Ordure

Je suis pas fêlé, je suis pas bizarre, je ne suis même pas un marginal.

J’ai simplement décidé de fuir.

Je pense que ça a commencé lorsque cette pauvre cruche est tombée amoureuse de moi. Non que ce soit condamnable en soi – ce sont des choses qu’on ne choisit pas – mais elle m’a balancé les trois mots terribles, la formule d’exécration. Et au plus mauvais moment, en plus ! J’aurais dû m’en douter, de toutes façons. Depuis le début de la séance, ça n’allait pas, j’ai foiré plus d’une photo sur d’eux. Ça n’allait pas, quelque chose n’allait pas. C’était son regard. Elle devait avoir tour à tour l’expression d’une pauvre petite fille séquestrée dans la cave d’un pervers sexuel, ou les yeux qui crient braguette d’une salope patentée. Au lieu de ça, elle avait les yeux qui brillaient d’une tendresse suspecte. Ça veut dire qu’elle ne se contrôlait pas. Et ça, ça aurait dû m’alarmer.

Franchement, qu’est-ce qu’un « je t’aime » vient foutre dans une séance de photos de bondage, hein ? J’étais en train de la prendre en plongée, elle, ficelée comme un rôti, à genoux, prête à recevoir tous les sévices qu’imaginerait le public, quand elle m’a sorti ça, les yeux braqués sur l’objectif – comme si elle pensait mieux m’atteindre à travers les lentilles. M’armant de tout mon courage, j’ai fait celui qui n’a rien entendu, et j’ai enchaîné. La séance ne s’est pas trop mal finie, et, c’est une séance d’un autre genre qui s’est ensuite déroulée, le genre que j’attendais depuis le matin. On venait de finir quand, dégoulinante de sueur, de foutre et de sa propre mouille, elle s’est tournée vers moi et m’a embrassé avec un mélange de fougue et de tendresse, après avoir lâché, à nouveau, la formule honnie. La bouche pleine de sa langue, je n’ai évidemment pas pu répondre ou protester ou quoi que ce soit. D’ailleurs, j’aurais aimé la repousser, mais j’étais tétanisé. Bref, j’ai laissé faire, petit lapin pris dans les phares d’une bagnole. Dans ses yeux, il y avait cette flamme redoutable, cette passion dévorante que peuvent nourrir les femmes amoureuses en plein accès de flous hamiltoniens et de tachycardie.

On baisait, juste. Enfin, je la ficelais, la fouettais, l’humiliais, la prenais en photo, et la baisais. Croyez pas que je sois macho ou miso. C’était notre façon à nous de s’éclater. Elle a tout gâché avec sa déclaration. Aimer ! Mais elle sait au moins ce que c’est ? On faisait que baiser et prendre des photos, et, soudain, elle a décrété que j’avais une place dans sa vie, de l’importance ? Pourquoi ? Parce que je la giflais en la traitant de pute et qu’elle se sentait bien, c’est pour ça ? Je représentais une bouffée d’air frais, dans sa vie émotionnelle et sexuelle, rien d’autre. Je n’étais pour elle que la crème caramel qu’on demande au restau, un jour, alors qu’on prend d’habitude la tarte aux pommes : un petit moment de détente qui change de l’ordinaire. Et ça marchait plutôt bien, comme ça. Ç’avait commencé comme un jeu, un défi. Elle était devant moi, habillée de rien d’autre une serviette de bain, et je prenais photo sur photo. À un moment, elle m’avait demandé : « Et si je laisse tomber la serviette, tu fais quoi ? » et je n’avais rien répondu. La suite, vous vous en doutez.

Cette situation me plongeait dans le désarroi, la peur, mais, aussi, le dégoût. Comme si je découvrais que je venais de baiser une ado qui s’était plus ou moins volontairement fait passer pour plus âgée qu’elle était. Je me faisais l’impression d’un salaud qui abuse de la naïveté et de l’inexpérience des jeunes filles pour leur faire le cul sans se donner trop de peine. Sauf qu’au final, ce n’était pas moi, le fautif. Tout se passait bien, bordel. On se faisait du bien, sans engagement. Y avait de la légèreté, et ce qu’il faut de sécrétions, on était un petit bonus dans la vie de l’autre – bon, d’accord, un sacré bonus quand même. Mais, ça n’allait pas plus loin. Le soir, on se quittait, elle retrouvait son mari et ses deux enfants, et moi, mon petit antre douillet où je faisais tranquillement ma sélection de photos en me tapant une mousse. Et, il a fallu qu’elle foute tout en l’air. Une déclaration comme ça, c’est pas qu’un jugement, c’est pas qu’un état de fait plus ou moins subjectif proféré avec des mots basiques : c’est une attribution de responsabilité ! Et, moi, j’avais envie de tout, sauf qu’on me dise « à présent, mon bonheur passe par toi, tu en es responsable » ! Je veux être responsable de rien, chez les autres ! Pas plus chez elle que chez qui que ce soit ! Bref, voilà, en deux ou trois syllabes, tout s’est effondré, parce qu’elle a mis là-dedans un putain d’enjeu. Et cet enjeu, je devais le casser, et tout ce qu’il y avait autour, si je voulais m’en sortir.

