-Le chef de la sécurité, un crétin bodybuildé en quête de reconnaissance. Il a dû se prendre pour un barbouze, si ça se trouve, il n’a même pas été payé. Bon débarras, selon moi. Il ne vaut même pas mon petit gars.

-À propos, il y a une suite, le concernant ?

-Pas que je sache. C’est dommage, d’ailleurs, s’il a les Chinois aux miches…

-Tu sais, avec ce coup de panique, ils ont sans doute mieux à faire que le chercher, surtout si on court-circuite la fuite SELECTROP et l’AACFC. Ils auront quand même perdu un gros canal de renseignement et d’action. À mon avis, ils vont surtout chercher à le reconstituer, plutôt qu’à chercher qui a pu faire capoter leur opération. Au pire, ils chercheront quelqu’un d’autre pour faire sortir les infos, mais ce sera plus difficile, avec toute la surveillance mise en place. Et ce rappel bizarre des personnels de l’ambassade va les retarder, en plus.

-Tu as sans doute raison. Tu viens prendre un café ?

-Avec plaisir. Attends que je retrouve ma touillette, la machine n’en donne plus.

-Comme c’est étonnant…

Gérard se leva avec quelques pièces de monnaie, avec la sensation irrépressible de n’être qu’un imposteur, un incapable, qui ne savait pas obtenir d’informations fiables, précises et exploitables.

Le café serait le bienvenu.

La dame de Pékin – 14

Sous le soir tombant, le Capitaine Shian observa la voiture qui ramenait Madame Ping auprès de son époux, resté à l’attendre à l’aéroport. Il s’alluma une cigarette, et demanda à son second de la faire suivre, « au cas où »… Mais il était persuadé qu’elle n’avait pas de rapport avec le détournement des plans. Elle n’était qu’une porteuse.

Il regretta cet ordre absurde de rappel de l’ambassade à Paris. Ses collègues auraient besoin des officiers traitants rattachés à la représentation diplomatique, et leur retour et leur rétablissement dans leurs locaux prendrait du temps, un temps pendant lequel ils ne pourraient pas activer leurs agents sur place. Ils allaient perdre du temps, pour déterminer la faille, et les services secrets français, pour ne parler que d’eux, seraient nécessairement sur le qui-vive.

Il décréta néanmoins qu’après tout, ce n’était pas là ses affaires, mais celles du pouvoir politique, qui devrait assumer les conséquences de ses décisions. Il commença alors à tomber une petite pluie fine et glacée. « Foutu temps », songea-t-il en rentrant dans le bâtiment sécurisé.

Monsieur Ping décrocha immédiatement :

-Allo ? Tu vas bien ?

-Oui, je vais bien, ne t’en fais pas.

-Ils ont pris leur temps ! C’était donc si important ?

-Oui, une affaire d’espionnage, si j’ai bien compris. Ils ont l’air de prendre ça très au sérieux.

-Tu prends ça plutôt bien…

-Mais oui, mon chéri ! C’est plutôt excitant !

-Excitant n’est pas précisément le mot que j’aurais employé, vois-tu… Promets-moi de n’en parler à personne, d’accord ?

-D’accord. Dommage, c’est si romanesque…

-Romanesque ou pas, déjà que nous allons perdre nos débouchés japonais, si en plus on me sait mêlé à une affaire d’espionnage, je devrai démissionner. Alors, surtout, si tu aimes ce train de vie que je t’offre, tu gardes le silence. Compris ?

-Oui, compris. J’arrive à l’aéroport dans une petite demi-heure. Nous devrions dormir à l’hôtel, ce soir, tu ne crois pas ?

-Oui, tu as raison. Je vais me renseigner.

Ils raccrochèrent. Wei Ping eut une sorte de frisson, entre satisfaction et inquiétude rétrospective. Gilles, d’abord, puis cette histoire d’espionnage. Quelle aventure ! Elle repensa avec délices à ces moments passés avec ce jeune Français, et en conçut un trouble inattendu. Il était si jeune – pouvait-il être l’espion que tous redoutaient tant ? Brassant ce genre de pensées, elle se surprit à voir les tours de verre qui longeaient la route comme moins angoissantes que d’habitude.

