Pourquoi Daesh a gagné le 13/11/2015

Au-delà de la douleur, de l’indignation, de toute l’émotion suscitées par le meurtre de masse perpétré vendredi 13 novembre 2015, il me paraît important de se poser les bonnes questions. En effet, se multiplient des messages dont le sens global est « Le peuple de France n’a pas peur, continue à picoler, à baiser, à écouter du metal et à loufer selon son bon vouloir: Daesh, tu n’as pas gagné! » C’est bon pour le moral, et ça ne mange pas de pain. Cela a néanmoins le défaut de masquer les vrais enjeux.

Il faut rappeler que le terrorisme est avant tout un choix stratégique et politique. Il ne s’agit pas de se muer en croquemitaine et de semer la terreur pour le plaisir. Chaque manœuvre, chaque attentat est au service d’une stratégie, vise un objectif. Celui-ci peut, d’une manière générale, se résumer à « infléchir la politique du pays-cible ». Dans quel sens, c’est au cas par cas, ce n’est pas toujours clair. Mais, lorsque c’est une force étrangère qui vient semer la mort sur notre sol, ce sont nos liens politiques avec cette force étrangère qui sont au cœur de ce bras de fer.
Cette grille de  lecture semble confirmée par des témoignages de rescapés du Bataclan, rapportant que l’un des terroristes affirmait que tout cela était la faute du Président Hollande, et de son intervention en Syrie. Évidemment, il ne s’agissait pas, personne n’est dupe, de provoquer un retrait des forces françaises de la région, et de faire cesser les raids aériens et les exécutions discrètes. L’objectif, plus modeste, était tout simplement de montrer comment un commando de barbus peut à lui seul influencer la politique de notre gouvernement par une action imparable une fois qu’elle a démarré. S’apparentant plus à un simple assassinat politique (comme d’autres pays peuvent faire liquider, en Irak ou en Syrie entre autres, des figures gênantes – enfin, je me comprends), l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015 pouvait aussi se lire comme un message, un avertissement: « Ca y est, nous avons percé votre cuirasse, vous et nous savons que nous pouvons porter la mort au coeur de votre capitale ». C’était un galop d’essai.
Vendredi 13, c’est un post-it rouge sang que nous ont adressé les terroristes: « A présent, vous allez nous écouter. » Pourquoi les écouterait-on? Parce qu’ils sont capable de lancer des attaques coordonnées de kamikazes au sein de la capitale, loupant de peu, faut-il croire, le plus haut magistrat de la République. Qu’avons-nous vu ensuite? La proclamation de l’état d’urgence, l’ancien Président dela République Nicolas Sarkozy s’approprier – d’une manière assez indigne – l’affaire pour sa propre campagne officieuse, le retour au premier plan de la question des réfugiés, et une prééminence de thèmes chers à l’extrême-droite, qui est suceptible d’en sortir renforcée. Comment résumer la chose? Tout simplement: les terroristes ont pu s’inviter dans la politique française. D’une part, en démontrant que les efforts consentis en matière de sécurité sont insuffisants, voire ma placés, et, d’autre part, en montrant que la politique française en Syrie peut avoir un impact considérable sur le quotidien de quelques-uns qui n’avaient pas le moindre rapport avec ce pays.
Qu’en retenir? Entre Charlie et le Bataclan, il y a eu une montée en puissance: de l’assassinat ciblé – certes accompagné d’une prise d’otages, les terroristes sont passés aux attentats kamikazes multiples. De trois tueurs, ils sont passés à huit. Montée en efficacité aussi: de douze morts, nous sommes passés à plus de cent-vingt. Un bilan dix fois plus lourd. Changement d’ampleur, de nature. A présent, Daesh sait qu’il a la capacité de commettre des attentats d’une ampleur comparable à ceux qui ont ensanglanté Bombay en 2008. Sinon sur place, à proximité immédiate (Belgique?), il dispose d’un artificier capable de fabriquer des ceintures explosives discrètes et efficaces, avec un explosif artisanal complexe à mettre en place. Ils se savent aussi en mesure d’infiltrer des éléments étrangers sur le territoire et les mettre à pied d’œuvre. Ils savent que le gouvernement n’est pas rassuré, et n’a pas pour le moment de piste crédible pour contrer cette menace. Ils ont un coup d’avance.

Voilà pourquoi, Vendredi 13 novembre 2015, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, c’est Daesh qui a remporté la manche.