Hors de la cité (2011)

D’aussi loin que je me rappelle, dans cette vie, je ne me suis jamais donné la peine de participer à quoi que ce soit d’autre que ma propre vie. Jamais je ne me serais compromis d’une manière ou d’une autre à contribuer volontairement à la société des hommes.

J’estime en avoir déjà assez fait, en supportant cette société. Il ne manquerait plus que je m’en fasse le veule complice. Les bonnes âmes naïves ne tarissent pas de « Mais pourquoi ne vas-tu pas vers les autres ? » sans même savoir si oui ou non j’ai fait des tentatives.

Moi aussi, j’ai été naïf. Moi aussi, j’ai cru en mon prochain.

J’ai tenté de communiquer avec les gens. Mais je me suis aperçu que, malgré les ressemblances physiques avec moi, il s’agissait essentiellement de formes de vie inférieures. Bien que capables de communiquer, et de fonctionner en systèmes parfois remarquablement organisés, neuf personnes sur dix rencontrées n’étaient que des sortes de pénibles singes bavards et creux.

Lorsque j’ai fait l’effort d’avancer à visage découvert, peu d’intérêt, de mains tendues. Seulement de l’incompréhension, dans le meilleur des cas, quand ce n’était pas une bienveillante condescendance. Pas d’envie d’enfant, ni même de la promiscuité d’un toit commun qui est trop souvent le piège d’un couple et la caisse de résonance des approximations de cet appariement imparfait. Légitime, non ? Presque incontestable. Il paraît que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Pourtant, dans mon cas, « ça se soigne très bien de nos jours, tu sais » !

En une phrase, je deviens donc le déviant, le malade qu’il faut soigner. Pas de tentative de comprendre, d’intégrer les parcours, les particularités de l’individu. Parfois, c’est un aimable et souriant « Mais tu les aimeras quand tu en auras ! », sous-entendant tout à la fois qu’un ne suffit pas, qu’il faut en faire plusieurs, et que, surtout, il est impossible que je puisse souhaiter ne pas en avoir. On me nie cette liberté.

On présume sans doute que je suis aussi décérébré que les autres, que je ne peux pas faire de choix personnels.

Ce n’est qu’un petit échantillon de tout ce que ce monde inepte me jette à la face depuis que j’ai décidé d’être au monde ce que je suis à moi-même. Évidemment, tout était bien plus simple, lorsque, enfant, je m’efforçais de tenter d’être ce que tout le monde recherchait. Mais, tentez d’enfermer le naturel, il finit par ressortir par la lucarne. Et le malaise est allé croissant, sans que je puisse expliquer pourquoi. Pourtant, tout était là. Ce moi, idéalisé, présent dans mes plaisanteries, c’était moi, tout court.

C’est lorsque je suis devenu ce moi, archi-connu et pourtant inexploré, que la société a commencé à me considérer comme… je ne saurais pas dire. Une curiosité gênante. Pas forcément dangereuse, non. D’ailleurs, on fait vis-à-vis de moi preuve d’une grande tolérance, pourvu que j’évite de mettre en avant mes choix et goûts les plus atypiques.

Qu’ai-je donc à dire à cette société qui ne se donne aucune peine pour aller vers moi ? Je la tolère comme elle me tolère, parce que je n’ai pas le choix.

Je la contemple, hilare, depuis ma tour d’ivoire, où je me suis réfugié. La médiocrité des chimpanzés-debout m’amuse, parfois me fait hausser les yeux au ciel. Mais, chaque jour ou presque, ils m’offrent une occasion de me sentir meilleur, plus intelligent qu’eux.

Oh oui, ils peuvent me railler, me trouver prétentieux. Le simple fait de le penser les rabaisse au niveau le plus bas. Des millions, des milliards de moutons sans cerveau, bêlant en chœur, rejetant ma différence, et revendiquant une tolérance humaniste pour toute différence de derme, parce que ça passe bien à la télévision, ou dans le voisinage.

Hypocrisie nauséeuse.

Des vies grouillantes, inintéressantes, se posant en ultime paradigme de l’évolution, la plaisanterie est amusante. Pourtant, les uns comme les autres ne laisseront que quelques sels minéraux, et un souvenir qui s’éteindra en deux générations. Ils s’agrippent à leur vacuité intérieure comme à la vacuité de leur monde, car c’est ce qu’ils ont de plus précieux. C’est le produit de leurs êtres.

Des effluves douteux émanant d’un tas de fumier.

29/11/2011 14h42

Agonie (2011)

Bande d’ordures. Bande d’incroyables ordures.

Je n’en peux plus de vos airs faussement contrits, de vos frottements de mains soi-disant gênés mais qui trahissent votre auto-satisfaction. Je n’en peux plus non plus de vos soupirs qui veulent dire tout et son contraire.

Sortez de mon univers, faites-vous des fantômes avant que j’en devienne un moi-même. Vous êtes certainement heureux, de me tenir à bout de bras, du haut de vos techniques perfectionnées de torture. Oh, oui, c’est de la torture. Voyez ce que je suis devenu : une épave. Je ne peux plus manger, pisser, chier tout seul. Quant à me déplacer, l’idée même n’est plus pour moi qu’une abstraction.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais encore un homme. Je pouvais le rester jusqu’à mon dernier jour. Mais, dans votre délire, vous vous êtes pris pour Dieu. Maintenir la vie à tout prix, quelles qu’en soient les conditions. Vous avez voulu défier la mort, défier MA mort, comme si elle avait été la vôtre. Regardez, à présent, ce que vous avez fait de moi : un monceau de chair et d’os, inapte à se déplacer et à assumer ses fonctions seul. Incapable de parler ou presque, je ne lis plus, car la morphine m’endort au milieu du premier paragraphe.

Et, bien évidemment, pas question que vous assumiez. Vous tirez des gueules de six pieds de long, en constatant combien je suis diminué, pourtant, la dose de morphine qui pourrait régler la question, vous me la refusez. Je souffre de cette condition, ma fille et mes petits-enfants souffrent aussi de me voir ainsi. Est-ce là votre boulot, faire souffrir les malades et leurs proches ?

Vous n’êtes que des hypocrites, des baudruches aux émoluments démesurés. Pourtant, je ne me porte pas mieux de votre action. J’aurais pu partir vite, discrètement, comme on sort d’une boutique après ses achats, pour ne pas importuner les autres. Vous m’attardez dans l’antichambre de la mort, sans la moindre considération pour votre prochain. Votre narcissisme est tel que vous ne vous rendez compte de rien, ou bien vous n’en avez rien à foutre. J’aimerais bien vous y voir, transformé en extension d’une pléthore de machines diverses censées prolonger la vie. Mais est-ce que ce que vous m’imposez peut décemment s’appeler une vie ?

Dégagez. Sortez de cette chambre, et laissez-moi attendre tranquillement mon tour. Gardez vos airs contrits pour ma famille lorsque vous leur annoncerez que je suis parti.

Et surtout, ayez la décence de ne pas vous vanter d’avoir prolongé mon existence de ces si longs mois.