Les limites de la réponse sécuritaire à la menace djihadiste

Le récent retour sur le devant de la scène politique et sociale française du terrorisme bien crade a ravivé passions et tensions, et nombreuses sont les voix qui s’élèvent en faveur d’une réponse sécuritaire à la problématique du terrorisme djihadiste. L’efficacité de la FIPN-GIGN, certes mitigée par le fait qu’ils n’ont pas été maîtres du timing, serait de nature à revaloriser l’option sécuritaire, par la force de l’exemple. La réponse sécuritaire ne saurait pas se résumer au seul renforcement des unités d’intervention des forces de sécurité intérieure. Elle inclut aussi tout un arsenal judiciaire, voire, juridique, une restriction sur un certain nombre de libertés (sur internet, notamment), mais aussi, une politique plus agressive vis-à-vis des extrémistes et des cellules terroristes constituées. Une telle option peut être tentante, et, on l’a vu, offrir de vrais résultats.

Elle a cependant comme principal défaut de ne s’en prendre aux effets, et pas aux causes. C’est un traitement symptomatique et non systémique, car, nulle part ne sont abordées les causes du djihadisme auxquels souscrivent les fous de dieu qui font trembler l’Occident – et, en l’occurrence, la France. Ainsi, l’option sécuritaire seule est vouée à n’être qu’à la traîne du phénomène, sans possibilité de le résorber, ne serait-ce que partiellement. Pire : elle pourrait être de nature à l’amplifier.

Une réponse sécuritaire complète peut s’envisager sur trois axes : judiciaire, politique, et technique. Au niveau judiciaire, l’idée est assez intuitive : durcissement des peines, moins d’indulgence (condamner systématiquement ceux qui, grâce à leurs aveux, auraient facilité l’arrestation d’autres terroristes, par exemple). Le volet politique, lui, passerait surtout par une restriction des liberté à travers l’instauration de nouveaux délits, et l’interdiction de la consultation de certains sites internet, comme des sites djihadistes, mais pas seulement. (Il est à noter que l’option la moins coûteuse, le blocage de ces sites au niveau des serveurs DNS en France, n’en empêcherait pas la consultation en passant par des serveurs étrangers) À l’inverse, l’arsenal législatif s’enrichira d’articles étendant les marges d’action des pouvoirs publics en matière de sécurité : surveillance accrue, extension des délais de gare à vue, pouvoirs d’investigation étendus pour la police et la gendarmerie, contrôles accrus aux frontières, voire, fermetures de celles-ci, ou encore, restauration de la peine de mort. Enfin, techniquement, la chose consisterait en un accroissement des efforts policiers vers le repérage et la neutralisation des terroristes avant la commission d’attentats, ce qui implique un noyautage méthodique et systématique des « populations à risque », la filature des personnes identifiées, des descentes de police régulières et aléatoires, afin d’éviter que ne se mettent en place des sanctuaires, bref, pour reprendre une formule connue, « terroriser les terroristes ».

La faiblesse de cette approche réside essentiellement dans le fait que, le terrorisme djihadiste s’inscrivant dans un contexte international, elle ne peut prétendre lutter que contre la totalité du phénomène, ou des dispositifs en place : l’entraînement des candidats au djihad se faisant à l’étranger (Syrie, Irak, Sahara…), le « savoir faire » nécessaire aura toujours un moyen d’être acquis aux plus déterminés. L’idéal serait de les empêcher de revenir sur le territoire, ce qui supposerait de trouver un moyen légal pour cela – sans modification du corpus législatif, c’est aujourd’hui chose impossible : la loi ne permet pas de reprocher à qui que ce soit une intention que rien ne peut prouver. Par ailleurs, en admettant qu’un tel dispositif législatif soit en place, aucune frontière n’étant totalement imperméable, des entrées clandestines seraient envisageables, via des réseaux qui ne manqueraient pas de se développer à cette occasion. Même remarque concernant la radicalisation, préalable au départ en formation : les sites djihadistes, les revues d’origine étrangère peuvent toujours être atteints. Même un blocage desdits sites ne représentera qu’une perte de temps pour l’utilisateur qui veut vraiment les visualiser (serveurs DNS ou proxy étrangers, par exemple). Si un entraînement martial ne peut être acquis à l’étranger, des connaissances de base peuvent être toujours acquises en matière d’explosifs, via le Dark Web, ou par le bouche-à-oreille. Par ailleurs, le sentiment que pourront éprouver les populations concernées d’être stigmatisées (à raison, si les dispositifs policiers s’accompagnent de vexations et d’une suspicion permanente) pourra renforcer leur rejet des institutions, et les précipiter, sinon dans le djihadisme, en tout cas dans le soutien à cette cause, favorisant le développement de réseaux de soutien, d’infiltration et d’exfiltration de candidats au djihad. Par ailleurs, la sympathie des populations étrangères pour les populations françaises candidates au djihad (qu’elles soient arabes, africaines ou autres) pourra aussi aboutir à la mise en place de réseaux destinés à faciliter la circulation des apprentis-terroristes dans les zones où ils recevront la formation. Synthétiquement, la réaction des structures terroristes se mettra en place pour esquiver les difficultés posées par les pouvoirs publics, dont les ajustements se feront, au mieux, avec un temps de retard. À ce égard, on peut imaginer aussi que la restauration de la peine de mort, loin d’être dissuasive, sera de nature à encourager les extrémismes, si ces morts sont présentés comme autant de martyrs pour la cause.

