Typologie des femmes 4: l’obsessionnelle en quête de perfection

L’obsessionnelle en quête de perfection

Celle-là, on la rencontre pratiquement partout, mais elle demeure relativement rare. Sa dangerosité est variable, et dépend énormément de la profondeur de sa névrose, et de son rapport à la réalité. Certaines pourront n’être pour vous qu’une expérience passagère et pour le moins étrange, incompréhensible, pour d’autres, elle sera un souvenir qui vous hantera longtemps après la fin de votre analyse.

Caractérisation et analyse

Il est difficile de la repérer, car elle ne présente pas de signe typique, bien qu’elle puisse présenter quelques troubles psychiatriques, comme une addiction – généralement, aux stimulants. On ne peut néanmoins pas s’y fier, car ce n’est pas systématique. L’obsessionnelle en quête de perfection s’acharne à chercher et/ou à construire dans un ou plusieurs domaines de sa vie ce qu’elle considère comme en étant la perfection. Cela peut-être d’ordre intime (sexuel, sentimental, familial), personnel (trouver une ou des activités plaisantes), professionnel, ou même narcissique. Ça peut être plusieurs de ces secteurs, voire, l’ensemble. C’est à partir de là que les signes qui ne trompent pas peuvent être repérés – ils nécessitent néanmoins une assez longue période d’observation, si possible sans condamnation pour voyeurisme ou autre truc du même genre. Le caractère obsessionnel apparaîtra en constatant les centres d’intérêt limités de la donzelle : à vrai dire, ces centres d’intérêt en faible nombres sont autant de tropismes obsessionnels vers la perfection qu’elle recherche – sans le moindre questionnement sur la légitimité ou la faisabilité de la démarche. C’est comme ça et pas autrement ! Si, par exemple, elle aspire à une vie domestique et sentimentale parfaite, toute son énergie sera consacrée à ces sujets : comment y parvenir, quelles sont les meilleures modalités et circonstances, recherche du partenaire qui saura favoriser cet accomplissement. Fonctionnant de manière binaire (l’enjeu est trop important pour qu’elle se laisse aller à des compromis), avec elle, ça passe ou ça casse. Ses jugements en la matière se signalent donc par leur aspect tranchant, sans nuance. Sur tous les autres sujets, ses jugements se signaleront surtout par une indifférence marquée. Bref, en dehors du design et du style de la maison, de la cuisine équipée en pin de Norvège, du nombre d’enfants, du monospace pour accueillir tout ce monde et du labrador (pour reprendre l’exemple précédent), rien ne l’intéressera.

Utilité et perspectives

Selon le caractère obsessionnel de la donzelle, vous pourrez être reconnu comme compatible ou potentiellement compatible avec son rêve de perfection. Cela pourra être thématique (l’amant rêvé, le père pour ses enfants présents – le géniteur s’étant fait la malle bien plus tôt – , le pourvoyeur de moyens financiers ou de statut social) ou global. Tout dépend de la capacité qu’elle percevra chez vous à assumer le rôle qu’elle veut vous faire endosser. Si vous correspondez réellement à ses attentes, elle vous laissera donc peut-être entrer dans sa vie, mais n’oubliez pas que, en dehors du rôle qu’elle vous aura assigné, elle ne vous reconnaîtra pas d’existence individuelle : si vous êtes l’amant, elle ne vous laissera pas faire les courses, organiser des activités. Au mieux, si vous êtes plus costaud, vous vous taperez le bricolage ou le port de charges lourdes. Cela ne l’empêchera pas de vous imposer le partage des tâches lorsqu’elle en aura marre ou sera fatiguée de tout assumer elle-même. Ne vous avisez pas de lui faire remarquer que c’est elle qui, de son propre chef, accapare toutes les tâches, y compris les plus intéressantes. Son prince charmant ne dit pas ça !

Tout ça pour quoi, alors ? Hé bien, en dehors du cas où l’obsessionnelle en quête de perfection cherche un amant parfait, que ce soit au plan sexuel ou sentimental, tout ce que vous ferez, serez, ou aspirerez à être ou à faire, pour vous ou pour elle, ne rencontrera, au mieux, qu’une indifférence blessante. Si, de surcroît, vous vous enferrez dans cette relation alors que, franchement, y a pas moyen (très forte probabilité), mettons, par exemple, si vous êtes tombé amoureux, elle risque de vous en faire voir de toutes les couleurs, si elle ne vous vire pas. En effet, complètement enferré dans sa quête chimérique, et se calant uniquement sur ses propres cognitions, elle s’efforcera de vous faire rentrer dans le moule. Oui, au masculin, bande de cochons. Ce sera donc une affreuse entreprise de destruction qui se soldera par la disparition irrémédiable de votre estime pour vous-mêmes, ou une rupture scellant une perte de temps effroyable.

