Il faut tuer Yeshoua Ben Yossef (2014)

Pilate contemplait la foule à ses pieds. Ces visages grimaçants, ces poings serrés, ces bouches ouvertes comme essayant de festoyer de ses mollets, réclamaient la libération de Bâr Abbas. Il se félicitait de la dépense qu’il avait consentie. Les Grands Prêtres avaient agi selon son souhait, et désiraient ardemment la mort du rebelle nazaréen. Bâr Abbas, bien que méritant mille fois le supplice pour s’être opposé à Rome, n’était pas, en soi, une menace. Sa petite bande n’était faite que de gueux avides d’influence, si médiocre fût-elle. Mais Pilate avait besoin d’eux, pour maintenir une agitation bénigne, mais suffisante pour justifier ses demandes à Rome de moyens supplémentaires pour étendre son influence sur la région.

La nazaréen, lui, était bien plus dangereux. Son idéologie, son charisme, en faisaient un chef apte à se poser en alternative crédible à la domination romaine, et c’était inacceptable. Néanmoins, sur la forme, il ne tombait pas sous le coup de la loi romaine, il lui était donc impossible de le condamner sans jouer la carte du despote jaloux de son pouvoir. Pilate avait donc demandé – moyennant espèces sonnantes et trébuchantes – aux Grands Prêtres de monter une accusation sans faille selon les critères des Juifs, afin qu’il apparût aux yeux de la foule comme la bête à abattre. Et, le tour de passe-passe avait fonctionné à merveille : Yéshoua Ben Yossef, qui aurait pu être le libérateur de la Palestine, était devenu la bête immonde, celui dont tous voulait la mort. Il ne resterait plus à Pilate, une fois toute cette histoire réglée, d’imaginer une belle histoire pour prolonger la soumission des populations locales, en les invitant à se réjouir de leur statut d’esclaves. À ses pieds, l’agitation croissait.

Il se leva alors, et déroula son chapitre moralisateur et culpabilisateur : solennellement, il fit le geste de se laver les mains, en rappelant que ces mains demeureraient propres du sang du Nazaréen – dont il rappela l’innocence – puis se rassit. L’effet produit fut celui escompté : rien. Néant. Autant tenter de raisonner une meute de chiens enragés. Mais, il avait fait le nécessaire, il avait défendu sa position officielle. Dès lors, il n’avait plus qu’à faire crucifier Yéshoua Ben Yossef et faire circuler, grâce aux hommes qu’il avait recrutés dans l’entourage du fâcheux, une jolie légende racontant que ce qui s’était produit était préférable à toute option, et que, après tout, on n’était pas si mal en ce monde.

Sur le Golgotha, tout le monde gardait son quant-à-soi. Le moment était solennel. On avait quand même une exécution publique, celle d’un garçon apprécié, charismatique et talentueux. Sa mère et sa maîtresse le pleuraient déjà, alors qu’il n’était pas encore mort. « Très noble Pilate, lui glissa un centurion, sais-tu où est le père du supplicié ? » Pilate haussa les épaules avant de rétorquer : « C’est un cornard qui nous a appuyés, sa place n’est pas ici. Il a déjà la satisfaction d’être débarrassé de son bâtard… » Le centurion haussa les épaules à son tour, et reprit sa posture digne, entre solennité et ennui. Il espérait qu’il y aurait un peu meilleur que le vulgus au dîner, car il commençait à fatiguer, et avait envie de faire un bon repas. Pilate, lui, observait la foule autour des suppliciés – oui, il avait fait un lot, c’était plus commode, et évitait de donner au Nazaréen trop d’importance. Comment sa maîtresse s’appelait-elle, déjà ? Ah, comme c’était dommage, la mémoire ne lui revenait pas. C’était un bien joli bout de femme, aux cuisses accueillantes, et, disait-on, aussi favorables aux Palestiniens qu’aux Romains. Quelques proches du rebelle pleuraient à chaudes larmes, soutenant Mâryam, sa mère, et ses frères et sœurs. C’était l’abattement, le plus tragique, le plus profond. Les Juifs qui le suivaient ne se risqueraient pas à se dresser contre Rome.

