Applications linéaires de l’utopie (2012)

Tu me couves d’un regard attendri, comme si j’étais l’homme de ta vie. Tu as peut-être raison, d’ailleurs. À voir la lueur dans tes yeux, je sens que tu as envie de parler, mais je coupe cette conversation avant qu’elle naisse en caressant ta joue, douce comme une joue d’enfant.

Tu me diras quelque chose comme « je t’aime », et, porté par la tendresse et le désir que j’éprouve pour toi, je voudrai tant y croire que je finirai par m’en convaincre. Peut-être te dirai-je aussi que je t’aime. Je te prendrai dans mes bras, et, sournoisement, nos cerveaux se mettront à conjuguer des verbes au futur, à la première personne du pluriel. Soulagé d’avoir des perspectives de vie commune avec toi, je te laisserai repartir quand bon te semblera, sans chercher à te retenir. Qui veut voyager loin ménage sa monture. Et comme nous nous reverrons bientôt…

Nos rendez-vous seront plus fréquents, tu seras à chaque fois coquette et coquine, tendre et tigresse. Parfois, j’oublierai de partir de chez toi, ou bien l’inverse. Nous nous rendrons compte que, bon an, mal an, ça marche. Nous pouvons vivre, survivre sous un même toit sans nous déchirer. La tentation sera grande de passer plus de temps encore ensemble. Vacances en commun – mais sans les potes, ça n’est plus de notre âge. Un jour, on s’arrêtera pour rêver un peu devant un magasin de déco ou d’ameublement. On songera à un appartement pas trop minable. Un jour, l’un de nous deux s’apercevra qu’il n’a pas vu son appartement depuis plusieurs semaines. Plutôt toi, d’ailleurs, car c’est plus grand chez moi.

Alors, tu ramèneras ici, petit bout par petit bout, ce qu’il te reste de chez toi, et tu donneras ton congé. On vivra à deux dans cinquante mètres carrés, on vivra bien, surtout au début, d’ailleurs. Ce sera comme du camping, un peu improvisé, une aventure renouvelée chaque soir. On fera l’amour chaque fois qu’on en aura l’occasion, aussi longtemps qu’on le pourra, pou s’endormir à l’aube, détrempés de sueur. On regardera les annonces immobilières, location, vente. On réfléchira, on étudiera les brochures à la banque. On prendra notre petit rythme de vie, et, petit à petit, tout deviendra routinier : de festins, nos repas improvisés deviendront des gueuletons insipides. On se mettra à faire la cuisine, quand la journée de travail ne nous aura pas trop cassés. On mangera bon, et riche. On prendra du ventre, un peu. On fera moins l’amour, aussi. On sortira chez nos amis. Ou alors on ira se coucher.

D’exceptionnel, notre couple, par la force du quotidien, deviendra banal, normal. Notre vie d’avant, l’un sans l’autre, nous paraîtra incongrue, comme si notre couple existait depuis toujours. Sécurisant, il en deviendra aussi sécurisé, le poids des habitudes scellant les parties les plus fragiles dans une réalité sordide du métro-boulot-dodo face à laquelle il jouera le rôle d’une sorte de soupape. Pris par le confort, on fera moins d’efforts, on se pomponnera moins, voire pas du tout. Je ne serai pas toujours impeccablement rasé, tu ne te maquilleras que lorsque tu en trouveras le temps. On se regardera sans vraiment se voir, on ne sera plus qu’un meuble, l’un pour l’autre. On s’abstraira dans le confort de cette vie figée dans ses coutumes et l’hébétude des heureux salariés qui jouissent de leur temps libre en se reposant. Peut-être qu’on s’achètera une télé, pour s’éviter d’avoir à parler. Un jour, un soir, peut-être un matin, on aura une sorte de mini-déclic. On passera à ça de se remettre en question. On s’interrogera, on fera un bilan qui n’en est pas un, histoire de tenter d’évaluer l’évolution de l’indice à mi-séance. Le CAC 40 du cœur ne se portera pas plus mal. J’aurai quelqu’un dans ma vie, toi, et réciproquement. Ma tendresse resurgira comme un réflexe conditionné. On y croira, tant le bilan sera positif, sans se rendre compte qu’on aura déjà oublié le pourquoi de notre couple. On fera semblant, devant l’autre, devant soi-même, on refera l’amour comme des fous. On ne redescendra pas de notre nuage rose un peu frelaté. Et, un jour, la vision d’un enfant souriant, à la télévision ou bien sur un banc face à la mairie, nous donnera le même pensée.