Les jours qui ont suivi, j’ai joué la carpe, pas de son, pas d’images, j’ai décidé de ne pas répondre à deux ou trois de ses appels – j’avais autre chose à foutre – et de ne pas plus la rappeler – j’avais, là encore, mieux à foutre. Finalement, comme le message ne semblait pas clair, je me suis décidé à lui passer un coup de grelot, car je n’avais pas envie de me fendre d’une missive qu’elle aurait tout le temps d’interpréter comme bon lui chanterait. Je m’y suis pris comme un manche, et mes premières explications vaseuses lui ont arraché des larmes et des sanglots, si bien qu’il n’y a pas eu à proprement parler de conversation. Alors, on a convenu d’un rendez-vous, à la crêperie du centre-ville, pour que je lui explique tout. Je n’y suis pas allé de gaieté de cœur, faut pas croire. L’idée de cette discussion et de la tournure qu’elle allait prendre me faisait chier d’avance, en plus, elle entérinerait le fait que je ne verrais plus ses grosses fesses un peu molles et ses gros pis blancs saucissonnés de corde virevolter au dessus de mon plumard – ou du sien, car, oui, je l’ai aussi baisée dans le lit conjugal ! Enfin, bref, ç’avait tout pour plaire. Je ne sais même pas si j’y suis allé par correction, estimant que, quoi qu’il arrive, je lui devais une explication, et qu’un gentleman ne se retire pas sans essuyer un minimum ses saletés, ou bien si c’était juste pour être parfaitement certain que je serais tranquille après. Aujourd’hui, avec le recul, je pense que ce n’était que pure stratégie. Ce que j’espérais avant tout, c’était qu’elle comprenne que c’était mort avant de commencer, que ça n’avait jamais commencé, et qu’envisager que ça puisse un jour commencer était complètement absurde. J’y ai mis les formes : « c’est pas toi, c’est moi, je suis pas prêt, tu comprends, si tu es amoureuse, sa change tout, veux pas te faire souffrir ». Un œil non exercé aurait presque pu me prendre pour un gentleman… Et, là, elle qui n’était que hoquètements, ruissellement lacrymal sur fond de rimmel en débâcle, elle s’est effondrée. Je lui ai commandé une dame blanche, et elle m’a expliqué, le corps traversé de soubresauts, que j’étais tellement chouette, comme mec, de chercher à la protéger, de penser à elle avant moi, que c’en était encore plus cruel de me voir partir. J’ai été soulagé. Son visage, rouge, boursouflé et ruisselant m’évoquait une tartelette aux framboises dont la gelée tremblote sur un plateau de self. Elle avait cessé de chouiner, c’était déjà ça. J’ai horreur quand elles chouinent, on a l’impression qu’elles quémandent. Elle intégrait l’idée que c’était fini. À présent, elle grapillait du temps. Ou alors, elle me prenait pour son psy. Elle m’a demandé si ça ne me dérangeait pas qu’on ne se contacte plus. Craignant une question piège, je n’ai rien répondu, j’ai juste bafouillé un certain malaise. Elle a traduit : elle allait m’effacer de ses contacts. J’ai dit d’accord. Elle est partie avant d’être rattrapée par une nouvelle crise de larmes, me laissant seul à table. J’ai commandé un autre dessert, avec le café, l’addition. J’avais eu l’impression de réchapper à un boulet de canon qui m’avait frôlé.

Je crois que c’est peu après que j’ai pris cette décision de fuir.

Publicités

Voilà, c’est fini (2009)

Le monospace se gare un peu plus loin. Créneau impeccable. Ils débarquent. Au loin, je les vois s’approcher, la main dans la main. Ça fait bizarre, mais je m’y attendais. Les derniers mètres qui les séparent de moi me semblent interminables. Elle. Ses yeux verts en amande. Putain, je m’y noierais. Cette lueur, je la connais. Mais elle est gênée, et elle se mort la lèvre, en me lançant ce petit sourire en coin que je lui connais lorsqu’elle est mal à l’aise. Lui la couvre de son regard caressant. Je n’existe pas, pour lui. Existerai-je un jour ?