Conclusion

A moins d’avoir une âme de samaritain et de vous fixer pour mission d’essayer de sortir la dame de son univers super-calibré qui n’a pas dû évoluer depuis ses huit ans environ, vous n’avez rien à faire à traîner vos guêtres dans ce genre de personne relation. Les efforts qu’il vous faudra déployer pour savoir si c’est possible, comment, et les frustrations que ne manqueront pas de vous apporter une telle relation tronquée ne valent même pas le plaisir que vous en retirerez – sauf PQPMR (Plan Q Plus ou Moins Régulier). Et encore. Renseignez-vous plutôt sur la célibataire du troisième, celle qui paye pas de mine.

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Fade incandescence (2011)

FADE INCANDESCENCE

Dans un recoin claustrophobe d’un présent trop vague, les ondes des corps et des baffles ne t’atteignent pas, et seul ton verre te donne un peu de compassion.

Tu t’es fait virer du jardin d’Eden, et tu t’obstines à t’échouer sur les rives de paradis frelatés, parodiant tragiquement ce bonheur dont tu ne gardes plus qu’un monument en marbre dans un coin sans cesse plus obscur de ta mémoire.

Partout autour de toi fleurissent les mygales multicolore, elles dansent, dansent, tu sens le venin au bout de leurs crochets innocents. Les prédateurs ont pour toi cette cruauté de tuer en toute bonne conscience, sans songer à mal, sans songer à toi.

Tu fais peur à voir, recroquevillé sur ton pouls glacé. Essaie de les voir, de voir en eux, à travers eux. Les parois de ton blockhaus se rapprochent, s’épaississent à force d’inflammations successives. Comment pouvais-tu y croire? Par les lucarnes embuées, tu contemples le temps goguenard qui s’écoule entre tes mains. Tu voudrais pouvoir caresser ces lumières, boire ces corps, mais tu n’es déjà plus de ce monde.

Suffocation.

Quelques pas vers l’extérieur, vers le nouveau visage de ton scaphandre de plomb. Les murs suintent de la petitesse de ce dieu mauvais, et les gravillons se rient de toi dans un crissement sinistre. Marches-tu seulement vers ton enterrement?

Non, ce serait trop simple.

Les gouttes salent une par une le contenu de ton verre.

Le souffle te manque, d’avoir passé toutes ces années à avoir couru après ces totems monstrueux. Ta nouvelle lune est au zénith, et des traces de vie te parviennent de partout, lueurs rougeâtres sous la cendre. Ça vit, ça pullule, ça grouille, tu voudrais, mais en même temps, ça te dégoûte.

Tu n’es pas fait pour ce monde, ces fulgurances ne seront jamais tiennes. Ta bouche remplie de terre ne peut qu’émietter une détresse honteuse, quelle force te pousse encore à récriminer? Fautif, impardonnable, ta peau est serpent, ton cœur, verre et tes tripes, cendres.

Derrière le sucre, l’orchidée, tu le sais, aura l’amer goût du poison.

Ton cerveau crie son envie de se libérer, mais nul n’a la force de briser ses fers. Ferme les yeux sur l’impasse, tu as élaboré un scénario implacable.

Même les miroirs ont peur, et seul l’asphalte te renvoie une image qui te parle. Les veines de la ville où coulent les carrosseries métalliques vivent plus que toi. Envie de conclure, vite. Comment. Nulle part il n’est marqué « sortie ».

Dans ta persistance rétinienne, des arabesques chantent un outre monde qui résonne jusque dans la suie de tes poumons. Cyanose lasse, tes mains sont lasses de gratter le béton. Qu’est-ce qu’il peut faire froid, ici.

Tu voudrais essayer, et serres les dents à en pleurer. Tu repars les affronter, ignorant ta tectonique interne. Tu peux les toucher, et serres dans sa main des ronces desséchées aux parfums de fleurs extra-terrestres. Si proches, et si étrangers.

La faune hostile mène son ballet impitoyable autour de toi, aucun ne te regarde, mais ton glas semble sonner au rythme de cette fête macabre. Tes funérailles ressemblent à des flash lumineux épileptiques.

Les gens? Des inventions.