Tu verras en moi un géniteur pour ton enfant ; non le père idéal pour cet enfant que tu veux depuis toujours, mais quelqu’un que tu connaîtras, auquel tu te seras habituée. Une figure rassurante, si rassurante que je n’aurai pas le cœur de te contredire d’une façon ou d’une autre. Je me laisserai faire, trop heureux de pouvoir être père, moi aussi. Trop heureux de pouvoir pénétrer le cénacle des jeunes papas, d’être comme mes potes, pouvoir partager leurs conversations. Un peu comme toi sans doute, pour de mauvaises raisons, je mettrai un pied dans la paternité. Je contemplerai ton ventre arrondi avec plus de fierté encore que de tendresse, comme le trophée décerné à un sportif accompli pour une prouesse incroyable. Mais, déjà, à ce moment-là, sans vraiment nous l’avouer, on saura que les cris de l’enfant à venir viendront combler les silences qu’on n’aura pas le courage de remplir de nous-mêmes. Je ne sais pas comment se passera l’accouchement, ni les premiers temps. J’imagine que les nuits, au début, seront courtes, et les journées, pénibles. Notre libido tombera en dessous de zéro, probablement, de même que notre vie sociale. Je me consolerai en cherchant l’être, l’individu, dans ce petit bout de toi et de moi. Combien de temps s’écoulera dans cette stase ? Tu auras cessé dès avant l’accouchement d’être une femme, pour être avant tout, voire exclusivement, une mère. Parfois, emportés par un verre de trop ou un après-midi paresseux et exceptionnellement calme – peut-être tes parents accepteront-ils de garder l’enfant, de temps à autres – on se laissera aller à refaire l’amour sur le canapé, comme une invocation nostalgique d’un passé qui aura perdu pour nous une bonne partie de sa tangibilité. Mais ça n’aura plus la même saveur, nous n’aurons plus la surprise de nous découvrir, tu auras peut-être même un peu honte de ton corps post-partum, et moi de mon ventre trahissant le franchissement d’une nouvelle décennie. Le travail reprendra, absorbant l’essentiel de notre temps qu’on ne consacrera pas à l’enfant, à ses devoirs, à l’emmener à l’école, à le chercher à la garderie, à lui faire ci ou ça. La carrière reprendra ses droits – peut-être un peu de travail à la maison, pour se sentir important. Ou simplement se donner un peu le temps de souffler au milieu des tâches domestiques…

Avec les années, ce qui constituera notre foyer – on aura sûrement déménagé d’ici là – deviendra une sorte de maison hantée. L’enfant sera le centre stabilisateur de nos pensées, de notre couple. Il y aura une vraie cellule familiale, et, comme dans beaucoup d’autres, ce sera l’enfant qui en sera à la fois le principe, le moyen, la cause et l’objectif. Il nous permettra de ne pas nous mettre sur « pause », de réfléchir, de nous regarder l’un l’autre. Il nous épargnera la découverte effrayante d’avoir laissé tant de temps en jachère ce qui pouvait s’appeler « nous » il n’y aura, au fond, pas si longtemps. Qui sait si je saurai te reconnaître en photo, à ce moment-là ? Ou si toi, tu sauras me reconnaître ?

Un jour, il se passera un truc. De toi ou de moi, impossible de savoir qui sera le premier. Peut-être que ce sera moi, un sourire un peu appuyé d’une mère d’élève, ou bien toi, à qui un commercial laissera son numéro personnel. Il ne se passera rien de plus, rien de particulier, à part le sentiment d’avoir plu. D’être encore désirable. Un truc complètement oublié, enfoui dans nos psychés. Brusquement, des portes s’ouvriront. On se prendra au jeu, on aura envie de sentir une nouvelle fois ce désir – même ténu – chez l’autre. Mon rasoir reprendra du service, ton rouge à lèvres aussi. J’achèterai des chemises à la mode, et ta collection de chaussures s’enrichira d’escarpins sexy dont je feindrai de croire que tu les auras prises pour me plaire, ou bien parce que ça t’aura fait plaisir.

