L’historien et le révisionniste (2012)

Une fois n’est pas coutume, je vous livre cette fois-ci le fruit de mes réflexions fumeuses, c’est bordélique, ça part dans tous les sens, mais il y a matière à débat, je crois.

J’ai appris avec effarement la disparition de trois noms – au moins – des manuels d’Histoire cette année : Foch, Joffre et Pétain. Paraît-il qu’il faut faire de la place à la Guerre d’Algérie, ainsi qu’au génocide arménien.

Des choix qui laissent perplexe

Si la disparition de Joffre et de Foch peut se faire à mon avis sans conséquence – leur impact sur l’Histoire se limitant à la Grande Guerre – je suis en revanche un peu déconcerté par celle de Pétain. Car, comment expliquer son arrivée au pouvoir en 40, sinon par la gloire dont il s’était auréolé à la boucherie bataille de Verdun ? Au-delà de ça, il était aussi l’expression vivante d’une conception de la guerre propre au commandement français qui, si elle pouvait encore faire illusion en 14, a conduit tout droit à l’humiliation de mai 40.

Les contre-arguments se tiennent : il est vrai que pour décrire la « Der des Ders », nul n’est besoin des maréchaux, car l’essentiel s’est passé sur le terrain, avec nos poilus , les deux pieds et les deux mains dans la merde. Par ailleurs, le massacre qu’a été ce conflit s’enracine dans les faiblesses des états-majors, confits d’immobilisme, et qui refusaient d’adapter tactiques et stratégies aux nouvelles armes hautement meurtrières dont disposaient les belligérants. Pour schématiser, c’était plié avant même l’attentat de Sarajevo.

Parallèlement, on accorde plus de place à la guerre d’Algérie ; à mon sens, c’est loin d’être dommage – reste à voir le traitement qui en sera fait. C’est tout de même un événement sombre, assez récent, et qui a aujourd’hui encore des répercussions sociales, psychologiques et culturelles. C’est notre culpabilité française, comme l’Holocauste outre-Rhin. En revanche, je suis plutôt perplexe quant au génocide arménien. On étudie l’Histoire de France ? De Turquie ? Pourquoi s’attarder sur ce génocide en particulier ? Mes cours ne datent pas d’hier, mais je n’ai par exemple pas souvenir d’une mention en classe ou dans mes manuels des quelques millions de Chinois massacrés par les Japonais. Nul besoin d’une intelligence exceptionnelle pour faire le rapprochement avec la loi mémorielle, de mémoire censurée par le conseil constitutionnel l’an dernier…

Pourquoi ?

En effet, pourquoi de tels choix ?

On peut aisément supposer que les auteurs du programme se reposent sur le bon sens des professeurs, qui dérogeront au contenu des manuels pour expliquer un peu ce qui mérite de l’être. L’objectif avoué est de faire de la place à d’autres sujets, comme la guerre d’Algérie ou le génocide arménien, comme mentionné précédemment. C’est là que l’instrumentalisation politique de l’Histoire (comme discipline scolaire) apparaît le plus brutalement. Dans un cas, il s’agit de faire face à son passé, pour pouvoir régler une bonne fois pour toute la problématique liée à cette guerre qui a mis du temps à faire son coming out, et pourrit notre présent. Dans l’autre, il s’agit d’une main tendue vers la communauté arménienne, au prix de crispations avec Ankara. Tentation électoraliste ? Je n’ai pas de chiffres, mais je ne serais pas surpris d’apprendre que la population d’origine chinoise représente en France une plus grosse manne que les Arméniens.

En parallèle, j’imagine que les manuels sont toujours remplis des dates imbuvables de roitelets de l’an mil, de Mérovée, dont on semble pourtant à peu près sûr de son côté légendaire. Pourquoi s’attarder sur tout ça ? N’est-il pas un peu plus capital de voir les mécanismes qui ont amené à la Révolution, ou bien de s’attacher à un décryptage de la décolonisation sur fond de Guerre Froide, par exemple ? C’est en effet bien beau d’enseigner tout ça à la génération montante, pourtant, ces gosses ne savent déjà pas qui est Foch, en dehors de l’homme qui a donné son nom à une avenue (si, si, même chez vous, vous en avez peut-être une). Alors pourquoi leur donner des détails sur un roi légendaire (Mérovée) ou un roi saxon (Clovis) dont le territoire recouvre plus le Benelux que le territoire français, alors qu’il serait un peu plus utile de parler de la Renaissance, de l’industrialisation ?