Soudain, je me rends compte de ma connerie. Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ? Pourquoi elle m’a demandé, aussi ? Je me suis foutu dans un beau pétrin. Comme si j’avais envie de le voir, lui… Comme si j’avais envie de voir comment il est avec elle, comment elle est avec lui.

La soirée va être longue.

Ils sont devant moi, et je sais que j’arbore mon sourire le plus crétin. La bise, bien sûr. Nos yeux se croisent. Elle sait que je songe à ses lèvres et à sa langue. Merde, j’avais oublié combien ses joues étaient douces. En me redressant, je me tourne vers lui. Beau gars. Très beau gars, même. Brun, grand, yeux bleus. Sourire naturel, bras et corps musclés. Scientifiquement décoiffé. Pas de fausse note sur l’apparence. Poignée de main franche et cordiale, il initie la conversation. Il se montre adorable. Je ne suis qu’un sympathique étranger pour lui. Un de ses copains de boulot à elle. Il m’explique que ça fait longtemps qu’elle lui parle de moi. En bien naturellement. Comme elle n’arrête pas de me parler de lui, d’ailleurs. Il est si parfait qu’il m’énerve déjà.

Je propose qu’on se dirige vers chez elle, notre destination finale. J’ai l’impression très nette de tresser la corde qui va me pendre.

Pendant le trajet, elle minaude, ils se parlent à l’oreille, s’embrassent discrètement. Le parfait petit couple. Elle semble si heureuse, avec lui. Autant qu’elle semble l’être avec moi. Semble. Car, finalement, est-ce qu’elle ne joue pas, avec moi ?

Une fois arrivés chez elle, il me pose des questions. Par pure politesse ? Même pas, il semble vraiment chercher à me connaître. Je dois faire partie de ces types formidables, que les femmes considèrent comme faisant partie de leurs meilleures amies. S’il savait…

Elle n’ose pas me regarder franchement en face. Juste un coup d’œil de temps à autres. Je remarque que ses mains ne vont pas vers lui. Comme si elle avait honte. Lui est comme il faut. Tendre, câlin, sans être étouffant. Mais il a un défaut, ce con ?

Je ne peux pas m’empêcher de regarder où il met ses mains. Non, mec, non. Pas ça. Pas sur ses fesses, putain. Tu te crois où ?

Elle se laisse faire.

Je n’existe plus.

Ses grands yeux à lui ne renvoient que tendresse, admiration. Il la vénère. C’est une évidence. Et elle, elle se sent bien avec lui. Avec ça. Elle en a besoin. Et moi ? Tu m’as oublié ? Tu as oublié ce que je suis pour toi ? Elle ronronne presque à son oreille. Pourtant, parfois, son regard croise le mien quand ils s’embrassent.

J’ai envie de hurler, en songeant à ce gars monté sur elle, la faisant jouir, en songeant qu’à ce moment-là, il est seul à exister pour elle. Pourtant, quand elle me regarde, quand elle me souffle ces mots à l’oreille… Non, insupportable.

J’ai envie de hurler.

Mais je n’en fais rien.

Je me sers un petit Jack, et je donne le change. Sont-ils dupes ? Elle, surement pas. Lui, à mon avis, est à côté de la plaque. Il ne soupçonne sans doute rien. Il est sur son petit nuage rose. Le même que le mien. Non, le mien, à vrai dire. J’aimerais pouvoir penser que c’est une ordure, un salaud de la pire espèce, un enfoiré, un connard. Mais non, c’est un type tout ce qu’il y a de plus sympa, intéressant. Il s’exprime bien, il est à l’aise, c’en est presque communicatif. Il connaît beaucoup de choses, et les sujets de conversation semblent avec lui inépuisables. Elle, elle est parfaite, dans son rôle de femme amoureuse que j’aime tant. Le rôle, ou la femme ? Sans doute les deux.

Allons, tu croyais quoi ? Qu’il y avait de la place pour deux, dans ce petit cœur ? Ho putain, ses seins. Je me rappelle encore, lorsque je les ai découverts. Elle avait un soutien-gorge noir très sobre. Je suivais la piste de ses taches de rousseur. Lorsque j’ai fait glisser les bretelles, j’étais émerveillé. De jolis seins, presque encore arrogants, malgré deux maternités. Je mourais d’envie de la dévorer. Est-ce que lui aussi sait l’apprécier autant que moi ? Est-ce qu’il sait décrypter ses expressions ? Est-ce que lui aussi se sent triste lorsqu’elle est triste ?

Allez, sois honnête, c’est l’évidence même.

