Humain (2011)

Je suis un être humain.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Ou quelque chose comme ça.

L’humanité passe, elle monte de l’estomac à la bouche en laissant dans l’œsophage une sensation de brûlure désagréable, et s’en va avec la chasse d’eau, ne laissant derrière elle comme trace qu’une haleine fétide et un arrière-goût chimique et amer dans la bouche, comme un plat gâté.

Depuis mon arrivée, je n’ai fait que de la figuration dans une guerre qui n’a pas lieu, ne porte pas de nom, une guerre orpheline des nations qui l’ont déclenchée, mais qui, trop honteuses pour la reconnaître, ont préféré poser dessus le couvercle du politiquement correct en se bouchant le nez. Ça ne se passait pas trop mal. On escortait le préfet jusqu’au palais présidentiel, on patrouillait dans les faubourgs de la capitale. Des fois, on partageait une sucrerie avec un des gamins qui glandent dans les rues et nous promettent de nous trouver les plus belles filles de la terre à deux rues d’ici. Parfois, on s’amusait avec un chien qui ramenait le bâton avec enthousiasme, ou bien je donnais à manger, attendri, à un chevreau.

Et puis il y a eu le bus scolaire. Les quarante-trois gosses, leurs cinq accompagnateurs et le chauffeur, aucun n’a survécu. Tous sont morts sur le coup. Il y a eu d’autres morts, dans la rue, c’était l’heure d’affluence, mais ils sont morts dans les couloirs des urgences de ce qu’il est d’usage d’appeler l’hôpital, un grand cube de béton avec quelques tubes d’aspirine jalousement planqués dans des armoires blindées et un appareil de radiographie n’ayant encore jamais servi, faute d’avoir pu recruter un opérateur qualifié. La plupart se sont vidés sur le lino en pleurant et en criant.

Je crois que c’est complètement par hasard qu’on les a repérés, dans le centre-ville. Dans un ancien hôtel désaffecté, plus ou moins squatté par des démunis, enfin, en principe. Ça devait faire des mois qu’ils s’y étaient installés, au nez et à la barbe de tout le monde, peut-être avec la complicité du voisinage immédiat, qui sait ?

« Allez, les gars, foutez-moi en l’air cette racaille ! »

Un chargeur de trente coups chacun, une escouade de dix hommes : trois cents balles déversées, sans compter le fusil mitrailleur. Ça fait bizarre de déambuler au milieu de ces corps. Certains n’étaient même pas encore morts.

-Celui-là bouge encore, sergent. Il faut appeler l’ambulance.

-Il ne s’en sortira pas.

-Mais…

-Il ne s’en sortira pas, je te dis.

Ils avaient l’élégance de signaler qu’ils quittaient la scène d’un bruit évoquant le raclement de gorge mâtiné de bulles d’air dans un continuum glaireux.

Que sont-ils ? Islamistes ? Communistes ?

Qu’importe. Faire sauter des innocents, c’est ça, leur révolution, quelle qu’elle soit. Sont-ils humains ? Biologiquement, sans doute. Ceux qui béent laissent tous entrevoir la même merde sanguinolente, les mêmes organes, le même sang. Mais être humain, c’est juste une question de bouts de viande collés les uns aux autres ?

Un animal, quel qu’il soit, tombe de la même manière sous les balles.

Alors quoi ?

La réponse est là, sous mes yeux, sur la table : des explosifs artisanaux en préparation. Ils tuent cinquante innocents, et que font-ils ? Encouragés, ils envisagent d’en tuer cent. Le font-ils vraiment pour leur révolution à la con ? Elle doit bénéficier à qui, d’abord ? Pas à leur prochain. Pas à l’humanité.

Ils n’ont rien à voir avec l’humanité, rien. Même si les apparences sont trompeuses. A-t-on les mêmes scrupules à foutre en l’air les cafards qui viennent pourrir nos maisons ?

Il en restait un. Une vingtaine d’années, tout au plus. On l’a laissé baigner dans sa pisse pendant au moins deux heures avant de poser la première question. Il ne voulait pas répondre.

Alors on m’a demandé un coup de main. Enfin, non, il ne faut pas se mentir : je me suis porté volontaire. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je devais avoir l’air un peu empoté ainsi. Mais j’apprends vite, ça a été mentionné sur plusieurs de mes carnets de notes, lorsque j’étais petit.

Lorsque j’en ai fini avec lui, il n’en restait plus grand chose. Il n’était pas beau à voir, mais il était encore vivant, et, s’il ne bougeait pas trop la mâchoire, il pouvait encore parler. Enfin, plutôt gargouiller. L’interprète a tout traduit, le caporal soigneusement noté. Il ressemblait à une sorte de kouglof grumeleux, aspergé de jus de fruits rouges, et ne bougeait presque plus. Terroriste. C’était un terroriste.

Je crois que c’est sa mère, que je l’ai entendu appeler de toutes ses forces. Peu importe, après tout, non ? C’est impressionnant, comme sensation : on a en face de soi un type capable de semer la mort, la terreur et la désolation dans une ville, et le voilà qui pleure comme un gamin qu’on réprimande. Ce corps n’est pas plus solide que les autres, étonnamment, c’est plutôt fragile : on n’imagine pas combien il est facile de retourner des pouces, surtout quand on a eu huit autres doigts pour s’entraîner auparavant.

Tout ça a permis de retrouver d’autres caches des insurgés. Combien de tués ? Quelques-uns. Mais, contre tout cela, combien d’innocents tués ?

Lui, il a fini comme il a vécu : dans la clandestinité ; il a pu, de manière fulgurante, être pour une poignée d’entre nous, un visage, une voix, des cris. Pour d’autres, il a été celui qui, dans l’ombre, a décidé arbitrairement que leurs vies s’arrêteraient le jour J à l’heure H. Sans plus de discrimination, sans plus de raison. Seule la volonté de frapper aveuglément, comme le chancre, l’a guidé. Pas le Camarade Suprême ou un quelconque grand prophète. Sa volonté d’être pensant. Finalement, pour toutes ces vies ôtées, sa souffrance n’est que peu de choses.

Je ne sais pas s’il est mort ou vivant. Probablement mort, dans le plus total anonymat. Je l’ai haï, ce type. Car il m’a forcé à faire ce que j’étais venu combattre. Mais peut-être est-ce un tort, de croire qu’on peut gagner une guerre en tendant des bouquets de fleurs.

Lors d’une chimio, on ne fait pas grand cas de la vie qui habite le corps du patient. Et mon patient, c’est ce pays.

Le problème est que les raids sur les autres planques ont suscité la colère et l’indignation de la population : hé, quoi ? On nous refuse la liberté d’être des cadavres ambulants, les prochaines victimes que les médecins de l’hôpital verront mourir sous leurs yeux, impuissants ? Scandale !

Alors, l’insurrection a métastasé. Il faut croire que j’ai fait bonne impression : je suis passé chef de section. La méthode est implacable : pas plus d’un prisonnier à la fois. Quand c’est possible.

Les taches sur ma tenue de combat ont noirci, elles ne partiront plus. Je me sens mal à l’aise d’infliger ça à des gens, mais je songe à tous ces attentats qui n’auront pas lieu, à tous ces gens qui, demain, pourront aller à l’école, au travail. Qui pourront vivre encore un peu, grâce à moi.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Je veux qu’on dise ça.

Je reste un humain, malgré tout.