Monsieur Ping, lui, négocia un peu pour obtenir une suite dont le luxe s’accordait au niveau de vie qu’ils connaissaient. Ils auraient pu rentrer chez eux, mais ils seraient arrivés tard. Il avait un peu la flemme de tout ce trajet pénible, d’autant qu’il faudrait défaire les bagages. Il détestait les voyages en avion, on y était toujours serré et mal assis, si luxueux que fût l’avion emprunté. L’hôtel était juste en face de l’aéroport, à dix minutes à pieds, mais disposait d’un comptoir sur place, entièrement informatisé. L’employé qui l’avait accueilli était tiré à quatre épingles, il donnait d’emblée un sentiment de professionnalisme. Il n’aimait pas se trouver là, mais la perspective du confort de la suite et le luxe de l’enseigne le soulageait un peu. Il grogna en constatant qu’il n’avait plus beaucoup de cigarettes, et tourna un moment à la recherche d’un paquet de Marlboro.

Il finit par en trouver dans un petit magasin tenu par une jeune femme aimable et fort jolie. Il bavarda alors un moment avec elle, se faisant aussi séducteur que possible, puis finit par obtenir son numéro de téléphone. Il s’en alla, en lui promettant de l’appeler durant la semaine à venir. C’est à ce moment-là que son téléphone sonna. Wei était enfin arrivée, elle lui demandait de venir la chercher sur le parking, où elle se trouvait avec ses bagages personnels qu’on lui avait imposé d’emmener.

Il pleuvait des cordes, et, lorsqu’ils foncèrent vers l’hôtel, ils ne remarquèrent même pas qu’un avion militaire était en train de se poser à l’écart, ni la colonne de camions bâchés et d’autos blindées qui attendaient à proximité de la piste.

 

La dame de Pékin – 13

Les locaux de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure frissonnaient imperceptiblement. Les rapports d’analystes fondés sur les informations relayées par les officiers traitants en poste à l’étranger s’entassaient sur le bureau du Directeur du Renseignement, et se contredisaient. Les unes indiquaient de possibles opérations militaires chinoises limitées contre la « Force Maritime d’Autodéfense », la marine de guerre japonaise, les autres indiquaient que l’ambassadeur chinois faisait tout pour faire retomber la tension, jouant la carte de l’apaisement dans l’ambiance feutrée et semi-officielle des couloirs du Ministère japonais des Affaires Étrangères.

Guillou n’avait aucun moyen de trier efficacement cette déferlante d’informations contradictoires, qui laissaient dans l’ombre Taïwan, et,surtout, la Corée du Nord – dont personne, ou presque, ne savait rien, de toutes façons. Le Premier Ministre japonais, Shizuke Watanabe, de droite modérée, n’était pas un va-t-en-guerre, mais il subissait les pressions de l’aile droite de son parti, ainsi que des conservateurs avec lesquels il s’était allié au parlement, sans compter sur les nationalistes, toujours prompts à dénoncer la menace chinoise. C’est le plus naturellement du monde qu’il devait, pour des raisons de politique intérieure, se montrer inflexible face au continent en maintenant l’état d’alerte au sein des forces navales. Parallèlement, l’ambassadeur chinois soutenait exactement le même discours, réduisant cette hausse de ton et les manœuvres à une démonstration de force avant tout destinée à impressionner le peuple chinois. Celui-ci était pourtant très réaliste, et les prises de vues satellite de la Direction Technique montraient clairement que l’aviation et la marine chinoises allaient mener les manœuvres avec des munitions bien réelles.

Assez mystérieusement, les USA n’avaient pas encore moufté, et la 7ème Flotte, basée à Yokosuka, n’avait pas reçu d’ordre particulier. En toute discrétion, en revanche, la Russie semblait avoir ordonné des missions de reconnaissance le long de la frontière, et un sous-marin de classe Akoula, parmi les plus silencieux de la flotte russe, avait appareillé quelques heures auparavant de Vladivostok en direction du Sud/Sud-Est. Pour résumer, personne ne savait exactement ce qui se passait, et, chacun y allait de sa propre interprétation pour prendre les décisions. La France pouvait sembler avoir un train de retard, mais, au final, elle n’était pas plus concernée que ça par un différend auquel elle ne pouvait pas prendre part sans y laisser des plumes militaires ou politiques.

