Pour en finir avec l’hypocrisie autour de la notion de démocratie

ENA

Sans aller jusqu’à préjuger du bien fondé de la démocratie ou tenter d’en établir une valeur comparative par rapport à d’autres systèmes politiques, j’aimerais faire une petite mise au point sur la démocratie à la Française… qui n’est PAS une démocratie, justement.

Une fois ceci posé, il va falloir se rendre compte de tout un tas de mensonges que l’on véhicule, d’ordinaire le cœur battant au son des musiques célestes républicaines sans forcément se rendre compte des conneries que l’on profère.

Car, NON, la France de la Vème République n’est pas une démocratie.

La constitution de 1958 annonce : « Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. » La bonne blague. Quel rapport peut-on voir entre nos dirigeants, qui se vouent depuis leur majorité à l’exercice du pouvoir (qu’il soit politique, économique ou autre) par leurs études à l’ENA, HEC, Sciences Po’ ou Normale Sup’ pour ne citer qu’elles, et le peuple, celui qui va souder les pièces de votre bagnole à Boulogne-Billancourt (OK, cet exemple date un peu) ou chercher votre bifteck à Rungis à 3 heures du matin ? Avec vous, qui faites de votre mieux dans votre job, entre injonctions contradictoires et objectifs chimériques ? Oh, certes, il y a de temps en temps un avocat qui émerge, un homme dont le métier est de rallier à sa cause même les plus rétifs par la force de son verbe, fût-ce pour faire acquitter la pire des ordures. Dès lors, qu’ont-ils, ces dirigeants, de commun avec le peuple ? Que vaut le choix qui nous est proposé à chaque scrutin, entre un énarque incompétent de gauche, et un énarque incompétent de droite – dont, aujourd’hui, l’opposition n’est plus politique, mais plutôt posturale ? Tous formés aux mêmes écoles, tous issus des mêmes milieux, ils arrivent aux postes de pouvoir selon les mêmes cheminements codifiés, obligatoires.

COMBIEN de citoyens humbles auront un jour une chance d’exercer un poste à responsabilité dans l’exécutif, et d’y apporter un souffle un peu nouveau, celui de la « France qui se lève tôt » ? Pierre Bérégovoy, à la triste destinée, fait figure d’exception. Les chiffres de la participation ne mentent pas : un candidat qui remporte 51% des suffrages exprimés quand la participation est de 50% ne peut se prévaloir que d’une représentativité de 25,5%, et encore, pas de tout la population de France, ni même des Français, mais des seuls Français ayant droit de vote ! À qui veut-on faire croire, dans ces conditions, que ces candidats, préalablement désignés autant par la tradition que par leur parti, déjà lourdement ancrés dans la vie politique, ses arcanes, ses compromis (et compromissions), sont là par la volonté du peuple, et pour le peuple ? Ils ne sont qu’une élite autoproclamée, une aristocratie endogame et consanguine. Ils s’évertuent à nous resservir les mêmes recettes qui ont prouvé depuis des lustres leur inefficacité, mais se font élire et réélire, car ils sont soutenus par de gros partis, des machines de combat électorales. Face à eux, les alternatives n’ont aucune chance.

OK, évacuons un instant cette question. Le système de fonctionnement de la Vème a été pensé par et pour un homme et un seul : De Gaulle. Et ce, dans des circonstances particulières : la France entrait dans le vingtième siècle. Ou la Guerre Froide. Sans doute quelque chose entre les deux. Quelles en sont les particularités ? En l’absence de proportionnelle, le parti majoritaire rafle la moitié des sièges, ce qui transforme une majorité relative en majorité absolue, et a le mérite de verrouiller les débats, puisqu’on présume que, hors guerre balkanique, celle-ci votera comme un seul homme. Conformément à quoi ? Conformément à l’étiquette de l’exécutif, qui, sauf cohabitation (un non-sens politique dont on peut se demander si De Gaulle pensait ça possible), sera la même que la Chambre. Ainsi, l’exécutif pond des projets de loi qu’en toute logique les parlementaires devraient voter sans trop de discussion : le débat est confisqué. L’assemblée n’est qu’une chambre d’enregistrement vouée à mettre une petite couche de légitimité démocratique autour de ce qui s’appelait à l’époque une ordonnance.

