Il (2010)

-Tiens, tu fumes des américaines, maintenant?

-Oui, enfin, depuis le début, pourquoi?

-J’avais jamais fait gaffe.

-Ha bon. Alors, ça va bien?

-Ouais, pas mal. Pas mal du tout.

-Tu te sens bien, où tu es?

-Ouais, on se fait un peu chier, mais y a des tas de bouquins.

-Tu rigoles?

-Non, je t’assure. J’ai même retrouvé celui sur les motos de la seconde guerre mondiale!

-C’est cool, ça! Bon, du coup, tu passes le temps comme tu peux, quoi?

-Oui, c’est pas la misère, loin de là!

-Tu passes souvent?

-Non, pas souvent, y a plein de trucs à faire. Et puis, tu vas peut-être pas me croire, mais j’ai retrouvé Yvon!

-Le gars qui était contremaître, c’est ça?

-C’est ça.

-Tu l’as vu quand?

-Bah il doit y avoir un mois. On se voit de temps en temps, on se prend un jus ou une mousse.

-Tu t’es calmé, sur la picole?

-Oui, enfin, là, ce n’est plus du tout pareil qu’avant.

-Je m’en doute. Enfin, en tout cas, j’espère. Pour toi, en tout cas. Bon, moi, maintenant, c’est affaire classée…

-Affaire classée?

-Bah oui, c’est du passé. Ah, je te l’accorde, c’était pas marrant, je me suis pas amusé tous les jours, hein. Mais ce qui est fait est fait. On peut y changer quelque chose?

-Non, bien sûr. J’aurais aimé que ça se passe autrement.

-C’est un peu ta faute aussi, avoue-le.

-C’est vrai. Je m’en suis pas rendu compte.

-Même nous, avec maman, on s’en est pas rendu compte tout de suite. Y a pas grand monde qui aurait pu faire quelque chose, à mon avis.

-Je suis sur que j’aurais pu éviter ça. Ou bien vous épargner tout ça, à ta mère et à toi. Je t’ai même pas vu grandir.

-Du coup, tu as tout autant été un étranger pour moi.

-C’est dur à entendre, tu sais?

-Oui, je sais. Mais c’est vrai, malheureusement. Tu étais pas prêt. Tu t’es retrouvé avec une vie qui était pas faite pour toi, voilà tout. Et puis tu as pris sur toi. T’as préféré tout nier.

-Tu as peut-être raison, au fond. J’en étais même pas conscient, en tout cas.

-Sûrement. A la fin, pourtant, tu nous évitais. Tu craignais qu’on te juge? Tu avais honte?

-Ouais, j’avais honte. J’étais difforme, j’avais un bide comme ça. Je tenais plus debout. j’étais pas clair plus d’une ou deux heures par jour.

-Pourtant, tu acceptais de voir ton frangin, enfin, sauf les derniers jours.

-Mais avec lui, c’est différent. On a fait tellement de conneries, ensemble…

-Ouais, je vois. Tu savais qu’il te jugerait pas, en fait.

-Un truc comme ça.

-Lui aussi, il en a chié.

-Je sais, on a même failli se foutre sur la gueule!

-Ho le travail, c’est n’importe quoi! C’est parti sur quoi?

-Une connerie, sans doute. Je me rappelle plus, mais bon, c’était la connerie de trop.

-Et après, tu ne lui as même plus répondu.

-Ouais. Et vu qu’on est aussi tête de lard lui que moi, tu imagines bien qu’on s’est bien fait la gueule.

-Après, tout est allé très vite. une quinzaine de jours, a priori.

-Ouais, ça doit être ça.

-Tu en as chié, j’imagine…

-Écoute, maintenant, c’est fini, hein…

-Ouais, je vois.

-Ils m’ont retrouvé combien de temps après?

-Trois jours. Les voisins ont appelé les pompiers, à cause de l’odeur. Bon, en tout cas, ça n’a pas l’air de te faire du mal, comme ça.

-C’est vrai. C’est pas ton train, qui est annoncé?

-Ah, tiens, si. Bon, je finis mon café en vitesse, et puis je vais y aller. Tu m’accompagnes sur le quai?

-Non, je vais y aller, moi aussi.

-On se revoit quand?

-Je sais pas encore. Mais je saurai bien te trouver, va. T’en fais pas.

-Bon, ben alors, on se dit à la prochaine?

-A la prochaine, oui.

-Merci d’être venu. Ca m’a fait plaisir.

-De rien, fils.