Par ailleurs, plusieurs représentations diplomatiques chinoises avaient été rappelées à Pékin : France, et Russie, entre autres, et, naturellement, le Japon. Pourtant, des ordres contraires semblaient partir de Pékin, avec pour plus probable explication que la Chine avait trop facilement cédé à la panique, ou bien que des ordres avaient été mal compris, mal transmis, mal rédigés… « Que sais-je encore ? », songea Guillou. Il était à sa montre quinze heures : Cagneux-Meilhac n’allait plus tarder. Ses contacts, Cerisier à Pékin, et Loup Blanc à Moscou, pourraient peut-être apporter des informations complémentaires. Ou, tout du moins, un éclaircissement. Ils ne s’adressaient qu’à lui, et s’étaient, chacun de leur côté, arrangés pour que lui seul puisse les contacter.

Il songea brusquement à l’opération d’intoxication, confiée – le Diable sait pourquoi – au Service Opérations. Elle semblait arriver à point nommé pour contrecarrer une pointe d’hostilité chinoise. Néanmoins, personne n’avait le recul nécessaire pour en évaluer toutes les conséquences : ne venaient-ils pas, peut-être, de jeter de l’huile sur le feu, et de mettre le doigt dans l’engrenage de ce différend potentiellement explosif, en prenant parti contre la Chine ? Les instructions de Matignon étaient pourtant claires : intoxiquer Pékin dès que l’occasion se présentait, sur les données industrielles. Mais, pourquoi la DG avait-il bien pu refiler ce bébé à la Direction des Opérations ? La DR avait un service efficace de contre-espionnage, dont c’était le travail. Ils auraient pu monter cette opération, et il aurait eu toutes les cartes en main ! Mais, non, c’était monté dans l’urgence – comme trop souvent – et il fallait confier le bébé à ceux qui savent mouiller la chemise et travailler dans l’urgence. Soit.

Il sursauta lorsque le téléphone sonna. C’était le Directeur Général qui venait aux nouvelles. Il fut déçu. La réponse de Guillou, en dehors des informations de terrain, fut qu’il était trop tôt pour conclure quoi que ce soit, ce qui n’eut pas l’air de surprendre le grand patron des services secrets. Celui-ci conclut par « Informez-moi, dès qu’on a du concret. Bon courage, mon vieux. », puis il raccrocha. Guillou contempla une nouvelle fois en soupirant les piles de notes presque inexploitables qui s’amoncelaient sur son bureau.

-C’était Kuznetsov, chef ?, demanda Gérard en entrant.

-Ah, vous tombez très bien ! Oui, c’était lui. Évitez de l’appeler comme ça, quand même.

Le grand patron, portant le grade d’amiral, était surnommé ainsi en raison de sa haute et forte stature et de son visage impassible qui pouvaient faire de lui l’incarnation humaine d’un porte-avions soviétique. Guillou expliqua à Gérard la situation, les notes contradictoires, l’attente, et le pressa de contacter Loup Blanc et Cerisier.

« On attaque dans le bois dur ! », songea Gérard…

La dame de Pékin – 12

Gilles prit peur en sentant son téléphone vibrer. Mais, c’était une fausse alerte. Une vague connaissance l’invitait à une soirée jeu de rôles-pizza surgelée. La perspective ne l’enchanta que moyennement, et il déclina la proposition, se retranchant derrière son mémoire de recherche qui n’avançait pas. L’autre n’insista pas, et ils raccrochèrent sur un « à la prochaine » convenu.

C’était un lundi. Cergy-Pontoise s’animait, et Gilles songea qu’il était temps pour lui de bouger à son tour. Il s’en alla manger un assortiment de viennoiseries en cherchant à se motiver pour faire un crochet par la bibliothèque universitaire, à côté de la préfecture. La perspective l’ennuyait. Il acheta aussi un café à emporter, et finit son croissant, assis sur un banc dans le parc attenant à la préfecture. Il faisait frais, froid, même, mais le temps clair rendait la chose supportable. En fin de compte, il était plutôt bien.

