Comment j’ai cédé ma place dans le train à une femme enceinte

C’est un jour ordinaire, enfin, plus ou moins. Été, service allégé, ça fait une semaine, voire plus, que la navette spatiale qui me conduit vers Gare du Nord se retrouve complètement blindée à mi-parcours. Je bouquine tranquille – sans doute un John Le Carré – avec mes écouteurs sur les oreilles. Montant en bout de ligne, j’ai pu – normal – avoir une place assise.

Je ne fais chier personne, en somme.

Et là, paf, c’est la cata, le tsunami, la tornade F5 plein cadre, les orgues de Staline dans les plaines de Silésie ! Bref : dans la cohue, alors que je lève les yeux pour esquiver un énième sac à main surdimensionné porté sur le côté, voilà qu’une bonne femme me fait des signes que je ne comprends pas. Un check mémoire rapide m’apprend que je n’ai pas couché avec elle, et que ce n’est pas une connaissance professionnelle. À quoi riment ces signes ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Ah, je crois comprendre : elle veut ma place ! Ce n’est pas moi, qu’elle désigne, mais mon siège. De l’autre main, elle désigne son ventre. La courbure locale est prononcée : grossesse, ou Crohn ? A priori, la première version est la bonne. Elle est déjà sur moi, je n’ai pas d’autre choix que d’obtempérer. Je lève mon cul, sans avoir le temps de ranger mon bouquin ou de refermer mon sac à dos.

Et je me retrouve comme un con debout dans l’allée centrale, à ne pas trop quoi savoir faire de mes glingues. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, l’air réprobateur. Le pire, c’est que ce n’était pas forcément faux. Mais putain, pourquoi elle voulait ma place ? Il y en avait d’autres, non ? D’autres, d’ailleurs, plus près de la porte, qu’elle aurait pu demander à n’importe qui d’autre ! Mais, non : comme un putain d’emmerdeur de chat, elle avait décrété que c’était sa place. Et les amateurs de chats savent autant que moi de quoi sont capables ces redoutables prédateurs de places sur le canap’. Passée la honte de n’avoir pas (su) obtempérer dans les meilleurs délais à l’injonction nataliste (les femmes enceintes sont à peu près, chez nous, l’équivalent des vaches sacrées en Inde, si j’ai bien observé), je suis surtout envahi d’un sentiment d’injustice. Pauvre de moi ! Je n’avais pas pris la bonne place, j’avais pris celle qu’elle se réservait sans doute, parmi toutes les autres qu’elle aurait pu exiger.

Le résultat : l’amertume d’un cocu, le sentiment de s’être fait rançonner au nom de la bienséance. Le pire, c’est qu’à l’instar des traîne savate de Gare du Nord, qui essaient systématiquement de gratter des cigarettes d’un geste universel lorsqu’on croise leur regard, sans même se donner la peine de se déplacer pour nous adresser la parole, je crois qu’elle ne m’a demandé ma place que parce que j’ai levé les yeux au mauvais moment et dans la même direction, c’est à dire, vers là où elle se trouvait au moment où elle y était. On note néanmoins que les branleurs avachis sur leurs sièges, avec les guitares à l’équerre, elle ne leur a rien demandé, et ils n’ont pas bougé le petit doigt.

Je paye donc pour eux, aussi.

La prochaine fois, on ne m’y reprendra pas, je ne lèverai pas les yeux de mon bouquin.

ADDENDUM by Le Tigre (son blog, Quand le tigre lit):

Le rer, c’est comme à Bogotá : AUCUN eye contact. Tu te feras baiser sinon.

Monsieur le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales

Le bureau du président était encore tranquille à cette heure-ci. Dans le couloir, on entendit le claquement des talons de la secrétaire qui trottinait. Elle toqua à la porte, puis la poussa et passa sa tête dans l’entrebâillement. Le président, sans lever les yeux, lâcha une syllabe étouffée et interrogative.

« Monsieur le Président ? Le Ministre des Affaires Étrangères, pour vous.

Bien, passez-le moi, Patricia.

Il est venu en personne, Monsieur le Président. Et c’est Sophie, Monsieur le Président.

Ah oui, vraiment ? Ce doit être important. Faites-le entrer, alors, Brigitte.

Sophie ! Bien, Monsieur le Président.

Si vous le dites. Merci ! »

Furax, Sophie se dirigea vers la salle d’attente, où le Monsieur le Ministre patientait en feuilletant « Le Prince », l’air parfaitement absorbé, et lui glissa que le Monsieur Président de la République l’attendait dans son bureau. « Ah, très bien ! », lança-t-il en claquant énergiquement le petit livre, avant de suivre la petite robe prune jusqu’au bureau Premier Magistrat.

Bien qu’énervé, ce fut avec cordialité qu’il salua le président.

« Pierre ! Tu as l’air en forme, comment fais-tu pour trouver du temps pour toi ?