Sois honnête : ils se sont trouvés. Toi, tu n’es que du bonus. Ou pas ? Je chasse ces pensées de ma tête. Encore un jack et quelques chips. L’ambiance se détend, et il finit par la lâcher un peu. La conversation s’anime autour de John Boorman et Ridley Scott. Décidément, ce mec a du goût, pas seulement en matière de femmes. Moi aussi, je me lance. Alien, La forêt d’émeraude, Duellistes… Sa culture est titanesque. Je me surprends à l’apprécier. Et puis il a le même humour que moi, en mieux. Plus pince sans rire, plus maîtrisé. J’en profite aussi pour le détailler. A vrai dire, chaque détail de son look semble millimétré, chaque cheveu en bataille disposé selon une sorte de technique hermétique. Il est même parfumé ; quelque chose de viril et discret. Un peu chochotte pour moi, peut-être. Mais pas agressif. Le seul truc qui me fait rire, ce sont les boucles noires qui dépassent de son t-shirt. Quand je pense qu’en principe elle n’aime pas les mecs poilus…

Allez, cesse de penser à ça.

La soirée avance, et elle ne semble pas décidée à faire un geste dans ma direction. Définitivement, je suis la pièce rapportée, condamnée à la clandestinité. Ils sont dans le canapé, moi dans le fauteuil. La moitié du monticule de mégots dans le cendrier a servi à polluer mes poumons. Preuve que je suis à l’aise s’il en était besoin.

L’espace d’un instant, elle se penche sur le cendrier pour écraser son mégot. A ce moment-là, nos regards se croisent. Et le temps s’arrête. Net.

La même expression. Le même petit sourire gêné. Putain, je la revois encore sur le parking de mon immeuble, toute menue, paumée à des bornes de chez elle. Une gamine qui va faire une connerie, fumer sa première clope. Je me rappelle ses bras autour de mon cou, et notre premier baiser. Près de dix sur l’échelle de Richter, qui ne compte que neuf échelons. Mon envie de crier son prénom, de rire à en perdre le souffle, de la serrer dans mes bras jusqu’à ce que j’en aie mal. Mais elle se redresse sans rien dire. Je suis sûr qu’elle y a pensé, elle aussi. En tout cas, elle sait que moi, j’y ai pensé. Elle se pince les lèvres.

Pour penser à autre chose, je me tourne vers lui. Je l’interroge du regard. Vas-y, mec, lance un sujet. Ce n’est même pas un défi, plutôt un appel à l’aide. Brise ce putain de silence, nom de Dieu, toi qui es si talentueux ! Il lance le sujet sur l’immobilier, qui commence à remonter à Paris. Oui, je suis proprio, mais en banlieue, j’ai jamais eu les moyens de me payer autre chose qu’un timbre-poste avec les WC de l’autre côté de la rue dans la capitale. Et surtout, quand j’ai signé, j’étais deux.

Quand on est con, on est con, chantait Brassens. Et je pense passer ma certification sans faire le moindre effort. Je ne l’ai pas vue venir, celle-là.

Il éprouve le besoin de se justifier. Comment, pourquoi il s’est intéressé à l’immobilier parisien ? Hahaaaa, roulements de tambours…

Ils sont allés voir tous les deux. En agence. Merde, me dis pas que…

Si.

Ils envisagent d’acheter ensemble. Heureusement, c’est mon troisième jack, et mon corps ne réagit pas aussi bien que si j’étais à jeun. Autrement, les trois quarts de ma masse sanguine se serait retrouvée concentrée dans mes jambes. Mais je reste impassible. L’espace d’un instant, je me dis que je mérite un Molière en or massif, pour ce rôle de composition. Je le regarde, avec des grands yeux, et ce même sourire qui semble faire illusion depuis le début de la soirée. Vraiment ? Déjà ? Il baisse les yeux, un peu penaud. On dirait qu’il vient d’annoncer à ses parents qu’il va se poser avec sa copine. C’est le cas. Mais je ne suis pas son père. Et j’essaie désespérément de trouver la force de le haïr. Je fais glisser mes yeux de lui à elle.

Et là, c’est la gueule de bois. Elle se tord la bouche, fuit mon regard. Puis elle prend sur elle, tout se passe très vite. Son regard se fait dur, et glacial. Bah oui, à quoi tu t’attendais ? Oui, ses yeux me demandent ça.

Je prends alors pleinement conscience de ce que je l’ai perdue. Non, pas ce soir. Je l’avais perdue bien avant qu’elle arrive. Bien avant qu’elle me propose de le rencontrer.

