Elle range son téléphone (2014)

Après une cigarette au bord de la nuit, s’embarquer dans les entrailles du monstre.

Compter les stations, les respirations, les contractions, génuflexions, réflexions. Éconduire les attentions de ses yeux à double tranchant. Ne pas fuir, as tout de suite. Elle s’absorbe par nécessité dans l’abrutissement ludique. Bouée de sauvetage, ou simple anxiolytique ?

Le serpent d’aluminium se faufile sous les ficelles métalliques. Les visages graves et impénétrables se multiplient à l’infini. Angoisse. Elle imagine le tissu des sièges taché de cris et de tremblements. Combien survivraient ? Elle se débarrasse de telles pensées.

Arrêt.

Foule, paroles proférées à voix hautes, sans considération pour la violation des espaces intimes.

Le silence ne vaut pas cher, pour certains. Ni le bien être de leurs congénères, à supposer qu’ils fassent partie de la même espèce. Qu’est-ce qu’elle aimerait se saisir de ce putain de téléphone, et le projeter par terre, de toutes ses forces. Baisse d’un ton, quand tu parles. Ta gueule. Ta voix m’insupporte.

Impossible de se concentrer. Elle range son téléphone.

La mécanique reprend, bascule, à gauche, à droite, coups de sacs sourds, indifférences monolithiques et obscènes. Elle déteste déjà cette ligne. Rires de pétasses, exclamations de racailles. La solitude la prend par surprise. Qui l’eût crue possible en plein milieu de la foule ? Re-soupir. Ça n’a pas encore commencé qu’elle est déjà lasse. Flash info : le projet de loi de finances voté à la quasi-unanimité. Deux milliards d’augmentation d’impôts ; la guerre se porte bien, encore dix mille morts, depuis le début de l’année. Elle range son téléphone.

Parler ? À qui, de quoi ? Pourquoi ?

Un peu de connexion, ouvrir une fenêtre sur un horizon moins craquelé et poussiéreux. Voyages. Toujours les mêmes destinations, maillots de bains souriants et tablées en terrasse convenues. Finalement, le reste du monde est aussi étouffant que le bocal dans lequel elle est venue se jeter. Paysages, nature. C’est beau, c’est loin. Des endroits qu’elle ne verra sans doute jamais. C’est beau, de rêver à un ailleurs meilleur. Nouveaux arrêts, un, deux, trois… le flot de créatures à demi-vivantes se déverse à nouveau. Mêmes têtes, mêmes existences graves. Bétail courant vers l’abattoir. Comme elle ?

Déprimant.

Elle range son téléphone.

Le jour commence à se lever, elle aperçoit les structures massives des bâtiments de la zone industrielle, monstres parallélépipédiques encore en sommeil. Une trace rouillée à l’horizon en cisèle les contours avec indulgence. Dans leurs flancs, d’autres comme elle vont reprendre leur calvaire quotidien. Sensation d’étouffement, d’angoisse qui monte. Chasser ses pensées. SMS de sa meilleur amie : « Bon courage pour ta première journée, bisous. »

La chevauchée atroce touche à sa fin.

Loin devant le museau renfrogné du train, la capitale, grouillante, putride, hostile.

Elle range son téléphone.

Comment j’ai cédé ma place dans le train à une femme enceinte

C’est un jour ordinaire, enfin, plus ou moins. Été, service allégé, ça fait une semaine, voire plus, que la navette spatiale qui me conduit vers Gare du Nord se retrouve complètement blindée à mi-parcours. Je bouquine tranquille – sans doute un John Le Carré – avec mes écouteurs sur les oreilles. Montant en bout de ligne, j’ai pu – normal – avoir une place assise.

Je ne fais chier personne, en somme.

Et là, paf, c’est la cata, le tsunami, la tornade F5 plein cadre, les orgues de Staline dans les plaines de Silésie ! Bref : dans la cohue, alors que je lève les yeux pour esquiver un énième sac à main surdimensionné porté sur le côté, voilà qu’une bonne femme me fait des signes que je ne comprends pas. Un check mémoire rapide m’apprend que je n’ai pas couché avec elle, et que ce n’est pas une connaissance professionnelle. À quoi riment ces signes ? Qu’est-ce qu’elle veut ? Ah, je crois comprendre : elle veut ma place ! Ce n’est pas moi, qu’elle désigne, mais mon siège. De l’autre main, elle désigne son ventre. La courbure locale est prononcée : grossesse, ou Crohn ? A priori, la première version est la bonne. Elle est déjà sur moi, je n’ai pas d’autre choix que d’obtempérer. Je lève mon cul, sans avoir le temps de ranger mon bouquin ou de refermer mon sac à dos.

Et je me retrouve comme un con debout dans l’allée centrale, à ne pas trop quoi savoir faire de mes glingues. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, l’air réprobateur. Le pire, c’est que ce n’était pas forcément faux. Mais putain, pourquoi elle voulait ma place ? Il y en avait d’autres, non ? D’autres, d’ailleurs, plus près de la porte, qu’elle aurait pu demander à n’importe qui d’autre ! Mais, non : comme un putain d’emmerdeur de chat, elle avait décrété que c’était sa place. Et les amateurs de chats savent autant que moi de quoi sont capables ces redoutables prédateurs de places sur le canap’. Passée la honte de n’avoir pas (su) obtempérer dans les meilleurs délais à l’injonction nataliste (les femmes enceintes sont à peu près, chez nous, l’équivalent des vaches sacrées en Inde, si j’ai bien observé), je suis surtout envahi d’un sentiment d’injustice. Pauvre de moi ! Je n’avais pas pris la bonne place, j’avais pris celle qu’elle se réservait sans doute, parmi toutes les autres qu’elle aurait pu exiger.

Le résultat : l’amertume d’un cocu, le sentiment de s’être fait rançonner au nom de la bienséance. Le pire, c’est qu’à l’instar des traîne savate de Gare du Nord, qui essaient systématiquement de gratter des cigarettes d’un geste universel lorsqu’on croise leur regard, sans même se donner la peine de se déplacer pour nous adresser la parole, je crois qu’elle ne m’a demandé ma place que parce que j’ai levé les yeux au mauvais moment et dans la même direction, c’est à dire, vers là où elle se trouvait au moment où elle y était. On note néanmoins que les branleurs avachis sur leurs sièges, avec les guitares à l’équerre, elle ne leur a rien demandé, et ils n’ont pas bougé le petit doigt.

Je paye donc pour eux, aussi.

La prochaine fois, on ne m’y reprendra pas, je ne lèverai pas les yeux de mon bouquin.

ADDENDUM by Le Tigre (son blog, Quand le tigre lit):

Le rer, c’est comme à Bogotá : AUCUN eye contact. Tu te feras baiser sinon.