Ça festoie, ça bouge. Mais ils ne sont que des traces de ton imaginaire. Tu pourrais les balayer d’un geste. Et pourtant…pourtant…si tu avais tort? Si ces gens-là existaient vraiment? Avaient des émotions? L’acier hurle de la torsion infligée, quel effort! Mais tu ne rencontre que des forteresses imprenables. L’air charrie des scorpions, une frontière impénétrable s’est abattue entre toi et la réalité.

Tu butines les flammèches, indifférent à cette agitation joviale.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark.

Tu la vois. Elle est sur la piste de danse. Rayonnement intense. Son auréole ondule au rythme de l’artillerie qui pilonne tes oreilles et ta cage thoracique. Son corps de porcelaine palpite dans la houille nocturne, entourée d’une nuée de charognards pour qui ses yeux se font velours. Un pas. Une éternité.

Pas même un regard pour toi, elle continue son rituel de fécondité. Tu n’es pas de ceux qui… L’obscénité de la situation te pèse. Mais quelle autre solution te reste-t-il que de te livrer en holocauste? Un borborygme sort de ta gorge, appel à l’aide, chant d’amour dérisoire. Le fracas environnant noie les observables de ton tourment dans un bruit blanc. Ton insignifiance paraît plus vertigineuse encore.

Est-elle celle que tu croyais?

Elle ne te regarde pas. Elle ne te soupçonne même pas.

Tes veines continuent de drainer le feu. Combien de temps à tourner en rond dans ce lieu, dans ta tête et dans ta vie? Tu n’as pas envie de formuler la réponse. Ton magma se contracte, le séisme approche.

Le parking, la rue, déserte, et pourtant si vivante.

Sur ta droite, la lumière blanche. D’où peut-elle bien provenir? Tu t’en fous. D’incendie, tu es redevenu braise, la sérénité gagne.

Tu t’en fous.

Un pas en avant. Tu tournes la tête, pour mieux voir.

Tu t’en fous.

Et après?

Tu t’en fous aussi…

Le démon habite en face (2010)

Trois semaines.

Trois semaines qu’elle est arrivée.

Trois semaines d’enfer sans répit. Je suis dans mon salon, les volets tirés, et je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Tant qu’elle pense que je dors, tout va bien, elle ne tentera rien. Mais que faire ? Même pas une arme sous la main…

Quoique.

De toutes façons, une arme classique sera-t-elle de la moindre utilité ? Cette vacherie doit être immunisée contre l’eau bénite, en plus. Et puis, et puis…peut-être qu’elle n’est pas chrétienne, alors du coup, tout ça, elle s’en fout ! Sa porte d’entrée claque. Elle s’en va au travail. Bien, je vais pouvoir y aller. Douche rapide, et je fonce vers le métro, un croissant dans la bouche.

Je ne sais quoi penser.

Sa longue chevelure noire est un piège, un piège mortel, c’est évident. Bien évidemment, elle a su me prendre à mes propres faiblesses. Elle rayonne dans le rouge. Pour m’exciter et me paralyser, tout à la fois.

La journée s’écoule comme un programme télévisé régional sur la production de chaises en paille de bambou camarguais ; ça avance mine de rien, sans qu’on y prête attention.

Son image m’obsède.

La tête rejetée en arrière, les jambes écartées, elle expose son impudeur ruisselante. Ses doigts s’amusent avec la promesse poisseuse qu’elle a tacitement formulée. Que m’est-il arrivé ? Comment ai-je fini de cette façon ? Le bruit de son souffle haché résonne dans mes oreilles, au milieu des bruits de clavier des opératrices de saisie. Suzy, à l’évidence, se demande ce que j’ai dans la tête. Non, tiens-toi à l’écart de tout ça, jolie petite. C’est une affaire assez glauque, et ton décolleté à peine sorti de l’adolescence n’y changera rien. L’espace d’un instant, je crois reconnaître son parfum au milieu des odeurs de transpiration, d’eau de toilette bon marché et de café. Merde. Les liasses arrivent. Dispatcher le travail, et vite. Je dois ressembler à un zombie.

Comme lorsque j’ai plongé entre ses jambes, sans vraiment y penser, ni comprendre ce que j’étais en train de faire.

L’heure de la sortie, moment célébré, comme à l’école. Putain, c’est pas dommage. Sur le clavier de Suzy, son gobelet de café, taché de rouge à lèvres.

Comme le verre de jack que je lui avais servi, à elle. La voisine.

