Une petite dose de sympathie pour le Diable

On dit qu’on s’habitue à beaucoup de choses, même les pires.

J’ai envie de dire que c’est vrai et faux en même temps. Disons qu’on ne s’habitue pas : on trouve des stratégies pour vivre avec, et on va de l’avant, comme ça. Un peu comme lorsqu’on a bricolé ses toilettes, qu’on se retrouve les mains pleines de merdes : l’important, c’est de terminer, alors, on n’y pense plus. On finit de bricoler le siphon, on s’assure que tout va bien. Et, ensuite, seulement ensuite, quand c’est fini, on s’autorise à aller au lavabo, pour laver à grande eau cette puanteur immonde, qui semble rester des heures et des jours entiers, comme incrustée dans la peau. On fait au mieux pour vivre avec, oublier, ne pas y penser.

Please allow me to introduce myself

I am a man of wealth and taste

Alors, forcément, on se retrouve avec une chanson qui tourne en boucle dans la tête, un mantra qui nous rassure. Une prière. Parfois, celle-ci recèle des vrais morceaux d’ironie, comme les morceaux de fruits dans ces yaourts brassés. Mais, oui, comme ceux qu’on voit à la télé.

I’ve been around for a long, long year

Stole many a man’s soul to waste

Ahmedi Hamchari, 41 ans, né à Baghdad. Président d’une boîte d’import/export. Il a financé toute l’opération à La Défense. Ce n’est pas le cerveau, seulement le trésorier. Mais il est au moins aussi important. Enfin, il était. Il est mort à Londres, poignardé sur le parking de sa société pour une poignée de billets. Deux cents livres, à peine.

Youssef Bouleghlem, 28 ans. Né à Drancy. Sans emploi connu. Probablement trafics divers, mais, le dossier ne le disait pas. Logisticien, il a acheminé depuis la frontière et planqué les armes et les explosifs. Réfugié à Bruxelles sous une identité usurpée depuis l’attentat, il est mort trois semaines après Hamchari. L’enquête a conclu à un robinet de gaz laissé ouvert.

Fayçal Drari, 53 ans. Né à Amman, citoyen jordanien. Chimiste, spécialiste dans les carburants. C’est lui qui a préparé les explosifs. Des promeneurs ont découvert son corps sans tête dans un fossé de la banlieue d’Amman. Il ne semble pas que les enquêteurs aient beaucoup creusé.

Slimane Benchétrit, 33 ans. Né à Beyrouth, naturalisé grec en 1992. Ingénieur. Son rôle ne m’a pas été communiqué – je suppose qu’il a fabriqué les détonateurs. C’est à lui que j’ai envoyé la tête de Drari, avec une photo de sa propre ganache, pour lui faire comprendre qu’il était le suivant. Des balles de .22 Long Rifle subsoniques, avec un réducteur de son. Personne n’a rien entendu. Une dans la tête, et deux dans le thorax. Il vivait si isolé dans sa coquette villa à l’écart de tout sur Lesbos qu’on a mis deux bonnes semaines à s’inquiéter de son sort.

And I was ’round when Jesus Christ

Had his moment of doubt and pain

L’important, je l’ai vite compris, n’était pas d’éliminer ces cibles. Il s’agissait simplement de faire sortir de son trou le cerveau de l’opération, Abou Nassereddine, quel que soit son vrai nom. J’ai lu qu’apparemment, il est mort dans un accrochage très violent avec la Guardia Civil dans le Sud de l’Espagne. Ça sent le traquenard.

Made damn sure that Pilate

Washed his hands and sealed his fate

Difficile, néanmoins, de croire que nous avons agi seuls. Le MI6 a dû mettre son pif dedans. De toutes façons, ça ne me regarde pas. Ou plus. Si jamais ç’a été un jour mes oignons. Tout ce que je veux, c’est passer du bon temps, m’éclater un minimum. Me laver les mains, aussi. La dernière fois, c’était jusqu’au sang. Quatre personnes, la femme d’un trafiquant d’armes, l’associé de celui-ci ainsi que leurs gardes du corps. Fallait faire peur. Alors, j’ai fait peur. Dans le plus pur style crade, bien vomitif. Et je me suis senti souillé pendant des semaines. Ça s’est arrêté quand j’ai recommencé à dormir. Je me fais vieux, peut-être. Pourtant, la question morale, je ne me la pose tout simplement pas. Je me dis que je suis un patriote, que je fais ça pour mon pays. Ça me rassure, même si je sais que c’est une fiction comme une autre, comme ma propre vie.