Ce ne sera la faute de personne, on ne s’en rendra pas compte ni toi, ni moi. À notre propre insu, nous aurons élaboré un scénario implacable, et détruit derrière nous plus ou moins tout ce qui nous aurait permis de faire demi-tour. De regards évités, en négligences, oublis, on se repliera sur nos vies-bis, on commencera à sortir chacun de son côté, de préférence avec des gens plus jeunes que nous – soi-disant pour s’amuser, rattraper le temps perdu, ou se rappeler quelque chose. Mais ce ne sera qu’un cache-sexe, car, il s’agira surtout de trouver des partenaires sexuels. Oh, bien entendu, au début, on ne fera rien, du moins, rien de très poussé. On flirtera, on embrassera, peut-être qu’on touchera un peu, aussi. On n’aura jamais vraiment eu de disputes, rien de violent, rien de véhément. Mais des petites rancœurs accumulées. Un soir, sans doute, l’un de nous deux aura quelque chose de trop à reprocher à l’autre. Pas forcément un truc rédhibitoire, rien de fondamental, ou d’une quelconque gravité, même. Une simple broutille, dont, en d’autres temps, on aurait fini par rire. Ça aurait pu même devenir une blague, entre nous. Mais ça ne sera pas le cas, un cap aura été franchi, et une sanction – ou bien une vengeance – s’imposera. Alors, tu me diras que tu sortiras avec tes nouveaux amis, ou bien ce sera moi qui le ferai, en ajoutant : « Je pense pas que je rentrerai, cette nuit. Alors pense à donner son bain à la petite et à lui raconter une histoire. À demain. » je ferai certainement plus lapidaire, je suis du genre taciturne.

Après une bise formelle, ce sera une nuit d’enfer à attendre l’autre dans le déni de ce qui sera en train de se passer, à savoir que l’autre prendra du bon temps avec un partenaire repéré depuis plusieurs jours, disponible et consentant. Ce sera une première, culpabilisante, mais aussi satisfaisante, voire épanouissante. Elle appellera une suite, des suites. Bientôt, on ne sera plus que de vagues colocataires, communiquant par monosyllabes, voire par post-it. La môme – enfin, ça pourra aussi être un garçon, peu importe – regardera tout ça sans forcément comprendre, se contentant de ressentir. Les enfants ne sont pas cons, ils comprennent, intuitivement.

Mais, là aussi, on fera semblant de rien. On se dira que ce n’est pas si grave, que rien de ce qui sera en train de se passer n’aura d’influence néfaste sur notre progéniture. Sans vraiment le dire, on reconnaîtra à demi-mots qu’on n’a pas été correct l’un vis-à-vis de l’autre, on tentera de recoller les morceaux. Pour l’enfant, là encore, soi-disant. Mais, ce sera essentiellement pour ne pas avoir à détricoter ce « nous » dont il ne restera plus à ce moment-là que les grands contours.

Combien de temps, combien de conneries nous faudra-t-il avant qu’on réalise ? Je n’ose même pas y penser. Mais il faudra bien y arriver, prendre notre enfant entre quatre z’yeux, lui annoncer la vérité. Quelle sera sa réaction ? Deux grandes billes pleines de larmes, peut-être. Le pire serait un grand silence digne et douloureux. Le pire est que je ne suis même pas certain que cette situation m’attriste, alors que j’y pense.

Alors non, ne dis rien. Ne parle pas, ne me demande surtout rien. Laisse-moi garder mes mystères, et garde les tiens, pour que nous ne soyons l’un pour l’autre qu’une belle expérience qui ne sera pas devenue une histoire qui se sera doucement mais inexorablement enlisée dans le sordide.

Accepte plutôt de m’ouvrir à nouveau tes cuisses, accepte le plaisir que je vais encore te donner. Et profite.