Le jack n’est plus suffisant. J’ai une boule dans la gorge, et la poitrine dans un étau. Si je reste encore plus longtemps, je vais éclater en sanglots. De toutes façons, ça ne sert à rien que je reste.

Je m’allume une dernière clope, pour le panache, pour ne pas partir si vite, comme un voleur. Pour ne pas admettre ma défaite. J’annonce tranquillement que je ne vais pas tarder à bouger mes miches. C’est l’heure des derniers RER, et si je me débrouille mal, j’en serai quitte pour passer la nuit à l’hôtel. J’ai aussi envie de lui laisser une chance, à lui. Allez, mec, fais-moi cette faveur. Fais au moins une erreur. Montre-moi que tu n’es pas mieux que moi, qu’on joue dans la même cour.

Même pas.

Très gentiment, il m’explique simplement que puisque je suis un pote, ils peuvent très bien m’héberger pour la nuit, le canapé se déplie. Intérieurement, je me marre. Bien sûr. Dormir dans le clic-clac, alors que j’aurais pu dormir dans son lit à elle, avec elle, après qu’on ait fait l’amour, comme on l’avait fait lors de sa venue chez moi. M’endormir seul, alors que j’aurais pu la serrer contre moi. M’endormir comme un con en l’entendant gémir de plaisir entre deux grincements du lit. Gémir pour un autre. Prendre du plaisir d’un autre. Alors que moi, je serai tranquillement dans ma niche, reconnaissant d’avoir eu un strapontin dans sa vie.

Non.

Je dois me lever tôt, demain, il faut que je rentre : ma cousine passe me chercher pour une grande bouffe en famille. Bien que ça ne m’enchante guère. Acteur, je suis aussi conteur. Je sais que demain, je passerai la matinée dans mon lit, à chercher pourquoi je me lèverais.

Et le reste de la journée à savoir pourquoi je continuerais à respirer.

Oh oui. Je vais en chier, c’est certain.

La suite est tragiquement banale. J’écrase ma cigarette. Je la regarde une dernière fois. La lueur s’est éteinte. Il ne disent plus je t’aime. L’ont-ils dit un jour ? Tout cela ressemble à un rêve. Un rêve magnifique. Une féérie dont j’ai mystérieusement été le bénéficiaire. Oui, enfin… pas le seul. Je croyais être unique. Pour elle, en tout cas. Je croyais que ce qui se passait aussi était unique, pour elle. Je me trompais. Peut-être se trompait-elle aussi.

La bise, poignée de main. Promis, si je n’ai pas mon RER, j’appelle, et je viens dormir là. Allez, les enfants, on se magne. J’ai toujours détesté les salamalecs, particulièrement quand je me fais jeter. Les oiseaux se cachent pour mourir, et moi, pour pleurer. Finalement, je suis un peu mort, aussi. En tout cas, mutilé. J’ai le sentiment de laisser un peu de moi, un peu de mon cœur, ici.

Je redescends. L’ascenseur me paraît à la fois étonnamment confortable, et terriblement angoissant. Le temps séparant deux étages est interminable. Je m’efforce de respirer profondément. De l’air. De l’air. De l’aide.

Le hall d’entrée. Quelques mètres, et c’est la cour. Fausse joie. L’air y est épais comme de la purée, lourd, humide, orageux. Ça sent les égouts. Je marche, comme un zombie. Le passé, le présent, se mélangent.

Que vais-je devenir ? Elle m’avait dit qu’elle allait le…

Pourquoi y ai-je cru ? Elle s’est foutue de moi ? Trop faible ? Il doit savoir s’y prendre, pour lui donner du plaisir, la toucher physiquement et moralement. Tu es un salaud, mec, tu n’avais pas le droit. Tu aurais dû au moins me laisser une chance de te détester. De dire que c’est ta faute. Mais non, monsieur Parfait. Tu me fais chier.

Je fais peur à un rat qui émet un couinement de protestation lorsque je fais mine de lui donner un coup de pied. Le fleuriste, le Celtic. L’esplanade, avec son kebab encore ouvert.

Les guichets m’attendent, promesse d’un retour au pays natal. Dans mon environnement. Je suis peut-être un saumon, non ? Après la saison des amours, je m’en retourne d’où je viens, pour y mourir. Je ne sers plus à rien. Le RER est dans vingt minutes. De quoi fumer une cigarette, avec un café pour tenir le choc. Bien sûr, il ne pourra rien pour moi. La caféine ne commencera à faire son effet que lorsque je serai déjà arrivé chez moi. Tant pis. J’ai besoin de ça. Un petit réconfort. Ma chemise est trempée de sueur. Une dernière cigarette. Puis je prends l’escalator.