Je suis une légende, rien d’autre.

Un conte à dormir debout, pour les enfants pas sages, qui font péter des bombes sur l’esplanade de La Défense, ou qui vendent des fusils qui tuent nos gars. Un mythe ténébreux qui enfle grâce à la rumeur. Déjà, on me prête des éliminations qui ne sont pas de mon fait. Leur inconscient collectif éventuel semble s’être emparé de moi pour faire de moi leur croquemitaine. À la bonne heure. S’ils croisent mon chemin et devinent qui je suis…

Pleased to meet you

Hope you get my name

But what puzzles you

Is the nature of my game

Je suis sans doute une sorte d’ange de la Mort. Mais, un ange de la Mort républicain, alors. Mais, avec les missions, avec le temps, patriotisme et républicanisme deviennent des formules magiques. Il y a plusieurs comptes numérotés dont je suis le titulaire, disséminés un peu partout dans le monde. Comme toujours, l’argent arrivera, en versements modestes à chaque fois. Rien de suspect. Rien qui vaille la peine d’être signalé. Une petite partie, pas plus d’un dixième, me sera remise en liquide. Une enveloppe que je retrouverai dans ma poche, dans ma sacoche. Ou bien, une clé pour une consigne, à l’aéroport. Ce sera peut-être dans un journal plié que me tendra un inconnu dans un bar ou sur un banc public.

Qu’importe !

J’irai flamber un peu au casino, boire du champagne, tenir par la taille quelques jolies jeunes femmes qui boiront de leurs grands yeux émerveillées le suc de ma légende. Peut-être l’une d’entre elles, impressionnée, me fera le plaisir d’honorer ma couche. On baisera comme des fous, ou comme des ados amoureux, histoire d’y croire. Ça, c’est si elle est vraiment malheureuse. Et moi ? Il y a bien longtemps que « moi », ce n’est plus un sujet. J’ai appris tant de réponses diverses et variées à son sujet, qu’il est devenu moi, ou je suis devenu lui. De quoi devenir fou, non ? Je risque ma vie, ma santé, ma liberté, pour un pays où je ne vis même pas. Malgré le fric, les avantages, le Moët et les jolies brunes aux jambes interminables, j’ai parfois la trouille. Mais, toujours, je me fais horreur. Un ancien de la maison disait que c’était un métier de seigneur, mais avec des méthodes de voyou. C’est sans doute ça, le cœur du truc.

Please allow me to introduce myself

I’m a man of wealth and taste

Il doit falloir une petite dose de sympathie pour le Diable.

A seconde vue : « Couvre-Feu » (Edward Zwick, 1998)

CouvreFeu_big

Ce film (intitulé en V.O. « The Siege ») a fait l’objet de critiques très contrastées depuis sa sortie, eu égard à ses différents niveaux de lecture.

Le spectateur « chips-coca du samedi soir » pourra ainsi se contenter, comme Télérama l’avait fait en son temps, d’y voir un énième thriller américain moralisateur (hé oui, mais avec Denzel Washington en tête d’affiche, franchement, vous vous attendiez à quoi?) se résumant à une course contre la montre pour neutraliser des cellules terroristes ayant plongé New York dans l’effroi, avant qu’elles ne mettent à exécution leurs plans sinistres, poussant le pouvoir politique au recours à l’armée – ce dont personne ne veut, surtout vu comment se comporte le général William Devereaux, campé par un Bruce Willis monolithique et tout à fait à propos. Vu sous cet angle, on a donc affaire à un produit formaté où le méchant mâle blanc est contré par un flic noir, sont adjoint arabe (Tony Shalhoub) et une femme (Annette Bening à dévorer toute crue), le tout capitalisant sur sur la peur du terrorisme islamique, mis au goût du jour, à l’époque, par les attentats-suicides contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar-Es-Salam la même année.

L’amateur de politique-fiction et d’espionnage pourra, lui, y voir un film prophétique et réaliste. Et c’est ce que j’ai choisi d’en retenir. En effet, 3 ans avant les attentats du 11 septembre 2001, « Couvre-feu » nous dévoile comme l’Amérique se retrouve empêtré dans les conséquences inassumées de ses choix au Moyen Orient. Les cellules terroristes, totalement autonomes, et ayant opté pour l’attentat-suicide comme méthode implacable de destruction, sont l’émanation du pouvoir d’un dignitaire religieux irakien, le Cheikh Ahmed Ben Talal, opposant notoire au pouvoir de Saddam Hussein, financé, entraîné et soutenu par la CIA, qui l’a laissé tomber comme une vieille chaussette à la faveur d’un revirement diplomatique. Nourri de rancœur vis-à-vis de l’oncle Sam, mais aussi de son savoir-faire en termes de mise au point d’attentats, Ben Talal lance donc sa campagne terroriste en roule libre, avec des attentats culottés – je me rappelle m’être fait, en 99 lorsque je l’avais vu, que le coup du bus que les terroristes font sauter lorsqu’ils sont surs d’avoir l’attention des médias, c’était vraiment too much. Pourtant, deux ans après, pas plus d’une quinzaine d’individus faisaient tomber des avions sur le WTC et le Pentagone, selon une méthode prophétisée par Tom Clancy dès 1997 (« Sur Ordre », hautement flippant aussi).