Je l’ai gardé tel quel, des jours durant. Le voir, le toucher me procurait des sensations que je n’avais jamais connues auparavant. Quelle horreur. Si elle a ce pouvoir, combien d’autres en a-t-elle ? En rentrant, je fais un crochet par Saint Michel. Je vais me chercher de la documentation. Démons, démonologie. Rituels de protection, magie blanche.

Une semaine pleine de salaire claquée en bouquins. Tant pis, l’enjeu est trop monstrueux. Une fois rentré chez moi, je m’efforcerai de dissimuler mes achats. Pas question qu’elle soupçonne quoi que ce soit si nous nous croisons dans l’escalier. C’est jouable, elle ne rentre pas avant un moment, en général, j’entends toujours sa porte lorsque je suis en train de me préparer à manger.

Comme par hasard !

Un incident sur la ligne interrompt entièrement le trafic. Pas besoin de chercher bien loin la responsable de tout ça. Qui me dit qu’il y a vraiment un type qui s’est jeté sous les roues du métro ? D’ailleurs, qui de sensé le ferait ? Chaque fois qu’un incident de ce type arrive, c’est forcément elle. Qui d’autre ? Elle doit utiliser les mêmes recettes, chaque fois qu’elle change de proie.

Pourquoi moi ?

Je sors du métro, le nez empli de ses effluves. Je suis comme ivre, et marche vers chez moi sans y penser. Les quais de la Mégisserie seraient vides, que ce serait la même chose. Tout mon corps ses souvient, du bout de mes doigts à la pointe de ma langue.

Rayonnement rouge, chaleur.

Ses yeux inquiétants à la fin des hostilités, comme le méchant au cinéma qui triomphe. Son sourire a dévoilé des dents trop parfaites.

Tout était de toutes façons bien trop parfait. Les démons sont là pour nous tourmenter, c’est bien connu. Mais pourquoi moi ? Pourquoi ce choix ?

Pourquoi prendre l’apparence d’une si belle femme ?

Arrivé en bas de chez moi, je ne vois nulle part sa voiture. Parfait. Elle est sans doute encore au travail. Ou pas. C’est vrai. Pourquoi travaillerait-elle ? Ce n’est forcément qu’une couverture ! Si ça se trouve, elle se gare quelque part, plus loin, et attend de me voir passer pour aviser. Ou bien elle se dématérialise. Sans doute connaît-elle déjà les moindres recoins de mon appartement.

Je monte les escaliers le plus normalement possible, saluant le plus naturellement du monde le couple de petits vieux du deuxième. Qui sait s’ils ne sont pas de mèche ? Arrivé devant ma porte, une inquiétude m’étreint. Un malaise quasiment tangible. La sensation d’être observé. Depuis chez elle, sa porte étant juste en face de la mienne. Une sorte de picotement sur la nuque. Mais à mesure que j’approche ma clé de la serrure, sa présence devient de plus en plus prégnante.

Elle est là. Peut-être à deux mètres derrière la porte.

Elle me voit peut-être à travers le judas.

Je pousse la porte. Il fait sombre, mais a-t-elle besoin de lumière ? Son domaine, c’est les ténèbres ! Je hume, mais rien. Pas de trace de son parfum, ou de son shampoing. Rien. Elle a effacé toutes ses traces. Je rentre promptement chez moi, ferme verrou et serrure.

Je pose mes livres sur le meuble à chaussures, et commence à investiguer méthodiquement mon appartement, à la recherche d’une anomalie.

Rien. Enfin, rien de frappant. Impossible de me souvenir d’une telle multitude de détails. Rien à part quelque chose d’extrêmement curieux. Les couverts. Parmi les couverts que j’ai laissés à sécher, un couteau traîne au milieu des fourchettes. Putain, pourquoi elle a fait ça ? Inattention ? Non, il y a forcément un message. Qu’a-t-elle voulu me dire ?

Un grand BLANG dans l’entrée me tire de mes réflexions. Je me précipite. Les livres sont tombés. Je me précipite au judas : rien. Le pallier est calme. Comme si elle n’était pas là. Mais c’est faux. Je la sens, grinçante et ironique.

Les livres.

Il faut que je les lise. Décortiquer tout ça, trouver une parade. Car il y a forcément une parade.

Difficile de se concentrer, depuis combien de temps n’ai-je pas dormi ? Deux jours ? Trois ? Une semaine ? Non, impossible. On devient fou bien avant. Je file un instant dans ma salle de bains pour m’asperger la figure, et je me fais peur en relevant les yeux. Ce zombie pâle et hagard, c’est moi. J’ai la tremblote. Comme quand…

Ho putain, comment est-ce que ça a pu arriver ? Elle a réussi à m’attirer en son sein, c’était bon, meilleur que ce que j’ai pu connaître à présent. Je tremblais comme ça, voire plus encore, alors que je la pénétrais.