La dame de Pékin – 3

Institut médico-légal de la Préfecture de Police, quai de la Rapée, Paris

Le visage fermé, Sandrine Foulquier s’assoit. Ses lèvres ont juste laissé échapper « Oui, c’est bien elle. » Plus la force de pleurer, ou de se révolter contre le destin, ou le manque de chance, ou encore les salauds qui l’ont amenée là. Elle a dorénavant envie d’une seule chose : dormir. Se reposer, essayer de vider sa tête.

Le Docteur Melkian a rabattu le drap sur le visage de Fanny, et adresse à Belkrane un regard lourd de sous-entendus. Le lieutenant de police s’approche, et ils échangent à voix basse :

-Il y a un problème ?

-On peut le dire, oui, sur les résultats toxicologiques. Le labo veut refaire une expertise. Il y a des choses qui ne semblent pas coller.

-Qu’est-ce qui peut ne pas coller ?

-Les barbituriques retrouvés dans son corps. La dose semble anormalement élevée, pour ce qu’on a pu retrouver dans son estomac.

-Et alors ?

-Alors, pour moi, en toute logique, la petite devait être inconsciente, au moment de l’injection. Mais, j’attends la confirmation du labo. Ils m’ont promis les résultats pour le milieu d’après-midi.

-D’accord, vous pourrez me rappeler, dès que vous les avez ?

Melkian hoche la tête. Pas de problème. Il a le sérieux qui sied à sa fonction, et ses traits de corneille déplumée lui donnent un tour sinistre dans les néons blafards de la salle climatisée. Il salue poliment Madame Foulquier et les deux policiers qui la raccompagnent chez elle, puis se hâte de sortir du local, qu’il trouve toujours effroyablement déprimant. « Au moins, songe-t-il, celle-ci, on sait qui c’est. »

La dame de Pékin – 2

Vendredi 1er août 2012

Carrières-sur-Seine, banlieue parisienne

Belkrane évite de dire quelque chose. Le visage de Sandrine Foulquier est rouge, bouffi de larmes. Elle pleure en silence. Les bijoux retrouvés sur le corps sont les mêmes qu’avait emmenés sa fille le jour de sa disparition. Elle essuie ses larmes avec un mouchoir en papier, en s’excusant.

-On s’était brouillées, au sujet des sorties. J’ai cru un temps qu’elle était partie rejoindre son père, à Narbonne, mais il n’avait pas de nouvelles. Ses copains et copines non plus.

-Vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’elle a pu chercher, à Paris ?

-Non, non… Elle n’y allait presque jamais, sauf pour aller s’acheter des vêtements ou des disques.

-Fanny ne vous a jamais parue tentée par la drogue ?

-Oh non, jamais ! Elle ne supportait même pas l’alcool.

Belkrane prend note, à l’ancienne, sur son petit carnet papier.

-Elle avait un petit ami ?

Le regard perdu dans le vide, la mère de Fanny secoue la tête négativement.

-Pas en ce moment.

-Madame Foulquier, je vais devoir vous demander de m’accompagner pour reconnaître formellement le corps.

Entre deux sanglots, elle lui demande de lui accorder un instant pour se préparer. Il sait qu’elle va se réfugier à l’intérieur pour pleurer. Il s’allume une cigarette pour patienter en observant la rue. Le quartier est tranquille. C’est un pavillon coquet, sans être outrageusement bourgeois, avec un petit jardin. Lui qui a grandi avec cinq frères et sœurs dans un HLM de Montfermeil a du mal à comprendre ce qui peut amener une fille unique, sincèrement aimée par sa mère, à fuir un tel domicile. Il redescend les marches du perron et rejoint Rodolphe Wiessbacher, son binôme depuis son arrivée à la Police. À un peu moins de 10 ans de la retraite, c’est un « vieux de la vieille », rougeaud et robuste.

-Qui s’occupe de faire le voisinage, demande-t-il, tu veux le faire ?

-Ça m’arrangerait que tu t’en occupes, à vrai dire.

-OK. Tu m’inviteras au restau, comme ça.

Belkrane sourit :

-D’accord.

Pierre-Yves est mort (2013)

Pierre-Yves est mort

La nouvelle est tombée comme on claque le journal du matin sur la table.

Pierre-Yves est mort.

Comme ça, comme on annoncerait que l’épicerie ferme quinze jours en juillet. Je me rappelle avoir vu le temps se dilater ; j’ai avalé ma salive avec difficultés. Le va-et-vient de ma pomme d’Adam a pris un temps considérable. J’ai lancé un « Ah. » tout à la fois perplexe, soulagé, attristé, gêné. Plein de choses en même temps. Je me rappelle aussi que j’ai voulu ajouter « Il fallait s’y attendre ! », mais impossible de savoir si je l’ai dit à voix haute ou pas.