Pilate attendit encore un moment, puis s’en alla sans même un regard pour le supplicié qui l’insultait dans sa langue, implorant ses disciples de le venger. Il n’avait sans doute pas compris qu’ils étaient vendus à Rome, et l’avaient vendu, plus sûrement que leur complice aux trente deniers. Une fois revenu dans ses appartements, il convoqua le chef de la garde, Demetrius Gala, et lui donna l’ordre suivant :

« Lorsque le Nazaréen sera mort, tu confieras son corps aux Juifs, assure-toi de repérer son tombeau.

– Bien. Que dois-je faire ensuite ?

– Deux nuits après l’inhumation, récupère le cadavre, et fais-le disparaître. Brûle-le, équarris-le et jette-le aux chiens, s’il le faut. Je m’en moque. Mais, qu’il disparaisse !

– Mais… les Juifs ne me laisseront jamais accéder au tombeau !

– Prends avec toi des légionnaires qui parlent leur langue, et faites-vous passer pour des proches du défunt, ou, que sais-je ? Au besoin, exécute les gêneurs ! Je m’occuperai de ton alibi.

– Je pars sur le champ, très noble Pilate. »

Le soleil était déjà haut dans le ciel, lorsque, sur le Golgotha, un murmure parcourut l’assistance : « Yéshoua est mort. » La puanteur était étouffante – bien souvent, les suppliciés, ivres de douleur et de fatigue, relâchaient leurs sphincters, et urine et fèces se décomposaient sous un soleil de plomb. Le centurion de faction pressa l’un de ses légionnaires de vérifier si le Nazaréen était bien mort – il savait que non, car il voyait encore ses lèvres et ses paupières bouger. Le légionnaire, froidement, prit donc sa lance, et en enfonça le fer dans le flanc du supplicié, lui arrachant un gémissement, ainsi qu’une fontaine de sang. Quelques secondes plus tard, son corps s’affaissa, et le sang ne fit plus que ruisseler de la plaie. C’était fini, il était bel et bien mort. Le centurion connaissait les ordres.

Une sinistre mascarade allait alors avoir lieu. Les Juifs contenant leur peine pour les uns, l’exprimant avec force pour d’autres, se regroupaient autour du corps pour l’enrouler dans son linceul, après que sa mère et ses frères l’eussent une dernière fois embrassé. Leurs visages poussiéreux étaient tous zébrés de sillons des larmes qui ne cessaient de rouler sur leurs joues. Ils avaient de la peine, c’était évident. Une tristesse abyssale, insondable. Demetrius Gala était venu habillé en Hébreu, entouré des douze traîtres. Ils s’étaient joints à la foule, pour accompagner le corps jusqu’au tombeau. Tout semblait bien se dérouler lorsque la maîtresse du Nazaréen, ivre de douleur, se jeta sur le cadavre, tremblante et en larmes. Éviter, l’incident, à tout prix. Gala attendit donc qu’elle se ressaisisse, puis souleva les pieds du mort en encourageant les autres à l’accompagner. Le cortège, silencieux, arriva devant le tombeau, une simple grotte naturelle à flanc de colline. On alluma des torches, pour se guider, et on déposa le corps au plus loin qu’autorisaient les lieux, puis, le cortège, après un moment de recueillement, finit par s’éloigner.