Par ailleurs, on est en droit de se demander ce qui peut amener une personne, née en France, ayant suivi une scolarité française en France, peut se trouver séduite par le djihadisme, une vision de l’Islam (ou n’importe quoi d’autre, au final) rigoriste, au point d’envisager sérieusement d’accepter de mourir pour. Et, là, la question est à poser en prenant en compte les spécificités des populations concernées : absence d’avenir social, non-reconnaissance de leurs particularismes culturels, stigmatisation, voire persécution… Une situation peu enviable, sans avenir radieux, peut créer un ressentiment profond, chez un individu, vis-à-vis de ce qu’il perçoit comme son oppresseur, mais, aussi, l’amener à repenser son rapport à la mort. En effet, en l’absence de perspectives (sociales, économiques, sanitaires), en quoi est-elle pire que la misère qui s’annonce pour les années à venir, surtout si elle est auréolée d’une certaine gloire ? C’est à mon sens un ensemble de causes qui se croisent, et se rencontrent jusqu’à créer une « masse critique ». Dans les banlieues françaises, où le taux de chômage est élevé, et où se développent divers trafics et réseaux, il est facile de se désillusionner : ne pas avoir de travail parce qu’on habite dans telle ville, avoir un nom qui sonne de telle façon… « À quoi bon ? », est une question qui peut se poser facilement. C’est ce doute, j’oserais dire ce désespoir, qui laisse une porte à qui peut promettre une ailleurs ou un avenir meilleur : le paradis, la gloire, et même – qui sait ? – des avantages, des soutiens à la famille, aux amis, en échange de son martyre. C’est là qu’un prédicateur extrémiste, local ou étranger – par l’entremise du web – peut insinuer dans un tel esprit l’idée même de se sacrifier – et, éventuellement, de commettre des horreurs contre ceux qui sont pointés du doigts comme responsables de cet état de fait.

Voilà pourquoi je pense que, si la réponse sécuritaire est une option qui n’est pas à rejeter d’emblée, elle est loin d’être suffisante. En effet, en se contenant d’une posture purement répressive, les pouvoirs publics se poseront en ennemis, dans une logique (et une rhétorique, comme on commence à le voir dans la presse) de guerre. C’est oublier qu’avant de devenir un terroriste, cette personne est un citoyen lambda : on ne naît pas terroriste ! L’environnement joue, à mon sens, un rôle majeur dans la perméabilité d’un individu aux lectures extrêmes, surtout si elles sont vendues avec une rhétorique de haine comme un moyen d’améliorer son destin. La lutte contre le chômage, la déconcentration des populations dans les rangs desquelles le chômage fait rage, lutter contre les réseaux de trafic de drogue (qui peuvent financer et se superposer aux réseaux terroristes, au moins en partie) permettraient aux populations traditionnellement musulmanes (et donc, les plus vulnérables, a priori) de se soustraire à la tentation de la radicalisation islamique. Ce qui, en creux, ne dispense pas de lutter activement contre les réseaux déjà constitués, ainsi que contre les terroristes déjà déterminés à semer la mort dans l’Hexagone.