Cendrillon (2010)

Elle se laisse tomber à mes côtés, à bout de souffle. Ses paupières sont mi-closes, et sa bouche s’entrouvre dans un sourire à peine esquissé.

Je me rends compte que nous ne nous sommes rien dit depuis que nous avons franchi la porte. Elle m’embrasse sur l’épaule, puis s’allume une cigarette. Dans la pénombre, la braise m’évoque un sémaphore rouge, la voie à suivre. Une destination.

Et quelle destination…

Je caresse des yeux ses courbes. Elle est en eau. Qui est-elle, au fond ? Elle se tourne vers moi, et me demande d’une voix amicale si je ne veux pas ouvrir la fenêtre. Bien sûr. A cette heure-ci, peu de risque que le voisin d’en face soit encore debout pour nous voir à poil. Je n’ai pas le temps de revenir me coucher qu’elle est déjà à côté de moi. Sa peau est si blanche que j’ai l’impression de côtoyer un fantôme, pourtant bel et bien fait de chair et de sang. J’aimerais…

J’aimerais qu’elle reste un peu. J’aimerais faire sa connaissance, pénétrer sa vie après avoir pénétré son corps. J’aimerais qu’elle me dise de quoi est faite sa vie. Ses (dé-)goûts, ses (dés-)espoirs. Il n’en sera rien. Bien que tacite, le contrat est clair. Nos corps sont collés, et pourtant, c’est un univers insondable qui nous sépare. Et aucun de nous n’a le droit d’y mettre un coup de pioche. Que me reste-t-il à faire ? Elle se penche un peu à la fenêtre pour remarquer qu’à l’horizon, au-dessus de la forêt, l’horizon commence à s’éclaircir. Message reçu, son carrosse va bientôt redevenir citrouille.

Je me poste derrière elle, passe mes bras autour de sa taille, et dépose un baiser sur son épaule salée. Je n’ai pas envie de répondre à sa remarque, il faut que je la retienne. J’ai encore envie de ses caresses, de sa douceur, de sa chevelure qui vient brûler ma peau. J’ai encore envie de me déverser en elle. De vibrer.

Ne faire qu’un avec elle.

Ses yeux vert désabusé contemplent le lointain. Elle n’est déjà plus là. Je ne fais déjà plus partie de son existence. « A quoi tu penses ? » Je promène mes mains contre sont ventre et me sens durcir contre ses fesses. Merde.

Elle se tourne vers moi, prend mon visage dans ses mains, et m’embrasse, en douceur, comme elle ne l’a pas fait une seule fois depuis hier soir. L’espace d’un instant, je crois que…

Ma bouche lâche la sienne, et j’entreprends de descendre au fond du précipice retrouver cette source à laquelle je me suis maintes fois désaltéré dans la nuit.

Pourtant, elle me repousse délicatement, ses longues mains arachnéennes posées sur mes épaules. Paralysé, je la regarde en contre-plongée dramatique. A genoux devant elle, mon regard d’ordinaire triste doit être suppliant. Elle passe ses doigts dans mes cheveux, en souriant légèrement. Elle aussi a un peu l’air triste.

« Je peux pas rester, tu sais… »

Mais si, tu peux !

Tu ne le veux pas, c’est tout. Tu ne veux pas de moi.

OK, c’est bon. Je rends les armes. D’un geste exaspéré, robotique, je saisis un paquet de cigarettes et en extrais une. Tiens, c’est le sien…

Je suis con, ça fait six mois que j’ai arrêté.

Excellente occasion pour arrêter d’arrêter. Je me redresse. Quitte à se prendre une cuisante défaite, autant se la prendre debout. Elle n’est pas dupe de mon soudain et incompréhensible détachement. C’est vrai, miss, c’est vrai. Tu as raison. Ce n’est pas QUE du rock’n roll. En tout cas, pas pour moi.

Mais que veux-tu ? J’ai joué avec le feu, et je m’en mords les doigts. C’est toi, le feu. L’incendie de forêt, l’éruption volcanique. J’ai joué et j’ai perdu.

Ça fait mal quand même.

Allez, miss, un mot, juste un petit mot de compassion. Un signe. Un soupçon d’humanité. Même pas une porte entrouverte, juste une lumière qui passe en dessous.