J’ai passé les minutes qui ont suivi à chercher ce que je devais ressentir, et comment me comporter. J’avais du mal à accepter et à assumer que le sentiment qui me submergeait était ni plus ni moins que du soulagement. Je n’avais plus à redouter de le croiser à un coin de rue. Je n’avais plus rien à craindre. Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre, loin de là. C’était même un bonhomme plutôt gentil.

Je le connaissais depuis des années, je ne saurais dire combien. Je crois que je l’ai toujours connu buveur. Chaque fois que je le voyais, il était alcoolisé. Trop souvent, il l’était au-delà du raisonnable. Il devait descendre des litres de mauvais vin, peut-être des alcools blancs. Sans doute faisait-il des mélanges, au gré de ce qu’il trouvait à la supérette et de ce que son porte-monnaie de chômeur pouvait lui permettre. Souvent, on l’apercevait dans les rues du centre ville, la démarche mal assurée, et, dans ces moments-là, je changeais de trottoir en priant pour qu’il ne me voie pas. Ça semblait marcher à chaque fois, car il m’a toujours laissé tranquille. Et, lorsqu’une rencontre me paraissait inévitable, je faisais un détour.

C’était lâche, de ma part.

Pourtant, je n’avais pas la force d’endurer son attitude d’alcoolo abruti. Je ne me sentais pas la force de m’assumer à ses côtés, alors qu’il braillait dans la rue, avec son élocution pâteuse et hasardeuse, des propos incohérents. Je me sentais un peu comme face à une sorte de cousin dégénéré venu de Province, dont on s’inflige la présence, par bonté d’âme, ou simplement parce qu’on n’a pas le choix. Lorsque j’avais la faiblesse d’accepter l’une de ses incessantes invitations, ce n’étaient pas de si mauvais moments. C’était un brave type, le cœur sur la main. Mais, rapidement, les conversations se noyaient dans les brumes de son cerveau imprégné, et je ne pouvais plus faire grand-chose d’autre que le regarder couler sans voie d’eau. Parfois, je réunissais toutes mes forces pour l’arracher à sa chaise pour le flanquer au lit. Dans ces moments-là, il tenait des propos incohérents, où le Bon Dieu, les syndicats et je ne sais quoi d’autre encore avaient le rôle magnifique des salauds utiles. Mais, trop de syllabes manquaient. Je répondais simplement « ça va aller » sans véritablement y croire. Alors, je partais, soulagé que ce soit terminé, et qu’il soit si saoul qu’il ne risquait plus de faire quoique ce soit de regrettable, hormis se pisser dessus. Parfois, il était suffisamment lucide pour me parler de livres, d’une émission vue à la télé, ou encore de l’actualité. Il avait toujours des opinions étayées, même s’il avait le plus grand mal à les transmettre. Lorsqu’il lui restait suffisamment de lucidité au moment où je partais, il ne me laissait jamais m’en aller sans me glisser dans la poche un paquet de cigarettes, des gâteaux ou un livre.

C’est pourquoi, en pensant à ça, je n’ai pu que me détester d’éprouver un tel soulagement. Qu’avait-donc fait Pierre-Yves pour mériter un tel rejet de ma part ? Rien, absolument rien. Je n’étais simplement pas assez grand, pas assez adulte pour faire face. Peut-être aussi me manquait-il la grossièreté pour l’envoyer sur les roses. Une fois, alors qu’il était en veine de confidences, il m’a avoué que j’étais le seul à encore le visiter. Je n’ai pas su quoi répondre. Une pareille déclaration d’amitié m’aurait mis mal à l’aise venant de n’importe qui, mais, venant de lui, j’en avais conçu un mélange de honte, d’effroi, de tendresse, et ce qui aurait pu apparaître comme de l’orgueil si ça n’avait pas été aussi atrophié. Je voulais seulement le resservir et lui répondre « Bois donc, et arrête de dire des conneries ! », mais je n’en ai rien fait. J’ai seulement souri. Déjà, je me dérobais.

La dernière fois que je l’ai vu, il avait la larme à l’œil, au moment où je me suis tourné pour le saluer avant de refermer la porte. « C’est mes allergies qui me reprennent », a-t-il prétendu. Il agrippait ses draps et sa couverture comme une bouée de sauvetage dans la tempête. C’était la fin du printemps, et il faisait déjà chaud, pourtant, il dormait habillé, et avec une couverture. J’ai eu une drôle d’impression, ce jour-là, une impression que je n’ai pas su déchiffrer. Je croyais qu’il voulait seulement me retenir encore un peu. Avec le recul, cependant, c’était une sorte d’adieu.

Savait-il que nous ne nous reverrions pas ?