La première partie du film nous entraîne à la suite de Anthony Hubbard (Washington) et Franck Haddad (Shalhoub) dans Brooklyn, à la poursuite des trois premières cellules sur les quatre connues, sans grand succès – on annonce un total de 600 morts environ, score, là encore, too much en 1998. En dehors de la description des méthodes des terroristes, le plus intéressant dans cette partie me paraît être le jeu trouble (troublant?) d’Élise Kraft/Sharon Bridger (Bening) qui nous explique que la bête qui débaroule sur la Grosse Pomme n’est autre que l’enfant monstrueux de la CIA, un Frankenstein à qui on a tout appris de l’organisation clandestine et de l’optimisation de l’attentat à la bombe, le tout sur fond – plein de cynisme – de recrutement des candidats au martyr dans les camps de réfugiés palestiniens, que tout le monde utilise à sa guise. On y découvre aussi l’avenir du terrorisme : un système entièrement décentralisé, autonome et aveugle, où chacun est libre d’agir au nom de son chef/autorité organisatrice, sans pour autant entretenir de relations formelles avec. Comme tous ces groupes d’aujourd’hui, qui se revendiquent d’Al Qaïda sans qu’a priori il n’y ait le moindre contact avec la nébuleuse de Ben Laden.

Dans la seconde partie, l’échec (plus perçu que réel) du FBI amène le président, sous la pression de la rue (on est en démocratie, n’est-ce pas?) à décréter la loi martiale, et donc, à passer la main à l’armée, incarnée par le général Devreaux, et ce, malgré les avertissements de ce dernier : « L’armée frappe au sabre , […] croyez-moi, la présence de l’armée dans nos villes n’est pas souhaitable. » La prophétie se réalise : rafles, internement de masse (Guantanaquoi?), torture, les visions tétanisantes d’un New York revenu à l’état sauvage, proche d’un Berlin des années 30, se multiplient. La plus horrible étant un interrogatoire, au cours duquel les hurlement de douleur du suspect se concluent par une détonation. Sort ensuite de la salle, Devereaux, qui, avec des gestes lents, presque sensuels, comme on s’essuierait la bite après une séance de bête à deux dos, s’essuie les mains, rouges de sang, avant d’annoncer simplement : « Il ne savait rien. » Pas de musique, juste des informations qui ne laissent aucun doute sur ce qui s’est passé. La tentative de reprise de contrôle par l’armée est en réalité la dernière étape de la perte de contrôle du politique.

Surtout lorsqu’on sait que la quatrième cellule est l’indic’ de Sharon Bridger, Samir (Sami Bouajila, qui aurait gagné à se faire plus menaçant, peut-être) en personne, protégé…par la CIA ! Il finit néanmoins par être stoppé par le duo Hubbard/Haddad, Bridger le payant de sa vie pour offrir son protégé/quatrième cellule aux pruneaux du FBI. Elle meurt après avoir récité une prière avec Hubbard. Prêchi-prêcha ?

Non. Elle ponctue sa prière par « inch’allah ». Qu’en conclure ? A priori, qu’elle s’était convertie. Chacun y verra ce qu’il veut, d’un message humaniste laissant croire que, quelque soit le bord, on peut être musulman, et en même temps du côté des gentils. (A quoi bon ? Haddad est déjà parmi les gentil, et les représentants de la communauté musulmane de Brooklyn sont des modérés) On peut aussi se demander : n’y avait-il pas une cinquième cellule ?

La conclusion du film est l’arrestation de Devreaux par le FBI. La partie peut sembler convenue, voire rajoutée à la dernière minute, pour faire passer la pilule. Pourtant, Devreaux, de bout en bout, n’a jamais fait que son boulot, ce qu’on lui a demandé, ce pour quoi on le paye : arrêter, torturer, traquer. Mettre à bas les droits fondamentaux, pour traquer les terroristes. Cette arrestation, c’est avant tout un désaveu du politique, de sa gestion de la crise par la panique, et peut-être aussi par le clientélisme, lorsqu’on voit que, finalement, c’est la pression du peuple de l’électorat qui amène l’armée aux commandes.