Oh, tu sais, Gilbert, c’est essentiellement pour la galerie… Toi, en revanche, on dirait que tu as mangé une meute de lions ! D’ailleurs, que me vaut le plaisir de ce déplacement ?

Enfin, tu ne devines pas ?

Excuse-moi, non, je n’en ai pas la moindre idée. »

Gilbert s’assit face à son chef en soupirant. Il dut bien reconnaître que la charge de Président de la République n’était pas propice à en rendre le titulaire disponible pour les petites devinettes que, pourtant, il affectionnait tant. Il claqua ses mains sur ses cuisses avant de se lancer :

« Hé bien, je viens te voir au sujet du Secrétariat Général aux Affaires Moyen-Orientales !

Ah, oui. Hé bien quoi ?

Hé bien, quelle mouche t’a piqué ?

Comment ça ? L’idée te paraît mauvaise ?

Loin de là, Pierre, loin de là ! Tu sais bien que j’approuve, même !

Mais… ?

Mais, pourquoi ne m’en as-tu parlé ? Pourquoi ne pas me l’avoir proposé ? J’ai bourlingué près de vingt ans entre Beyrouth, Amman et Damas, et je pratique couramment toutes les variantes d’arabe qu’on parle là-bas !

C’est pour ça que j’avais besoin de toi au Quai d’Orsay ! Tu aurais voulu ce poste ?

Et comment ! Il était pour moi ! »

Le silence se fit, et le président posa son menton sur ses mains croisées, en contemplant son ministre avec un demi-sourire.

« Oui, tu sais, Gilbert, le SGAMO, c’est un titre un peu ronflant, mais, en soi, ce n’est pas grand-chose.

Pas grand-chose ? Tu te fiches de moi ?

Pas du tout. J’ai créé ce poste pour des raisons purement politiques, on n’est plus à l’époque de Foccart. Tu imagines un peu le foutoir, autrement ?

N’empêche qu’il avait un poste de poids !

Mais oui, mais je ne suis pas De Gaulle, je ne suis pas un pharaon. Je suis juste Président de la République Française ! Il y a des choses à prendre en compte, l’opinion publique, toute cette sorte de petites choses…

Mais, alors, à quoi bon ?

J’ai créé ce truc pour placer Papelard.

Papelard ? Le gars de l’équipe Kouchner ?

Mais non, pas lui, il a pris sa retraite il y a trois ans ! Son petit-fils Grégory ! J’avais promis à ce vieux Michel de voir si je ne pouvais pas donner un coup de pouce à la carrière du gamin.

D’où ce poste de complaisance, alors ?

Totalement. Qui voudrait dans son équipe d’un môme qui est parti de Sciences-Po’ avant la fin de sa première année, et qui a foiré pour la troisième fois le concours de l’ENA ? Hein ? Dis-le moi. »

Gilbert ne sut comment réagir. Il était partagé entre le soulagement de voir que le poste qui lui passait sous le nez était en réalité une voie de garage pour sous-doué de la politique, et la frustration d’imaginer ce qu’eût pu être ledit poste si la République s’était donné les moyens de mettre les bonnes personnes au bon endroit.

 

De retour au Quai d’Orsay, Gilbert appela son vieil ami corse pour lui demander ce qu’il avait au sujet de Grégory Papelard.

« Ah, le Secrétaire Général aux Affaires Moyen-Orientales, rit le super-flic, qu’est-ce que tu veux savoir ?

Les nouvelles vont vite, je vois. Tu saurais me dire pourquoi ce gamin qui est plus nul que le mien a bénéficié d’un poste de complaisance à l’Élysée ?

Tu me fais marcher, mon vieux ?

Pas aujourd’hui, en dépit de tout le plaisir que je peux y prendre d’ordinaire.

Écoute, sincèrement, je n’ai pas envie d’en parler au téléphone…

Donne-moi des indices : je tirerai mes conclusions moi-même.

Alors, disons que le PR est un ami de longue date des Papelard, il a même évolué dans le sillage du vieux à l’époque Kouchner.

Moui, tu ne m’apprends rien. Continue, mon vieux.

Tu sais aussi qu’il a connu Papelard fils sur les bancs de l’ENA ?

Évidemment !

Mais est-ce que tu sais que Nathalie Papelard, née Thaillandier, a été chef de bureau à Bercy, du temps où le PR s’occupait des partenariats avec le privé ?

Je l’ai peut-être su, mais ça ne m’a pas marqué.

Hé bien ils allaient souvent compter les trombones dans la réserve. Jusqu’au moment où le PR qui n’était encore qu’administrateur civil a présenté Papelard à sa future femme. Ça doit remonter à vingt-quatre ans, quelque chose comme ça. Elle a accouché peu de temps après.

Tu veux dire que… ?

Tu m’as bien compris. »

Gilbert raccrocha, le souffle coupé.

 

Ce gros nul de Grégory Papelard était en fait le bâtard présidentiel !