Oublie ça, bon sang, oublie.

Je me replonge dans ma lecture, dans le salon. Café noir, tenir encore.

Difficile de comprendre une phrase en entier sans être obligé de la relire plusieurs fois. Les démons ont pour principale vocation de tourmenter les mortels, en se jouant de leurs faiblesses : cupidité, orgueil, luxure, les sept péchés capitaux sont méthodiquement passés en revue. Ils peuvent prendre les formes qu’ils souhaitent, de la plus abjecte à la plus séduisante. Ses jambes autour de ma taille, ses gémissements qui montent. Les succubes sont des démons femelles qui prennent habituellement la forme d’une femme désirable. Sans blague ? S’ensuit toute la description de divers rituels magiques, dont aucun ne peut être réalisé avec les moyens dont je dispose. Sa bouche m’avale en entier, sa langue menant une chorégraphie incroyable autour de mon sexe. Encore et encore, plus vite, plus intensément. Il est possible de se préserver de l’influence d’un démon de ce genre en traçant divers symboles sur les murs de chaque pièce de sa maison. J’observe les motifs.

Un gros marqueur rouge. Celui de la réunion. Il marchera, sur le papier peint. Les motifs sont complexes, entremêlant courbes et circonvolutions. Ses longues jambes gainées de bas paressent sur mon canapé. Elle me regarde avec avidité. Sa robe rouge souligne sa silhouette infernale. Sa bouche s’entrouvre, pleine de promesses. La cuisine, la chambre, la salle de bains, les toilettes, le salon.

Bientôt huit heures.

Je range le marqueur dans un tiroir lorsque j’entends un claquement sinistre.

Sa porte.

Elle est donc rentrée.

Ou plutôt, elle fait mine de. Sans doute a-t-elle observé mon manège, ou bien a-t-elle essayé de se matérialiser chez moi, et bat en retraite devant les symboles tracés.

Je me verse un fond de whisky, et m’affale dans mon canapé. Voilà un répit bienvenu. Cependant, la question de fond n’est pas réglée. Dehors, je ne suis pas en sécurité. Je sursaute en entendant sa voix lancer un « Prends-moi. » trop mal assuré pour être honnête. Je me retourne vers la porte de la chambre. Elle se tient debout, simplement revêtue de sa chemise. Son regard est vide, vide comme celui d’une morte. Mon sang ne fait qu’un tour : comment est-elle arrivée là ? Je cligne des yeux : plus là. Comme par hasard.

Elle ne peut pas m’atteindre directement, alors elle tente de m’embrouiller. Ses pouvoirs sont grands. C’est sur, j’ai affaire à une succube.

Je poursuis ma lecture, en essayant de trouver une solution. Il doit bien exister des sortes de rituels d’exorcisme, non ? Elle tend sa croupe vers moi, et vient s’offrir en holocauste sur mon sexe. Sa chaleur humide semble infinie, une autre dimension de douceur. Dans le tas, un petit format poche sans illustration semble se distinguer. Pas d’illustrations. L’auteur est un universitaire réputé, apparemment. Je sais que j’ai croisé son nom à plusieurs reprises. Mes mains se posent sur ses hanches, je deviens son chevalier, son conquérant. Jamais ce clapotis ne m’a paru si excitant. Le livre parle d’un rituel qui s’articule autour de l’immersion dans de l’eau salée. Ça semble commun à la plupart des religions. Pas besoin de grandes quantités. Je me précipite dans la cuisine : j’y ai un plein bocal de gros sel. Ça vaut le coup d’essayer.

Il faut réussir simplement à l’attirer dans la salle de bains.

Ou bien l’y emmener.

La salle de bains. Remplir la baignoire. Vite. De l’eau froide, ça coûte moins cher. J’y vide le bocal. Ça se mélangera pendant que la baignoire se remplit. Ma langue explore son sexe, et je contemple son mont de Vénus impeccablement épilé. Je sens ses cuisses trembler autour de mon cou. Elle en redemande.

