Le Dictateur (2012)

-Toute cette foule…

-Ils sont venus t’acclamer.

-Combien sont-ils?

-On estime qu’ils sont environ cinquante mille, venus des quatre coins du pays.

-C’est très satisfaisant. La délégation voit ça, de son balcon?

-Ils ne peuvent rien louper du spectacle, de toutes façons, on les entend à des lieues à la ronde.

-Formidable. Ca va me légitimer à l’extérieur.

-N’oublie pas que tu as été élu démocratiquement! La question ne se pose pas. Du moins, pas encore…

-C’est juste. Regarde-moi tous ces cons…

-On ne peut pas dire qu’ils voient beaucoup plus loin que le bout de leur nez, en effet.

-Je suis leur héros. Je vais les mener à une guerre couteuse, mais ils m’adulent véritablement. C’est formidable. Même des moutons seraient moins abrutis.

-Permets-moi de te rappeler ton programme!

-Hé, quoi? Je n’ai pas menti!

-Tu n’as pas annoncé que tu magouillerais avec le Parlement pour te faire attribuer les pleins pouvoirs et proclamer l’Empire!

-Bien sûr, je n’allais pas leur annoncer que j’allais la leur mettre bien profond, comme ça, à sec et sans vaseline!

-Pour l’instant, ton assise est assez faible, les conservateurs sont avec nous, les modérés hésitent, et les Travaillistes et les Réformateurs grognent. Seules les banques et l’Armée marchent avec nous aveuglément!

-Ca me ferait bien mal où je pense que les banquiers ne nous suivent pas, avec ce que je leur ai versé!

-En même temps, je crois qu’ils te craignent.

-Ils ont raison, je vais tout confisquer, l’an prochain!

-Tout doux! Si tu y vas trop fort dès le début, il pourrait y avoir sursaut populaire. Et là, gare à tes miches, car je serai déjà en Amérique Latine sous un faux nom!

-Et tu auras bien raison. regarde, là, au fond du forum, ne serait-ce pas ce bon vieil Ambrosius, qui pendouille?

-Si, c’est bien ça. Il était d’une nature bien trop loquace, et le peuple a besoin de tranquillité. Nous avons été obligés de le faire taire.

-Dommage, il savait recevoir…

-N’y pense plus, tu as à présent toute latitude pour organiser les fêtes les plus somptueuses que tu puisses rêver.

-Fais comme moi, salue-les.

(…)

-As-tu préparé un discours?

-Oui, mais je parlerai tout-à-l’heure. Là, je chauffe le public, c’est tout. C’est amusant, mais je sens que je vais vite en avoir marre.

-Tu sais, même être le Grand Libérateur impose quelques contraintes. Au moins la première année.

-Pffffffffff ça me gonfle.

-Je le sais bien, qui est-ce que ça ne gonflerait pas? Mais bon, pense à ce que tu vas pouvoir leur faire faire! Souviens-toi de tes plaidoiries vibrantes au tribunal, de tes discours enflammés au parlement. Tu les mènes par le bout du nez!

-Ouais, c’est vrai. Putain, j’ai torché mon discours vite fait, c’est pas satisfaisant.

-Improvise! Ils attendent des formules choc, ils attendent de vibrer, pas de faire fonctionner leur cervelle. Déjà, ça reste à démontrer qu’ils en aient une…

-Vu mon programme, on peut en douter. Ça se lisait bien en filigrane, non? Empire, conquêtes, guerre… Je crois cependant avisé d’avoir gardé pour moi mon Code du Météquat.

-Je crois aussi.

-Bon, alors, tu le fais, ce putain de discours? j’ai mal aux arpions!

-Hé, tu sais à qui tu parles? Au dictateur! Alors calme ta joie pépère, je fais ce que je veux, d’abord.

-Bon bah moi, je pose un cul, alors.

-Comme tu veux. Sers-toi un apéro, en attendant.

-Merci, c’est ce que je vais faire.

-Bon, bah on y va avec le discours, comme ça, ce sera fait.