Pourtant, qui a raison, qui a tort ? Le FBI, légitime et légitimiste, pourrait-on dire, ne s’en sort guère mieux que l’armée. Il ne doit la victoire qu’au fait qu’il joue du « scalpel » et non du « sabre », et donc, parvient à rester en contact avec les individus. Mais, ce n’est que grâce au flair de Hubbard et la coopération de la CIA que, finalement, Samir est grillé., mais la catastrophe n’est évitée que de justesse.

En résumé, « Couvre-Feu », en emballant une sinistre anticipation politique dans un thriller convenu, s’avère un film intelligent, soulevant une multitude de questions (quelle est la légitimité du politique dans le traitement de la crise ? La place des médias, idiots utiles du terrorisme ? Peut-on reprocher à un militaire de faire la guerre ? L’opinion publique doit-elle décider ? In fine, la démocratie, face à ce genre de situation, ne montre-t-elle pas ses limites?), sans condamner fermement les uns ou les autres. Seul Denzel Washington, le flic noir, humaniste, légitimiste, incorruptible, s’en sort blanc comme neige, sans vouloir faire d’humour, voire carrément grandi.

On pardonnera ce genre d’errements à un film pour le moins visionnaire et tétanisant, comme l’après-11 septembre a pu le montrer.

Humain (2011)

Je suis un être humain.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Ou quelque chose comme ça.

L’humanité passe, elle monte de l’estomac à la bouche en laissant dans l’œsophage une sensation de brûlure désagréable, et s’en va avec la chasse d’eau, ne laissant derrière elle comme trace qu’une haleine fétide et un arrière-goût chimique et amer dans la bouche, comme un plat gâté.

Depuis mon arrivée, je n’ai fait que de la figuration dans une guerre qui n’a pas lieu, ne porte pas de nom, une guerre orpheline des nations qui l’ont déclenchée, mais qui, trop honteuses pour la reconnaître, ont préféré poser dessus le couvercle du politiquement correct en se bouchant le nez. Ça ne se passait pas trop mal. On escortait le préfet jusqu’au palais présidentiel, on patrouillait dans les faubourgs de la capitale. Des fois, on partageait une sucrerie avec un des gamins qui glandent dans les rues et nous promettent de nous trouver les plus belles filles de la terre à deux rues d’ici. Parfois, on s’amusait avec un chien qui ramenait le bâton avec enthousiasme, ou bien je donnais à manger, attendri, à un chevreau.

Et puis il y a eu le bus scolaire. Les quarante-trois gosses, leurs cinq accompagnateurs et le chauffeur, aucun n’a survécu. Tous sont morts sur le coup. Il y a eu d’autres morts, dans la rue, c’était l’heure d’affluence, mais ils sont morts dans les couloirs des urgences de ce qu’il est d’usage d’appeler l’hôpital, un grand cube de béton avec quelques tubes d’aspirine jalousement planqués dans des armoires blindées et un appareil de radiographie n’ayant encore jamais servi, faute d’avoir pu recruter un opérateur qualifié. La plupart se sont vidés sur le lino en pleurant et en criant.

Je crois que c’est complètement par hasard qu’on les a repérés, dans le centre-ville. Dans un ancien hôtel désaffecté, plus ou moins squatté par des démunis, enfin, en principe. Ça devait faire des mois qu’ils s’y étaient installés, au nez et à la barbe de tout le monde, peut-être avec la complicité du voisinage immédiat, qui sait ?

« Allez, les gars, foutez-moi en l’air cette racaille ! »

Un chargeur de trente coups chacun, une escouade de dix hommes : trois cents balles déversées, sans compter le fusil mitrailleur. Ça fait bizarre de déambuler au milieu de ces corps. Certains n’étaient même pas encore morts.

-Celui-là bouge encore, sergent. Il faut appeler l’ambulance.

-Il ne s’en sortira pas.

-Mais…

-Il ne s’en sortira pas, je te dis.

Ils avaient l’élégance de signaler qu’ils quittaient la scène d’un bruit évoquant le raclement de gorge mâtiné de bulles d’air dans un continuum glaireux.

Que sont-ils ? Islamistes ? Communistes ?