Comment s’assurer qu’elle viendra dans la salle de bains ? Elle n’a aucune raison d’accepter ? Et puis elle se méfiera sûrement, en voyant la baignoire remplie…

Il faudra que je l’immobilise. En fouillant dans mon bureau, je retrouve un rouleau presque neuf de ruban adhésif, oublié là depuis mon emménagement. Je lui attacherai les poignets et les chevilles, et ce sera marre. Elle n’est pas bien grosse, je pourrai sans difficulté la traîner jusqu’à la salle de bains. La sueur lui colle quelques cheveux sur le visage. Elle est essoufflée. Pourtant, elle en redemande, par derrière, par devant, puis à nouveau par derrière. Déjà, sa bouche n’a plus de secrets pour moi.

Mon plan est fin prêt. Je me regarde dans la glace. Un brin de toilette, pour la galerie. Pour passer pour le gentil voisin qui espère la sauter. Je rince mon verre, en sors un deuxième. Un apéro, voilà un motif incroyablement banal. Comment m’assurer qu’elle viendra ? A vrai dire, j’espère qu’elle le prendra comme étant la porte ouverte à une partie de jambes en l’air. Et là, elle acceptera forcément.

Je vais à sa porte. Sonnette.

Tiens ? Elle n’est pas en rouge. Elle semble moins sexy, comme ça, après sa journée de travail. Mais finalement, diablement plus attirante. Je lui propose l’apéro. Ses joues s’empourprent un instant, et ses pupilles se dilatent. Elle a compris le message que je souhaitais, c’est plus qu’évident. Avec plaisir, lance-t-elle avec un petit sourire à la gêne millimétrée.

Elle me suit, savourant sans aucun doute son triomphe à venir. Ou en tout cas espéré.

Alors que je verse du jack dans nos verres, elle me questionne sur les signes tracés sur les murs. Merde, les dessins !

Trouver quelque chose, vite !

Elle s’étale lourdement par terre une lorsque je lui brise la bouteille de whisky sur le côté de la boîte crânienne. Elle lutte, ça se voit : sa jambe droite tremble continuellement alors que je lui retire ses vêtements. Elle doit chercher à reprendre conscience. Je remarque qu’elle dégage une odeur d’après le boulot, mélange de sueur, de déodorant en bout de course et de tabac froid. L’espace d’un instant, la vision de son corps nu me paralyse.

Du bout des doigts, je fais crisser sa repousse légère. Elle n’a pas pris soin d’elle, pas bien, ça. Je lèche sa peau salée en songeant que j’ai triomphé de cette salope. Si facilement. Cette idée de l’avoir à ma merci, rien que pour moi, m’excite. Je me débarrasse rapidement de mon pantalon et de mon caleçon, et la pénètre en vitesse, sauvagement. Elle à moi, et à personne d’autre. Coups de reins acharnés.

En sueur, je roule à côté d’elle après avoir joui et répandu mon sperme sur son visage. Sa jambe tremble encore. Ma main touche quelque chose de glissant et froid. Du sang. Qui s’écoule de sa tête. Tu essaies de me faire culpabiliser, salope ? Je me relève, et l’entraîne dans la baignoire.

C’est plus difficile que je ne l’aurais cru, mais j’y parviens, au bout d’une bonne dizaine de minutes. Je n’avais pas calculé que la plonger dans la baignoire ferait autant monter le niveau. J’en mets partout.

L’eau se teinte de rose au dessus de sa tête. Elle s’agit un moment. Je me dis que j’aurais quand même mieux fait de lui attacher ne serait-ce que les mains. Bah, elle n’a pas l’air bien vivace. Je la maintiens sous l’eau sans grand effort. En quelques instants, c’est terminé.

Je la contemple encore un moment, puis la sors et l’essuie avec ma grande serviette. Je m’extasie encore une fois sur elle, puis la transporte dans le salon, où je l’allonge délicatement sur le canapé, sous une couverture, pour qu’elle n’attrape pas froid. Sa blessure ne saigne plus. Sa jambe a cessé de trembler. Qu’est-il censé se passer, ensuite ? Je n’en ai pas la moindre idée, à vrai dire. Je suppose qu’elle va se relever, libérée de l’influence du démon.

Cela s’est passé il y a maintenant trois jours.

Je ne suis pas allé travailler. Elle non plus.

Dans nos appartements, le téléphone sonne en continu.

Elle n’a toujours pas bougé. En plus, elle commence à sentir bizarre.

Le 07/04/2010 à 8h47

Cendrillon (2010)

Elle se laisse tomber à mes côtés, à bout de souffle. Ses paupières sont mi-closes, et sa bouche s’entrouvre dans un sourire à peine esquissé.

Je me rends compte que nous ne nous sommes rien dit depuis que nous avons franchi la porte. Elle m’embrasse sur l’épaule, puis s’allume une cigarette. Dans la pénombre, la braise m’évoque un sémaphore rouge, la voie à suivre. Une destination.