(…)

-Putain, j’y crois pas: des formules toutes faites, des slogans à la con, trois ou quatre mots clés, et ils mouillent tous leurs culottes!

-Bien sûr, tu t’attendais à quoi?

-Je ne sais pas, j’ai toujours eu un peu foi en le genre humain…

-Peut-être parce que tu n’en fais pas partie?

-Peut-être.

-Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?

-La suite des festivités, c’est aux arènes, des esclaves venus des îles barbares vont faire une démonstration de leur sport. Avec les pieds, ils se passent une panse de brebis gonflée d’air, et s’efforcent de la placer sur le territoire adverse. Ça, et un coup de becquetance gratis, ils vont me foutre la paix.

-Pas mal. et nous?

-Nous? J’ai bien envie de chouiller un coup.

-Quelque chose à proposer?

-Tu vois, la belle brune aux yeux de biches, là, à quelques pas des escaliers?

-Oui, bien sûr, y a qu’un aveugle, qui la louperait!

-Fais-la venir. Et fais monter du vin, aussi.

-Très bien. Quoi d’autre?

-Prépare des petits cadeaux, si elle est consentante, ça sera plus sympa. En plus, ça me dispensera de courir ou de la maintenir avec le ventre plein.

-Ca marche. On fait des viandes grillées?

-Oui, pourquoi?

-Bah parce que comme ça, je vais faire monter du Côtes du Rhône.

-Cool. Ah, et puis le service, que des jeunes filles à poil, hein?

-D’accord.

-Et puis tu glisses un ou deux garçons. On n’est pas des barbares, tout de même!

-Très bien. Ton épouse sera des nôtres?

-Non, je l’ai envoyée chez ma belle-sœur, dans les Alpes. Elles composent des poèmes lénifiants et courent après les chèvres dans les pâturages en se rêvant bergères.

-Beau programme. Bon, je fais rouler tout ça. Autre chose?

-Oui, une seule: pas trop grasse, la viande, j’ai encore pris du bide, ce mois-ci!

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Dialogue avant le coucher du soleil (2008)

flingue

-Me regarde pas comme ça, c’est toi qui m’as amené ici, que je sache!

-Je sais. Mais j’hésite…

-Ca, je le vois bien. Mais ce n’est pas moi qui prendrai la décision, encore moins qui agirai.

-Je le sais aussi. Merci de ton aide précieuse.

-De rien. Je vois que tu n’es toujours pas sorti de tes vieux travers…

-Comment?

-Tu n’arrives pas à te bouger le cul, mon pauvre vieux. Même pour prendre une des décisions les plus importantes de ta vie, sinon la plus importante, tu n’es même pas foutu d’assumer…

-C’est difficile, tu sais. Je voudrais bien t’y voir.

-Ah moi, je n’ai pas ce genre de problème. C’est pas mon rôle d’être compâtissant.

-Pourtant, j’en aurais bien besoin…

-Bordel, grandis un peu! Ose une fois dans ta vie!

-C’est pas facile, je me suis jamais mouillé pour quoi que ce soit. Remarque, on voit le résultat…

-Je ne te le fais pas dire.

-Ouais, le question, c’est: qu’est-ce que je vais faire de moi? J’ai envie de me foutre à la poubelle…

-Il ne tient qu’à toi…

-Putain, pourquoi je me suis planté comme ça? Pourquoi?

-Toujours des questions…

-Mais c’est bien là, la question, non?

-Oui, mais pas pour te juger, abruti. Ce qui est fait est fait. La vraie question est: qu’est-ce que tu vas faire MAINTENANT?

-Je sais pas, après ce que je me suis pris dans la gueule, y a plus grand-chose qui me retient ici…

-Si c’est ce que tu crois…

-…oui, je sais ce qu’il me reste à faire. Mais c’est impressionnant. Et puis…

-…et puis?