Ce que j’ai pris pour un bruit de train n’en est pas un.

Bien évidemment, il aurait été étonnant qu’on passe au travers. J’ai vraiment du bol, non ? Moi qui déteste la pluie. Les taches mouillées, sur mon t-shirt. Merde, du café ? Non. Ca n’est même pas chaud ? Enfin… pas plus que mon corps. Ça fait cinq bonnes minutes que je chiale comme une madeleine. Personne sur le quai pour me voir. Mon orgueil est sauf.

Mais qu’est-ce que j’aimerais bien que là, maintenant, on me mette la main sur l’épaule en me demandant juste « Pourquoi vous allez si mal ? »

Vider mon sac. Auprès de qui ?

Les éclairs. Intranuageux, diffus. Une lumière lugubre, qui préside à mes propres funérailles. En tout cas un bout de moi-même. Le rivage qui paraissait si proche il y a peu n’est déjà plus visible. Perdu dans l’océan, sans but ni direction. Nulle part où aller, même pas un archipel pour se poser. Une anomalie dans une continuité aqueuse qui n’est pas la sienne.

Le tonnerre succède de plus en plus vite aux éclairs. Ça se rapproche. Un bruit sourd, continu, se répand sur le silence de la ville. Parfois, un moteur, au loin, rompt cette tranquillité. Je saisis mon téléphone portable. Je vais lui écrire un sms.

Alors, tu vas lui écrire quoi ?

Un message d’adieu ? Non. Minable. Un dernier je t’aime ? Pathétique. Lui faire part de mon sentiment ? Celui d’avoir été trahi ? Bien. Le mal est fait. Elle ne reviendra pas vers moi, je ne reviendrai pas vers elle. Alors quoi ? Tu veux lui envoyer quoi, bordel ? C’est fini, tu n’as déjà plus rien à lui dire. Ton sms, elle ne le lira peut-être même pas, trop occupée à lui donner du plaisir, ou à en prendre, à califourchon sur lui, gémissant son prénom au rythme de ses coups de boutoir.

Non, arrête. Arrête ça.

Tu es vaincu, ce n’est plus la peine.

Ça fait mal, hein ?

Putain, oui, ça fait mal. Quelque chose est mort, une fois de plus. C’est mort, comme les autres fois. Mais cette fois-ci, c’est un gros morceau, qui est mort.

Et pourtant, tu sens la douleur dans le moignon ? Tu as encore mal à ton membre fantôme ? Tu n’as toujours pas accepté la réalité. Des petits points sombres se dessinent de façon chaotique sur le quai. Des impacts frais sur ma nuque, mon crâne, mes avant-bras. Les cieux scellent de la plus ignoble des façons cette journée. Je me suis offert en holocauste, et je dois de surcroît en payer le prix.

La flasque de calva. Elle sera vide demain matin. Ce ne sont pas deux amants amoureux qui dormiront dans mon lit, mais une épave. Que faire d’autre ? Sincèrement, que faire d’autre ?

La pluie redouble d’intensité, et le roulement du tonnerre se fait presque continu. A ma gauche, deux lueurs se dessinent, accompagnées d’un grincement métallique. Sur le petit écran bleu, la mention « 1h28 » a cédé la place à « A l’approche ». Le train s’immobilise mollement. La porte est pile devant moi. J’actionne l’ouverture. Personne ne monte, personne ne descend. Mon compartiment est vide. La vue brouillée par les gouttes de pluies et les larmes, je jette un dernier regard sur ces quais où je ne reviendrai jamais.

Je me pose douloureusement dans un des ces inconfortables sièges, sors mon lecteur mp3. Fatigué, à demi-ivre, je sélectionne une chanson, pratiquement au hasard.

Jean-Louis Aubert. Tiens, j’avais ça, moi ?

La voix du conducteur grésille : ce train est à destination de…servira toutes les gares du parcours.

Play.

Voilà, c’est fini…

Ses yeux verts plantés dans les miens. Ce n’est pas possible. Il y a sûrement une explication…

On a tant ressassé les mêmes théories

Trois mots. Rien d’autre. Ses petites mains dans les miennes. Sa respiration sereine contre mon cou. Ses manières de chat.

Le quai n’est déjà plus visible. Au loin, Paris. Le trajet est encore long. Mais j’ai l’impression de revenir de l’autre bout de la planète.

Le 14/08/2009 à 23h55

Cendrillon (2010)

Elle se laisse tomber à mes côtés, à bout de souffle. Ses paupières sont mi-closes, et sa bouche s’entrouvre dans un sourire à peine esquissé.