Et quelle destination…

Je caresse des yeux ses courbes. Elle est en eau. Qui est-elle, au fond ? Elle se tourne vers moi, et me demande d’une voix amicale si je ne veux pas ouvrir la fenêtre. Bien sûr. A cette heure-ci, peu de risque que le voisin d’en face soit encore debout pour nous voir à poil. Je n’ai pas le temps de revenir me coucher qu’elle est déjà à côté de moi. Sa peau est si blanche que j’ai l’impression de côtoyer un fantôme, pourtant bel et bien fait de chair et de sang. J’aimerais…

J’aimerais qu’elle reste un peu. J’aimerais faire sa connaissance, pénétrer sa vie après avoir pénétré son corps. J’aimerais qu’elle me dise de quoi est faite sa vie. Ses (dé-)goûts, ses (dés-)espoirs. Il n’en sera rien. Bien que tacite, le contrat est clair. Nos corps sont collés, et pourtant, c’est un univers insondable qui nous sépare. Et aucun de nous n’a le droit d’y mettre un coup de pioche. Que me reste-t-il à faire ? Elle se penche un peu à la fenêtre pour remarquer qu’à l’horizon, au-dessus de la forêt, l’horizon commence à s’éclaircir. Message reçu, son carrosse va bientôt redevenir citrouille.

Je me poste derrière elle, passe mes bras autour de sa taille, et dépose un baiser sur son épaule salée. Je n’ai pas envie de répondre à sa remarque, il faut que je la retienne. J’ai encore envie de ses caresses, de sa douceur, de sa chevelure qui vient brûler ma peau. J’ai encore envie de me déverser en elle. De vibrer.

Ne faire qu’un avec elle.

Ses yeux vert désabusé contemplent le lointain. Elle n’est déjà plus là. Je ne fais déjà plus partie de son existence. « A quoi tu penses ? » Je promène mes mains contre sont ventre et me sens durcir contre ses fesses. Merde.

Elle se tourne vers moi, prend mon visage dans ses mains, et m’embrasse, en douceur, comme elle ne l’a pas fait une seule fois depuis hier soir. L’espace d’un instant, je crois que…

Ma bouche lâche la sienne, et j’entreprends de descendre au fond du précipice retrouver cette source à laquelle je me suis maintes fois désaltéré dans la nuit.

Pourtant, elle me repousse délicatement, ses longues mains arachnéennes posées sur mes épaules. Paralysé, je la regarde en contre-plongée dramatique. A genoux devant elle, mon regard d’ordinaire triste doit être suppliant. Elle passe ses doigts dans mes cheveux, en souriant légèrement. Elle aussi a un peu l’air triste.

« Je peux pas rester, tu sais… »

Mais si, tu peux !

Tu ne le veux pas, c’est tout. Tu ne veux pas de moi.

OK, c’est bon. Je rends les armes. D’un geste exaspéré, robotique, je saisis un paquet de cigarettes et en extrais une. Tiens, c’est le sien…

Je suis con, ça fait six mois que j’ai arrêté.

Excellente occasion pour arrêter d’arrêter. Je me redresse. Quitte à se prendre une cuisante défaite, autant se la prendre debout. Elle n’est pas dupe de mon soudain et incompréhensible détachement. C’est vrai, miss, c’est vrai. Tu as raison. Ce n’est pas QUE du rock’n roll. En tout cas, pas pour moi.

Mais que veux-tu ? J’ai joué avec le feu, et je m’en mords les doigts. C’est toi, le feu. L’incendie de forêt, l’éruption volcanique. J’ai joué et j’ai perdu.

Ça fait mal quand même.

Allez, miss, un mot, juste un petit mot de compassion. Un signe. Un soupçon d’humanité. Même pas une porte entrouverte, juste une lumière qui passe en dessous.

« On était là pour se faire du bien, tu te souviens ? Là, je suis déjà en train de te faire du mal. Je devrais être partie. » Pour jouer mon grand seigneur, je pose ma main sur son avant-bras en souriant. J’ouvre la bouche pour lui expliquer qu’elle n’a pas à culpabiliser. Mais qui croit un instant à cette idée ? Elle dégage son bras, et sa bouche articule un « non » sans émettre le moindre son. Imperceptiblement, nos corps se sont espacés. Elle me fuit et je la poursuis. Ou l’inverse, nul ne le sait. Deux points rouges se baladent dans la pénombre. Les restes de l’incendie de cette nuit ? Çà me fait soudain songer à cet article de Sciences et Vie où ils disaient que certaines étoiles moribondes deviennent minuscules et rouges…

Je glisse un dernier regard sur elle. « Tu prends un truc avant de partir ? Thé ? Café ? » Elle secoue la tête négativement, en soufflant la fumée de sa moue la plus charmeuse. J’insiste : « Tu sais, j’ai le temps, pendant que tu prendras ta douche. » Elle tapote sa cigarette pour en faire tomber la cendre, avant de me lancer son regard délicatement hautain. « Je ferai tout ça chez moi. Passe-moi le cendar, s’il te plaît. » Je lui tends le monticule de mégots, interdit.