-Je sais pas merde, c’est trop de trucs dans ma tête, je n’y arrive pas…

-Calme-toi. Tu penses à eux. Ils comptent sur toi. Au fond de toi, tu sais que tu leur manqueras.

-Pas si sûr..

-Vraiment?

-Je sais pas… J’aimerais vraiment que tout s’arrête, là, maintenant.

-Alors, tu sais ce que tu vas faire?

-Non.

-Ben je vais te le dire: tu vas me prendre, m’appliquer contre ta tempe, ton menton ou ton cœur, et tu vas appuyer! Tu te rendras compte de rien du tout! Pfut, envolé! Ton mur sera dégueulasse, et c’est ta mère qui te retrouvera avec un trou comme un impact de météorite dans la tronche. C’est ça que tu veux?

-Arrête…

-Réponds: C’EST CA QUE TU VEUX?

-Non…

-Répète-le.

-C’est pas ça que je veux.

-Mais putain, dis les mots, fais quelque chose jusqu’au bout pour une fois dans ta vie.

-Ce que je veux, ce n’est pas mourir. Putain, tu fais chier.

-C’est pour ton bien.

-Ouais, c’est ça.

-Tu sais que tu vaux mieux que ce que tu veux bien reconnaître. Cesse de te complaire là-dedans.

-J’y ai jamais cru, à ces conneries. Tellement de situations d’échec, comment veux-tu que j’aie la moindre estime pour ça?

-Peut-être parce que tu attends trop. Ton ego est comme un kouglof, il grumelle, déborde de partout.

-Ah ça, tu peux le dire!

-Et toi qui en fais une fierté…

-Ouais, finalement, à quoi bon? Mais y a pas que ça. Pourquoi tous ces espoirs déçus? Serais-je trop naïf? Alors que je suis assez méfiant…

-Trop exigeant. Tu attends trop de la vie, des gens, de toi.

-On en vient à pourquoi je t’ai amené ici…

-Tu vas pas remettre ça sur le tapis!

-On peut pas parler avec toi, t’es chiant…

-Je suis pas là pour te tenir le crachoir. Je te signale que tu m’as amené ici pour te faire sauter le caisson!

-Et ça n’a pas l’air de t’enchanter!

-Ou de t’enchanter toi! Tu te rends compte que tu parles à un flingue, là… Allez, essaie un peu d’accepter.

-Accepter quoi?

-Tu n’es pas un loser, ta vie n’est pas faite que de défaites.

-Tiens donc… je me suis fait bouler, ma bouée m’a lâché dans la tempête… sacrée victoire!

-Tu es pas pour elle, voilà tout. Tu te souviens de votre nuit?

-Et comment!

-Tu l’as tenue dans tes bras, vous avez fait l’amour, tu as tenu sa main dans la tienne en la regardant dans les yeux. Tu te rappelles comment tu te sentais bien?

-Oui. j’ai jamais connu ça…

-Et c’est pas une victoire, ça?

-Si. Une petite…

-Mais une victoire quand même. Il t’en faut d’autres, des comme ça.

-Tu as sans doute raison… Mais à quel prix!

-Qu’est-ce que tu en sais? Tu as une boule de cristal?

-Non. Mais je sais que je vais en chier…

-Ouais, mais tu vas continuer. Parce que si tu t’arrêtes maintenant, tout tombe à l’eau.

-Tout?

-Tu essaies de donner un sens à tout ça. Si tu coupes court, c’est tout ce que tu as fait et été qui n’a plus le moindre sens.

-C’est vrai. Tant que je ne suis pas allé au bout, je ne peux pas honnêtement me dire que je me suis planté.

-Et même… de toutes façons, tu termineras la mission, comme tu aimes si bien le dire!

-Mouais…

-Tu vas continuer à marcher, trop fier pour t’avouer vaincu.

-Sans doute. Alors on fait quoi?

-Je crois que tu as déjà pris ta décision, non?

-Oui, c’est vrai, enfin je crois…

-Alors bonne chance.

-Sans rancune?

-Sans rancune.

Le 21/09/2008 à 19h33