Gala et les douze disciples de Yéshoua Ben Yossef qui l’avaient trahi pour Rome campèrent un moment à quelque distance du tombeau, « pour lui rendre hommage par la prière ». Une nuit passa. Puis une journée. Finalement, la nuit tomba à nouveau. Les fidèles se relayaient pendant la journée, mais il n’y en avait pas la nuit. La seconde nuit, Gala s’introduisit dans la grotte, suivi de quelques acolytes, pendant que d’autres faisaient le guet. Ils avaient pris avec eux des sacs de toile. Avec habileté, le chef de la garde romaine découpa le cadavre, et répartit les morceaux putrides dans les différents sacs. Shimon s’était, depuis le début, acquitté de toutes les tâches, avec une efficacité qui avait fait froid dans le dos à ses compagnons, et même à certains soldats romains. Gala lui tendit un sac :

« Voilà la tête. Emporte-la de ton côté, et débarrasse-t’en. Jette-la dans le Jourdain, par exemple.

– Comme tu voudras.

– Ensuite, tu te rendras à la préfecture. Pilate veut te voir.

– T’a-t-il dit à quel sujet ?

– Non, il n’a rien dit. Il ne semblait pas en colère, si c’est ce que tu veux savoir.

– Merci, je m’y présenterai donc. Que vas-tu faire du suaire ?

– Je vais le brûler dans le feu.

– Que dire aux pèlerins qui, demain, découvriront le tombeau vide ?

– Pilate a un plan très spécial, à ce sujet-là. Je crois qu’il veut t’en faire part, si tu veux mon avis.

– D’accord. Au revoir, guerrier. »

Et Shimon s’éloigna dans l’obscurité, avec, à la main, le sac malodorant contenant la tête du supplicié. Encore quelques heures, et un nuage de mouches immondes volerait autour dans un bourdonnement obscène.

Pilate contempla Shimon en éprouvant plein de choses contradictoires. Il ne pouvait qu’avoir du respect pour celui qui, sans trembler, avait pu commettre la trahison, la profanation du corps d’un défunt, tout ça au nom d’une cause supérieure à sa personne. Mais, il ne pouvait, aussi, que mépriser cet homme qui, pour un peu d’or et pour sa tranquillité, avait trahi l’homme qui aurait pu restaurer le royaume ancien des Juifs – et se prétendait, officiellement, leur roi. Il méprisait aussi ce peuple, incapable de discerner les grands chefs, qui préféraient les vouer à la mort, plutôt qu’au pouvoir. Au final, ils méritaient bien ce qui leur arrivait, estimait-il. Pilate se saisit d’une cruche de vin, et la lui tendit. Shimon refusa, l’air grave. Il semblait craindre pour son existence. Le Romain laissa éclater sa joie suffisante.

« Ne fais pas donc cette tête ! Tu es un homme riche et tu as bien servi Rome ! Aujourd’hui, la plus grande menace contre mon autorité en Judée a été écartée, définitivement. Et ce, grâce à ton aide. Sois-en remercié !

– Définitivement ? Et le cadavre ? Demetrius Gala m’a dit que tu avais un plan.

– Il a dit vrai ! Depuis le lever du soleil, deux ou trois de mes hommes parlant hébreu, et déguisés, courent partout dans les rues de Jérusalem pour dire que le Nazaréen n’est plus au tombeau, qu’il est revenu d’entre les morts. Ils racontent qu’il a rejoint son dieu dans le ciel.

– Ton secret est donc bien gardé…

– Et j’espère que mon mensonge sera soigneusement répété. Et, pour l’entretenir, l’officialiser, je dirais, j’aurais besoin de toi.

– Pour quoi faire ?

– Pour reprendre l’enseignement du Nazaréen, le détourner à mon profit, et propager une légende que je forge de toutes pièces autour de lui. Vivant, il était dangereux, car il disait ce qu’il voulait. Mort, il est mon allié, car il dit ce que je veux.

– Je commence à comprendre… Et tu veux que je me fasse complice de cette supercherie ?

– Exactement. Tu as un sens politique, c’est indéniable. Je te protégerai, au nom de Rome. Alors, qu’en dis-tu ? »

Shimon réfléchit en silence, de longues minutes, fixant le bout de ses sandales. Le temps se dilata jusqu’à l’insupportable. Il sentait le regard de Pilate sur lui.

Finalement, il soupira.

Il était d’accord.

Le 11/06/2014 à 16h20