« On était là pour se faire du bien, tu te souviens ? Là, je suis déjà en train de te faire du mal. Je devrais être partie. » Pour jouer mon grand seigneur, je pose ma main sur son avant-bras en souriant. J’ouvre la bouche pour lui expliquer qu’elle n’a pas à culpabiliser. Mais qui croit un instant à cette idée ? Elle dégage son bras, et sa bouche articule un « non » sans émettre le moindre son. Imperceptiblement, nos corps se sont espacés. Elle me fuit et je la poursuis. Ou l’inverse, nul ne le sait. Deux points rouges se baladent dans la pénombre. Les restes de l’incendie de cette nuit ? Çà me fait soudain songer à cet article de Sciences et Vie où ils disaient que certaines étoiles moribondes deviennent minuscules et rouges…

Je glisse un dernier regard sur elle. « Tu prends un truc avant de partir ? Thé ? Café ? » Elle secoue la tête négativement, en soufflant la fumée de sa moue la plus charmeuse. J’insiste : « Tu sais, j’ai le temps, pendant que tu prendras ta douche. » Elle tapote sa cigarette pour en faire tomber la cendre, avant de me lancer son regard délicatement hautain. « Je ferai tout ça chez moi. Passe-moi le cendar, s’il te plaît. » Je lui tends le monticule de mégots, interdit.

Cette fois-ci, le navire quitte le port, et ne reviendra plus.

C’était le contrat.

Elle se rhabille à la va-vite, toujours en silence. Avec la clarté et la lumière de l’enseigne de la pharmacie d’en bas, j’en profite pour l’observer une dernière fois à a dérobée. Je n’ai jamais possédé un pareil corps. Si doux, si plaisant, gorgé de plaisirs à partager. La parenthèse se ferme à mesure que l’odeur de cigarette se dissipe.

Le bruit mal aiguisé de ses vêtements tranche le silence en crissant. Pas un mot échangé. Je me rends compte alors que ça fait plusieurs minutes que je suis assis sur mon lit, nu et abattu, recourbé sur moi-même. J’entends à peine le bruit de ses talons qui claquent sur le sol autour de moi, alors qu’elle réunit ses dernières affaires.

Le soudain silence m’interpelle. Je relève les yeux.

Elle me domine, pourtant, ses bras sont ballants, et son regard un peu triste. Elle semble désolée. Son assurance montre une brèche, on dirait. L’espace d’un instant, d’un minuscule espoir, je me dis qu’elle pourrait rester, si je trouvais les mots, si je trouvais les gestes. Si j’ouvrais seulement la bouche pour lui dire « reste ». Mais je me ravise vite, et je comprends qu’elle n’est que désolée de me voir crever de ce faux espoir que j’engraisse, et qu’involontairement, elle a, elle aussi, laissé croître.

Elle passe sa main dans ses cheveux et se penche.

Encore sa bouche, sa langue. Baiser langoureux. Le même qu’hier, devant la porte d’entrée. Non, plus lent. Pas un baiser d’ouverture, mais de clôture. La chorégraphie de nos langues est des plus réglées. Comme si nous nous connaissions depuis longtemps. J’ai une sorte de boule dans la gorge. Lorsque le dernier contact entre nos lèvres est rompu, le froid, à l’intérieur, revient s’installer. Elle passe une dernière fois sa main dans mes cheveux en plantant ses yeux dans les miens. Que puis-je y lire ? Je ne saurais dire. Tout et son contraire, certainement.

Lorsqu’elle claque la porte, ses derniers mots résonnent dans ma tête. « Merci pour tout. Sincèrement. » Sur le rebord de la fenêtre, une cigarette qui est tombée de son paquet. Bah, ça ne sera jamais que la deuxième. La deuxième en quelques minutes après plusieurs mois d’abstinence. Du feu… j’ai toujours du feu, dans mon pantalon, pour dépanner les copains. Je fais mes poches. « Je sais, c’est moche », entendait-on dans une chanson. Clic, clic : la flamme jaillit, et c’est parti pour un second voyage chez Monsieur Jean Nicot. Je me rassieds, exactement là où je me trouvais un instant plus tôt, au rebord du lit. Je contemple la chambre. Je revois chaque endroit, chaque geste accompli. Je sens encore le contact de sa peau sur la mienne, centimètre carré après centimètre carré. Dans la lourde odeur d’amour qui flotte encore, je distingue son parfum. Quelque chose de discret et marin. Qui laisse une empreinte, même après avoir disparu. C’est presque imperceptible. Puis mon regard tombe sur le sol. Entre mes pieds, entortillé, son string, qu’elle n’a pas remis. Oubli ?

Après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Je passe de longues minutes à contempler le petit bout de tissu en vrac, même après avoir éteint ma cigarette. De longues minutes à imaginer l’imaginer nue sous sa jupe. Ça aurait pu être « pour moi », mais ce n’est que son naturel. Désinvolture. Elle ne se souvient peut-être déjà plus de mon prénom. L’image finit par se troubler. Mon corps est traversé de soubresauts.

Le barrage a sauté.

Il faudra que je pense à aller acheter un paquet, tout-à-l’heure.

Le 31/03/2010 à 21h45