Il lui restait un peu de monnaie. Il descendit alors chez le marchand de journaux qui se trouvait face à l’entrée du RER, pour y acheter un quotidien. Il le feuilleta distraitement, à la recherche d’un reportage qui lui en apprendrait un peu plus sur la situation en mer de Chine. C’était un jour de chance : il y avait deux reportages. Le premier détaillait les impressionnants préparatifs chinois dans le cadre de leurs manœuvres navales, les interprétant comme une mise au point musclée avec l’Empire du Soleil Levant, sans véritable portée militaire ou stratégique autre que de montrer que l’ennemi continental ne fléchirait pas. L’autre, plus succinct, expliquait que l’ambassadeur chinois à Tokyo s’entretenait depuis plusieurs heures avec le Ministre des Affaires Étrangères japonais. L’article se perdait en spéculations, et rappelait le contentieux autour des îles Chengdu, appelées par la Chine Diaoyutai, et contestées aussi par Taïwan, qui, pour le moment, n’avait pas fait de déclaration de quelque nature que ce soit.

Bref. Il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Rien qui lui permît de mieux comprendre, ou d’avoir une vision plus claire de la crise. Déçu, il replia le journal, et repartit chez lui, pour prendre une bonne douche chaude, et parcourir internet à la recherche d’informations complémentaires. Il croisa quelques étudiants de sa connaissance qui ne manquèrent pas de souligner son allure fripée. Il en rigola grassement avec les garçons, tenta plutôt de dédramatiser devant les filles.

Dans le hall, alors qu’il vérifiait machinalement sa boîte à lettres, désespérément vide, la gardienne de l’immeuble se présenta. C’était une femme sympathique qui sentait le tabac froid, et le café frais. Elle avait les bras chargés de pâtes, ris et conserves qu’elle descendait à la cave. Ils se saluèrent, et elle en profita pour glisser à Gilles que des amis à lui s’étaient présentés en son absence, et qu’ils avaient dit qu’ils repasseraient dans l’après-midi. Gilles en fut surpris : tous ses amis savaient qu’il n’était pas du matin, et, ils avaient son numéro de téléphone portable. Même de vagues connaissances l’avaient. Il en avait encore eu la preuve peu avant. Pourquoi ne s’étaient-ils pas donnés la peine de lui passer un coup de fil, pour savoir s’il était disponible ?

-Mais, demanda-t-il alors, vous avez vu qui c’était ? Je veux dire, à quoi ils ressemblaient ?

-Oh, je n’ai pas fait attention. Des gens de votre âge, habillés, bah normalement. Il m’a semblé qu’un des deux est asiatique. En tout cas, coiffé en brosse.

-Ah. Et l’autre ?

-Pas fait attention…

-D’accord, très bien. Merci et bonne journée, Madame !

Elle lui rendit son salut, puis descendit vers les caves, le laissant à son désarroi. Le café commençait à faire effet : asiatique. « Asiatique », comme « chinois ». il monta quatre à quatre jusqu’au dernier étage, où il trouva sa porte close. Rien à signaler, pas de trace d’effraction. Qui étaient-ils ? Pourquoi ne s’étaient-ils pas introduits dans son studio ? L’explication était que c’était lui, qu’ils cherchaient, rien d’autre. Ils devaient soupçonner, savoir… Merde.

Il se précipita à l’intérieur, verrouilla la porte, et la bloqua avec sa bibliothèque, puis resta un moment immobile face à la porte, à écouter le martèlement des battements de son cœur dans ses oreilles. Tout son corps tremblait. Il fallait se rendre à l’évidence, non ?Les Chinois savaient. Il ignorait comment et pourquoi, mais ils savaient. Et, le seul à qui il pouvait en parler était ce type grisonnant qui l’avait mouillé dans cette affaire, et qu’il n’avait aucun moyen de contacter. Que devait-il faire, alors ? Fuir ? Mais, où? Les attendre ? Mais, qu’allaient-ils lui faire, alors ? Mais, rien n’était sûr, finalement. Savaient-ils vraiment ? N’était-ce pas qu’une enquête, pour voir où la clé USB avait pu être substituée ?

Tant de questions sans réponses…

Il réfléchit, et songea que personne, hormis le grisonnant, avec lequel il avait passé peu de temps – et, pour l’essentiel, à l’abri des regards – l’avait vu avec la clé. Il parvint à se calmer en s’accrochant à cette idée, et se lava dans une ambiance sourde de paranoïa, passant et repassant dans sa tête tous les scénarios possibles.