Je me rends compte que nous ne nous sommes rien dit depuis que nous avons franchi la porte. Elle m’embrasse sur l’épaule, puis s’allume une cigarette. Dans la pénombre, la braise m’évoque un sémaphore rouge, la voie à suivre. Une destination.

Et quelle destination…

Je caresse des yeux ses courbes. Elle est en eau. Qui est-elle, au fond ? Elle se tourne vers moi, et me demande d’une voix amicale si je ne veux pas ouvrir la fenêtre. Bien sûr. A cette heure-ci, peu de risque que le voisin d’en face soit encore debout pour nous voir à poil. Je n’ai pas le temps de revenir me coucher qu’elle est déjà à côté de moi. Sa peau est si blanche que j’ai l’impression de côtoyer un fantôme, pourtant bel et bien fait de chair et de sang. J’aimerais…

J’aimerais qu’elle reste un peu. J’aimerais faire sa connaissance, pénétrer sa vie après avoir pénétré son corps. J’aimerais qu’elle me dise de quoi est faite sa vie. Ses (dé-)goûts, ses (dés-)espoirs. Il n’en sera rien. Bien que tacite, le contrat est clair. Nos corps sont collés, et pourtant, c’est un univers insondable qui nous sépare. Et aucun de nous n’a le droit d’y mettre un coup de pioche. Que me reste-t-il à faire ? Elle se penche un peu à la fenêtre pour remarquer qu’à l’horizon, au-dessus de la forêt, l’horizon commence à s’éclaircir. Message reçu, son carrosse va bientôt redevenir citrouille.

Je me poste derrière elle, passe mes bras autour de sa taille, et dépose un baiser sur son épaule salée. Je n’ai pas envie de répondre à sa remarque, il faut que je la retienne. J’ai encore envie de ses caresses, de sa douceur, de sa chevelure qui vient brûler ma peau. J’ai encore envie de me déverser en elle. De vibrer.

Ne faire qu’un avec elle.

Ses yeux vert désabusé contemplent le lointain. Elle n’est déjà plus là. Je ne fais déjà plus partie de son existence. « A quoi tu penses ? » Je promène mes mains contre sont ventre et me sens durcir contre ses fesses. Merde.

Elle se tourne vers moi, prend mon visage dans ses mains, et m’embrasse, en douceur, comme elle ne l’a pas fait une seule fois depuis hier soir. L’espace d’un instant, je crois que…

Ma bouche lâche la sienne, et j’entreprends de descendre au fond du précipice retrouver cette source à laquelle je me suis maintes fois désaltéré dans la nuit.

Pourtant, elle me repousse délicatement, ses longues mains arachnéennes posées sur mes épaules. Paralysé, je la regarde en contre-plongée dramatique. A genoux devant elle, mon regard d’ordinaire triste doit être suppliant. Elle passe ses doigts dans mes cheveux, en souriant légèrement. Elle aussi a un peu l’air triste.

« Je peux pas rester, tu sais… »

Mais si, tu peux !

Tu ne le veux pas, c’est tout. Tu ne veux pas de moi.

OK, c’est bon. Je rends les armes. D’un geste exaspéré, robotique, je saisis un paquet de cigarettes et en extrais une. Tiens, c’est le sien…

Je suis con, ça fait six mois que j’ai arrêté.

Excellente occasion pour arrêter d’arrêter. Je me redresse. Quitte à se prendre une cuisante défaite, autant se la prendre debout. Elle n’est pas dupe de mon soudain et incompréhensible détachement. C’est vrai, miss, c’est vrai. Tu as raison. Ce n’est pas QUE du rock’n roll. En tout cas, pas pour moi.

Mais que veux-tu ? J’ai joué avec le feu, et je m’en mords les doigts. C’est toi, le feu. L’incendie de forêt, l’éruption volcanique. J’ai joué et j’ai perdu.

Ça fait mal quand même.

Allez, miss, un mot, juste un petit mot de compassion. Un signe. Un soupçon d’humanité. Même pas une porte entrouverte, juste une lumière qui passe en dessous.