On l’a enterré dans le vieux cimetière, c’est son frère qui s’est occupé de tout. On n’était pas bien nombreux, et le temps s’était mis au diapason. Il faisait gris et frais, avec un vent comme il n’en souffle d’ordinaire que sur la côte. Nous étions tous recroquevillés dans du noir, la mine grise comme a clôture du cimetière. Ton sur ton. On ne disait rien. Parce qu’on n’avait rien à dire, à soi comme aux autres. J’ai discuté un peu avec une femme qui devait être sa belle-sœur. Elle m’a expliqué un peu plus en détail les circonstances de sa mort. Il avait été retrouvé trois ou quatre jours auparavant par les pompiers. C’était son voisin de pallier, un type dans mes âges, qui les avait appelés, « à cause de l’odeur ». Il était mort depuis plusieurs jours, dans son petit appartement bien chauffé. Les chairs n’avaient pas supporté. Quoi qu’il en soit, il aurait fini par sentir. Apparemment, il était mort d’un grave problème hépatique – son foie avait dû exploser, et son ventre se remplir de sang. On l’avait retrouvé dans sa chambre, son téléphone décroché à quelques centimètres de sa main. Peut-être simplement l’avait-il entraîné dans sa chute. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser que le pauvre s’était vu mourir, et avait tenté d’appeler des secours, sans y parvenir. J’ai essayé de chasser de mon esprit cette idée, mais elle m’est revenue avec une force terrifiante lors de la mise en terre.

Ancien bûcheron, Pierre-Yves, du temps de sa splendeur, avait une carrure imposante, et on le descendait dans un cercueil qui n’avait même pas ma largeur d’épaule. Bon Dieu, que pouvait-il bien rester de lui ? S’était-il donc tant dégradé en quelques mois ? Sa belle-sœur m’avait expliqué que tout avait pourri, chez lui : ses photos souvenirs, ses livres, ses vêtements, y compris ce beau costume qu’il s’était offert, des années auparavant, en prévision d’une occasion qui n’est jamais arrivée. Et, entre ces planches de bois modeste, même lui avait pourri, jusqu’à n’être plus qu’un tas d’os encore vaguement relié par des restes de peau et de chair qu’on avait tassés pour qu’ils tiennent moins de place.

Il ne restait plus rien de lui.

En songeant à ça, j’ai senti les larmes me venir, et je me suis un peu écarté. Le frère de Pierre-Yves s’est penché au bord du trou. Son expression était neutre, digne. Il n’en menait néanmoins pas large. À quoi pensait-il ? Il a ouvert un moment la bouche, il semblait vouloir dire quelque chose, mais je n’ai rien entendu, à part le froissement des feuilles secouées par le vent. Devant ce trou béant qui semblait donner directement sur le monde inférieur, j’avais l’impression que Pierre-Yves se faisait dissoudre, avaler, digérer. Ce que j’avais connu de sa vie pouvait se résumer à une chute, et finissait ironiquement dans un trou. Cette idée me donna vaguement l’envie de rire – comme ça peut arriver, j’ose le croire, à beaucoup en de pareilles circonstances.

Je crois que j’en avais besoin, pour oublier que j’aurais pu, et donc dû, lui tendre la main, et que je ne l’avais pas fait. Son enterrement me laissait dans un sentiment d’impuissance qui y faisait écho – qui étais-je donc, pourtant, pour croire que je pouvais le retenir parmi les vivants ?

Peu après, nous nous sommes réunis sur le parking du cimetière. Son frère nous a remerciés d’être venus. Quelques regards se sont tournés vers moi, lorsqu’a été évoqué le fait que, depuis des mois, j’étais la seule personne qui venait encore le voir. Et alors ? Qu’y a-t-il de si curieux ? C’était aussi une stratégie, pour ne pas m’afficher publiquement avec lui.

Honte. De lui, de moi.

« Vous venez déjeuner chez moi ? Au moins prendre un café ? »

Ce n’était pas de refus. Je n’avais envie que d’une chose : que, quelque part, quelque chose rappelant la vie me saute à la figure. Le frère de Pierre-Yves habitait à deux pas, alors, nous y sommes allés à pieds, dans une procession vaguement bavarde, échangeant quelques considérations sur le défunt. La plupart l’avaient perdu de vue depuis longtemps. J’ai accepté un porto, que j’ai descendu à la mémoire du sympathique ivrogne. Mais, ce porto-là, il avait un drôle de goût, ce jour-là.

C’était l’heure des platitudes.

« Moche, de partir comme ça. »

« Hé oui. »

J’ai pris congé rapidement. J’ai voulu promettre au frère de Pierre-Yves que je l’appellerais bientôt, sans faute. Mais, je me suis abstenu. Je savais que c’était une promesse que je ne pouvais pas tenir…