Histoire officielle vs histoire historique

Derrière un tel sous-titre, il faut comprendre que la présentation qui est faite de l’Histoire à l’école (au sens le plus général) est à peu de choses près l’exact contraire de l’histoire comme démarche de recherche. Dans le premier cas, celle-ci est délivrée sous la forme d’une somme de faits que l’élève est prié de gober en n’oubliant pas d’avaler avant de dire « merci ». C’est l’Histoire officielle, celle voulue par le pouvoir, une Histoire instrumentalisée. Un « mensonge sur lequel tout le monde s’entend », pour résumer. Ce savoir, délivré dans un lieu dit de savoir, et acquis parfois au prix d’efforts notables, ne saurait être remis en question sans motif valable, et il apparaît que la démarche d’historien n’en fasse pas partie. On n’est pas dans l’intellectuel, mais dans l’émotif, et quoi de plus difficile à convaincre qu’un humain qui se sent menacé par une théorie nouvelle ?

J’ai lu un jour que le travail d’un historien, fondamentalement, est de se montrer, par essence, « révisionniste ». c’est-à-dire qu’il ne faut pas tout prendre pour argent comptant, qu’il faut savoir garder son esprit critique, avoir des preuves. Effectivement, beaucoup de preuves en seront qu’indirectes, mais seront toujours préférables à une « vérité » assénée de manière péremptoire. C’est là qu’on voit qu’avec des « lois mémorielles », le politique outrepasse ses compétences, confondant faits et jugements, certainement à dessein. L’Histoire historique, c’est celle qui émerge des faits, bruts. Imaginons que, demain, une preuve incontestable de ce que les chiffres de l’Holocauste ont été gonflés, ou bien que le génocide arménien était totalement imaginaire. Dans le cadre d’une loi mémorielle (je me suis laissé dire que dans le second cas, une nouvelle mouture de la loi pénalisant la négation du génocide arménien était dans les tuyaux), quelle serait la réaction de la République ? Vouerait-on aux gémonies un brave type qui a trouvé une preuve objective ? Ou bien les pouvoirs publics reviendraient-ils sur une loi qui n’a pas lieu d’être, au risque de se dédire et d’y perdre, au passage, en crédibilité ? Je ne miserais pas sur la seconde option…

Formatage, manipulation ?

Une fois de plus, l’humain se prend au piège de ses propres insécurités ; mieux vaut une conviction frelatée qu’une incertitude angoissante. Pour les besoins de la société, il faut que la culture soit commune, c’est ce qui, par définition, soude un peuple. Et pour que cette culture soit commune, il faut que l’Histoire le soit aussi, peu importe qu’elle soit approximative, voire mensongère. Il faut évacuer les doutes, les questionnements. Nos ancêtres sont les gaulois, le premier roi de France était Clovis, il faut graver tout cela dans le marbre, le figer, et gare à celui qui le remettra en question ! Qui sait, peut-être, demain, Charles De Gaulle aura-t-il gagné la guerre ?

Accuser les pouvoirs publics de comploter pour manipuler les foules serait leur accorder plus d’ambition et de compétence qu’ils n’en ont réellement. Ce n’est malheureusement qu’une réponse aux nécessités ordinaires de la société, au premier rang desquelles la nécessité de lisser – les esprits taquins diront « niveler par le bas ». la présentation des programmes scolaires, faisant toute impasse sur la démarche de recherche, remplissent déjà cette fonction. Il faut les efforts de professeurs motivés pour introduire cette autonomie intellectuelle salvatrice – la même remarque peut être formulée concernant les cours de philosophie, mais c’est bien moins grave.

En conclusion (forcément provisoire)

Une telle présentation des savoirs, lisse et figée, n’appelle généralement aucune remarque, et nombre d’élèves acceptent sans poser de questions ces vérités qui leurs sont assénées comme un catéchisme. C’est triste. Sans l’impulsion personnelle d’un professeur, l’esprit critique ne leur vient que par accident. Pourtant, s’il n’est pas question de tout rejeter en bloc, au motif que ce serait douteux, garder à l’esprit que la version officielle de l’Histoire, telle qu’elle est délivrée dans les manuels, n’est qu’une présentation parmi d’autres, faisant des impasses délibérées.

Bref, l’école et sa version officielle de l’Histoire ne sont pas suffisantes. Le plus effrayant est de songer que toutes ces personnes forgeront leurs idées à la lumière de ces informations incontestées, imperméables, pour la plupart, aux idées nouvelles. C’est toute la discipline scolaire qui mérite d’être repensée.

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