Qu’importe. Faire sauter des innocents, c’est ça, leur révolution, quelle qu’elle soit. Sont-ils humains ? Biologiquement, sans doute. Ceux qui béent laissent tous entrevoir la même merde sanguinolente, les mêmes organes, le même sang. Mais être humain, c’est juste une question de bouts de viande collés les uns aux autres ?

Un animal, quel qu’il soit, tombe de la même manière sous les balles.

Alors quoi ?

La réponse est là, sous mes yeux, sur la table : des explosifs artisanaux en préparation. Ils tuent cinquante innocents, et que font-ils ? Encouragés, ils envisagent d’en tuer cent. Le font-ils vraiment pour leur révolution à la con ? Elle doit bénéficier à qui, d’abord ? Pas à leur prochain. Pas à l’humanité.

Ils n’ont rien à voir avec l’humanité, rien. Même si les apparences sont trompeuses. A-t-on les mêmes scrupules à foutre en l’air les cafards qui viennent pourrir nos maisons ?

Il en restait un. Une vingtaine d’années, tout au plus. On l’a laissé baigner dans sa pisse pendant au moins deux heures avant de poser la première question. Il ne voulait pas répondre.

Alors on m’a demandé un coup de main. Enfin, non, il ne faut pas se mentir : je me suis porté volontaire. Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je devais avoir l’air un peu empoté ainsi. Mais j’apprends vite, ça a été mentionné sur plusieurs de mes carnets de notes, lorsque j’étais petit.

Lorsque j’en ai fini avec lui, il n’en restait plus grand chose. Il n’était pas beau à voir, mais il était encore vivant, et, s’il ne bougeait pas trop la mâchoire, il pouvait encore parler. Enfin, plutôt gargouiller. L’interprète a tout traduit, le caporal soigneusement noté. Il ressemblait à une sorte de kouglof grumeleux, aspergé de jus de fruits rouges, et ne bougeait presque plus. Terroriste. C’était un terroriste.

Je crois que c’est sa mère, que je l’ai entendu appeler de toutes ses forces. Peu importe, après tout, non ? C’est impressionnant, comme sensation : on a en face de soi un type capable de semer la mort, la terreur et la désolation dans une ville, et le voilà qui pleure comme un gamin qu’on réprimande. Ce corps n’est pas plus solide que les autres, étonnamment, c’est plutôt fragile : on n’imagine pas combien il est facile de retourner des pouces, surtout quand on a eu huit autres doigts pour s’entraîner auparavant.

Tout ça a permis de retrouver d’autres caches des insurgés. Combien de tués ? Quelques-uns. Mais, contre tout cela, combien d’innocents tués ?

Lui, il a fini comme il a vécu : dans la clandestinité ; il a pu, de manière fulgurante, être pour une poignée d’entre nous, un visage, une voix, des cris. Pour d’autres, il a été celui qui, dans l’ombre, a décidé arbitrairement que leurs vies s’arrêteraient le jour J à l’heure H. Sans plus de discrimination, sans plus de raison. Seule la volonté de frapper aveuglément, comme le chancre, l’a guidé. Pas le Camarade Suprême ou un quelconque grand prophète. Sa volonté d’être pensant. Finalement, pour toutes ces vies ôtées, sa souffrance n’est que peu de choses.

Je ne sais pas s’il est mort ou vivant. Probablement mort, dans le plus total anonymat. Je l’ai haï, ce type. Car il m’a forcé à faire ce que j’étais venu combattre. Mais peut-être est-ce un tort, de croire qu’on peut gagner une guerre en tendant des bouquets de fleurs.

Lors d’une chimio, on ne fait pas grand cas de la vie qui habite le corps du patient. Et mon patient, c’est ce pays.

Le problème est que les raids sur les autres planques ont suscité la colère et l’indignation de la population : hé, quoi ? On nous refuse la liberté d’être des cadavres ambulants, les prochaines victimes que les médecins de l’hôpital verront mourir sous leurs yeux, impuissants ? Scandale !

Alors, l’insurrection a métastasé. Il faut croire que j’ai fait bonne impression : je suis passé chef de section. La méthode est implacable : pas plus d’un prisonnier à la fois. Quand c’est possible.

Les taches sur ma tenue de combat ont noirci, elles ne partiront plus. Je me sens mal à l’aise d’infliger ça à des gens, mais je songe à tous ces attentats qui n’auront pas lieu, à tous ces gens qui, demain, pourront aller à l’école, au travail. Qui pourront vivre encore un peu, grâce à moi.

Mon métier est de défendre la civilisation, de ramener la paix et la justice. Je veux qu’on dise ça.

Je reste un humain, malgré tout.