« On était là pour se faire du bien, tu te souviens ? Là, je suis déjà en train de te faire du mal. Je devrais être partie. » Pour jouer mon grand seigneur, je pose ma main sur son avant-bras en souriant. J’ouvre la bouche pour lui expliquer qu’elle n’a pas à culpabiliser. Mais qui croit un instant à cette idée ? Elle dégage son bras, et sa bouche articule un « non » sans émettre le moindre son. Imperceptiblement, nos corps se sont espacés. Elle me fuit et je la poursuis. Ou l’inverse, nul ne le sait. Deux points rouges se baladent dans la pénombre. Les restes de l’incendie de cette nuit ? Çà me fait soudain songer à cet article de Sciences et Vie où ils disaient que certaines étoiles moribondes deviennent minuscules et rouges…

Je glisse un dernier regard sur elle. « Tu prends un truc avant de partir ? Thé ? Café ? » Elle secoue la tête négativement, en soufflant la fumée de sa moue la plus charmeuse. J’insiste : « Tu sais, j’ai le temps, pendant que tu prendras ta douche. » Elle tapote sa cigarette pour en faire tomber la cendre, avant de me lancer son regard délicatement hautain. « Je ferai tout ça chez moi. Passe-moi le cendar, s’il te plaît. » Je lui tends le monticule de mégots, interdit.

Cette fois-ci, le navire quitte le port, et ne reviendra plus.

C’était le contrat.

Elle se rhabille à la va-vite, toujours en silence. Avec la clarté et la lumière de l’enseigne de la pharmacie d’en bas, j’en profite pour l’observer une dernière fois à a dérobée. Je n’ai jamais possédé un pareil corps. Si doux, si plaisant, gorgé de plaisirs à partager. La parenthèse se ferme à mesure que l’odeur de cigarette se dissipe.

Le bruit mal aiguisé de ses vêtements tranche le silence en crissant. Pas un mot échangé. Je me rends compte alors que ça fait plusieurs minutes que je suis assis sur mon lit, nu et abattu, recourbé sur moi-même. J’entends à peine le bruit de ses talons qui claquent sur le sol autour de moi, alors qu’elle réunit ses dernières affaires.

Le soudain silence m’interpelle. Je relève les yeux.

Elle me domine, pourtant, ses bras sont ballants, et son regard un peu triste. Elle semble désolée. Son assurance montre une brèche, on dirait. L’espace d’un instant, d’un minuscule espoir, je me dis qu’elle pourrait rester, si je trouvais les mots, si je trouvais les gestes. Si j’ouvrais seulement la bouche pour lui dire « reste ». Mais je me ravise vite, et je comprends qu’elle n’est que désolée de me voir crever de ce faux espoir que j’engraisse, et qu’involontairement, elle a, elle aussi, laissé croître.

Elle passe sa main dans ses cheveux et se penche.

Encore sa bouche, sa langue. Baiser langoureux. Le même qu’hier, devant la porte d’entrée. Non, plus lent. Pas un baiser d’ouverture, mais de clôture. La chorégraphie de nos langues est des plus réglées. Comme si nous nous connaissions depuis longtemps. J’ai une sorte de boule dans la gorge. Lorsque le dernier contact entre nos lèvres est rompu, le froid, à l’intérieur, revient s’installer. Elle passe une dernière fois sa main dans mes cheveux en plantant ses yeux dans les miens. Que puis-je y lire ? Je ne saurais dire. Tout et son contraire, certainement.

Lorsqu’elle claque la porte, ses derniers mots résonnent dans ma tête. « Merci pour tout. Sincèrement. » Sur le rebord de la fenêtre, une cigarette qui est tombée de son paquet. Bah, ça ne sera jamais que la deuxième. La deuxième en quelques minutes après plusieurs mois d’abstinence. Du feu… j’ai toujours du feu, dans mon pantalon, pour dépanner les copains. Je fais mes poches. « Je sais, c’est moche », entendait-on dans une chanson. Clic, clic : la flamme jaillit, et c’est parti pour un second voyage chez Monsieur Jean Nicot. Je me rassieds, exactement là où je me trouvais un instant plus tôt, au rebord du lit. Je contemple la chambre. Je revois chaque endroit, chaque geste accompli. Je sens encore le contact de sa peau sur la mienne, centimètre carré après centimètre carré. Dans la lourde odeur d’amour qui flotte encore, je distingue son parfum. Quelque chose de discret et marin. Qui laisse une empreinte, même après avoir disparu. C’est presque imperceptible. Puis mon regard tombe sur le sol. Entre mes pieds, entortillé, son string, qu’elle n’a pas remis. Oubli ?

Après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Je passe de longues minutes à contempler le petit bout de tissu en vrac, même après avoir éteint ma cigarette. De longues minutes à imaginer l’imaginer nue sous sa jupe. Ça aurait pu être « pour moi », mais ce n’est que son naturel. Désinvolture. Elle ne se souvient peut-être déjà plus de mon prénom. L’image finit par se troubler. Mon corps est traversé de soubresauts.

Le barrage a sauté.

Il faudra que je pense à aller acheter un paquet, tout-à-l’heure.

Le 31/03/2010 à 21h45