Cette fois-ci, le navire quitte le port, et ne reviendra plus.

C’était le contrat.

Elle se rhabille à la va-vite, toujours en silence. Avec la clarté et la lumière de l’enseigne de la pharmacie d’en bas, j’en profite pour l’observer une dernière fois à a dérobée. Je n’ai jamais possédé un pareil corps. Si doux, si plaisant, gorgé de plaisirs à partager. La parenthèse se ferme à mesure que l’odeur de cigarette se dissipe.

Le bruit mal aiguisé de ses vêtements tranche le silence en crissant. Pas un mot échangé. Je me rends compte alors que ça fait plusieurs minutes que je suis assis sur mon lit, nu et abattu, recourbé sur moi-même. J’entends à peine le bruit de ses talons qui claquent sur le sol autour de moi, alors qu’elle réunit ses dernières affaires.

Le soudain silence m’interpelle. Je relève les yeux.

Elle me domine, pourtant, ses bras sont ballants, et son regard un peu triste. Elle semble désolée. Son assurance montre une brèche, on dirait. L’espace d’un instant, d’un minuscule espoir, je me dis qu’elle pourrait rester, si je trouvais les mots, si je trouvais les gestes. Si j’ouvrais seulement la bouche pour lui dire « reste ». Mais je me ravise vite, et je comprends qu’elle n’est que désolée de me voir crever de ce faux espoir que j’engraisse, et qu’involontairement, elle a, elle aussi, laissé croître.

Elle passe sa main dans ses cheveux et se penche.

Encore sa bouche, sa langue. Baiser langoureux. Le même qu’hier, devant la porte d’entrée. Non, plus lent. Pas un baiser d’ouverture, mais de clôture. La chorégraphie de nos langues est des plus réglées. Comme si nous nous connaissions depuis longtemps. J’ai une sorte de boule dans la gorge. Lorsque le dernier contact entre nos lèvres est rompu, le froid, à l’intérieur, revient s’installer. Elle passe une dernière fois sa main dans mes cheveux en plantant ses yeux dans les miens. Que puis-je y lire ? Je ne saurais dire. Tout et son contraire, certainement.

Lorsqu’elle claque la porte, ses derniers mots résonnent dans ma tête. « Merci pour tout. Sincèrement. » Sur le rebord de la fenêtre, une cigarette qui est tombée de son paquet. Bah, ça ne sera jamais que la deuxième. La deuxième en quelques minutes après plusieurs mois d’abstinence. Du feu… j’ai toujours du feu, dans mon pantalon, pour dépanner les copains. Je fais mes poches. « Je sais, c’est moche », entendait-on dans une chanson. Clic, clic : la flamme jaillit, et c’est parti pour un second voyage chez Monsieur Jean Nicot. Je me rassieds, exactement là où je me trouvais un instant plus tôt, au rebord du lit. Je contemple la chambre. Je revois chaque endroit, chaque geste accompli. Je sens encore le contact de sa peau sur la mienne, centimètre carré après centimètre carré. Dans la lourde odeur d’amour qui flotte encore, je distingue son parfum. Quelque chose de discret et marin. Qui laisse une empreinte, même après avoir disparu. C’est presque imperceptible. Puis mon regard tombe sur le sol. Entre mes pieds, entortillé, son string, qu’elle n’a pas remis. Oubli ?

Après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Je passe de longues minutes à contempler le petit bout de tissu en vrac, même après avoir éteint ma cigarette. De longues minutes à imaginer l’imaginer nue sous sa jupe. Ça aurait pu être « pour moi », mais ce n’est que son naturel. Désinvolture. Elle ne se souvient peut-être déjà plus de mon prénom. L’image finit par se troubler. Mon corps est traversé de soubresauts.

Le barrage a sauté.

Il faudra que je pense à aller acheter un paquet, tout-à-l’heure.

Le 31/03/2010 à 21h45