Par ailleurs, beaucoup de textes découlent des directives de Bruxelles, prises dans des instances obscures aux modes de désignation opaques et tout sauf démocratiques. Ainsi, les textes adoptés se devant d’être conformes à ces directives, on peut dire que pèsent sur le processus d’élaboration des lois des impératifs qui ne sont pas les nôtres, des contraintes auxquelles nous échappons, mais qui nous sont, indirectement, infligées. On parle ici de souveraineté, autant nationale que populaire. Celle-ci a déjà été mise à mal, lorsque le Parlement a désavoué le peuple français en votant contre son avis exprimé en referendum. Quelle meilleure démonstration du fossé qui existe entre le peuple et « ses » politiques ? Quelle meilleure démonstration, surtout, de la valeur qu’accordent nos politiques à nos (nous signifiant ici, le peuple) opinions ? « Ils se sont exprimés, mais, c’est dommage, ils ont pris l’option qui ne nous convenait pas. Vite, court-circuitons les pour rectifier tout cela ! » La démocratie, donc, c’est bien… tant que e peuple vote dans le sens de ses dirigeants ! J’ai bon ?

Alors, ceci posé, voilà où je veux en venir.

Voter n’est pas une obligation légale. Ce n’est pas non plus un devoir moral. « Oui, mais, tu te rends pas compte, y en a qui en ont chia, pour qu’on ait le droit de vote ! » Mouais. Je ne vois pas en quoi le fait que des royalistes ont été emprisonnés, torturés, exécutés fait que je les honore en allant voter. Le mode de comptabilisation des voies est biaisé : les blancs sont exclus du décompte (comme un athée est perçu comme incomplet aux USA). La conséquence à en tirer, c’est que toutes les opinions ne se valent pas pour nos chers politicards. Si les votes étaient comptabilisés, on se rendrait un peu trop facilement compte de leur représentativité réelle, et c’est toute une CSP qui risquerait de se retrouver sur la touche. Mais… quelle horreur ! Les enfants de Monsieur le député, de Madame la maire devraient aller… dans le public ? Impensable ! Alors, surtout, pas de vote blanc. Dès lors, si je sais que je vais voter blanc, et que tout le monde s’en fout… pourquoi se déplacer aux (b)urnes ? Du début jusqu’à la fin, les dés sont pipés. Voter, c’est bien, si on y trouve son compte. C’est respectable, républicain. D’aucuns diront risible, je n’aurai pas cette outrecuidance. Mais, c’est aussi cautionner ce système, ces institutions. C’est participer à la vente à la chandelle du pays, du peuple, à une caste qui se sent sans doute moins concerné par le solde de nos comptes bancaires que par le cumul de ses propres indemnités.

Dès lors, ne pas voter est aussi respectable que voter, si ce n’est pas de la simple paresse. Ce n’est pas parce que Danton et Robespierre ont fait décapiter à tour de bras que l’on est obligé de cautionner un système politique inapproprié (depuis 1969) et/ou une classe politique sclérosée dont il n’y a rien à attendre. C’est cautionner un système informel qui n’a d’autre souci que d’assurer sa propre conservation. Quand j’entends un discours comme « Tu n’as pas voté, alors, ferme ta gueule », j’ai envie de rétorquer « Toi, tu as voté, c’est toi qui les as portés au pouvoir, alors, toi, tu assumes, et tu fermes ta gueule ».

C’est si difficile que ça de comprendre que, parfois, quand on doit choisir entre la peste et le choléra, ne pas prendre parti et la seule chose envisageable intellectuellement ?